Sujet : DPS

Audition de : Michaël Darmon et Romain Rosso

En qualité de : journalistes à France 2 et à L’Express

Par : Commission d’enquête parlementaire sur le DPS, Assemblée nationale (France)

Le : 3 février 1999

Présidence de M. Guy HERMIER, Président

MM. Michaël Darmon et Romain Rosso sont introduits.

M. le Président leur rappelle que les dispositions législatives relatives aux commissions d’enquête leur ont été communiquées. A l’invitation du Président, MM. Michaël Darmon et Romain Rosso prêtent serment.

M. Romain ROSSO : Je suis journaliste à l’Express et je couvre les activités du Front National depuis environ quatre ans, c’est-à-dire depuis l’élection présidentielle de 1995 et la victoire aux municipales du Front National à Marignane, Toulon et Orange.

En tant que journaliste chargé de suivre les activités du Front National, je suis confronté quotidiennement aux agissements politiques du Front National, de ses militants, sympathisants et dirigeants, ainsi que du DPS. En écrivant dans notre livre L’après Le Pen paru au Seuil il y a un an un chapitre sur le DPS, nous avons voulu montrer, dans le cadre de la thématique que nous développons - le processus de l’après Le Pen qui s’enclenchait -, qu’à l’époque de l’écriture du livre, l’appareil DPS était intégralement aux mains du président du Front National. C’était son pouvoir propre et il en avait le contrôle absolu.

Le DPS est à notre avis emblématique du projet de société que souhaite développer le Front National : une société ultra-sécuritaire, très contrôlée, " fliquée ". L’activité officielle du DPS est effectivement d’assurer la sécurité des meetings, des réunions et des manifestations, mais il a également une activité souterraine, moins connue, qui est le renseignement interne. N’ayant confiance qu’en très peu de monde, M. Jean-Marie Le Pen se sert du DPS pour faire remonter toutes les informations qui circulent sur le territoire national et dans les fédérations. Il souhaite être au courant des bruits, des rumeurs, des " engueulades " entre les uns et les autres ; au besoin, il dépêche des personnes qui lui sont proches pour régler telle ou telle affaire.

M. Michaël DARMON : Je suis journaliste à France 2 et je couvre également les activités du Front National pour le service politique de la chaîne depuis 1995, après l’élection présidentielle, à partir des municipales. A ce titre, j’ai été amené à couvrir l’actualité et toutes les affaires qui entourent la vie de ce parti.

En ce qui concerne plus particulièrement le DPS, j’ai été témoin, pour la première fois, des agissements de la partie un peu plus souterraine et clandestine du service d’ordre du Front National au cours d’un meeting à Montceau-les-Mines, tenu par M. Bruno Gollnisch le 25 octobre 1996. M. Bruno Gollnisch commençait avec ses militants une série de réunions publiques à travers la France pour protester contre le projet de loi Toubon visant à lutter contre les déclarations sur l’inégalité des races.

Nous étions à Montceau-les-Mines, un peu par hasard, pour compléter un sujet que nous étions en train de monter sur M. Bruno Gollnisch à la suite des incidents qui avaient eu lieu aux Champs-Elysées quelques jours plus tôt, lorsqu’il avait bousculé un policier après une réunion à la salle Wagram. Ces images n’avaient pas encore été diffusées. Bien entendu, les incidents qui se sont déroulés à Montceau-les-Mines ont pris le pas sur les premières images que l’on a ensuite englobées dans le même sujet.

Nous arrivons ce soir-là au centre nautique vers 21 heures, alors qu’une cinquantaine de manifestants anti-Front National étaient déjà devant le centre nautique. Lorsque M. Bruno Gollnisch arrive avec banderoles et slogans, ses gardes du corps et des gens du DPS en tenue classique qui l’entourent chargent les manifestants avec des gaz lacrymogènes et des extincteurs. Cette petite charge, assez violente, ne dure pas très longtemps - trois, quatre minutes -, juste le temps pour M. Bruno Gollnisch d’entrer dans la salle.

Je le suis à l’intérieur de la salle pour filmer l’accueil qui lui est réservé, puis je ressors voir si le calme est revenu. Ce que je découvre alors est étonnant : le nombre des membres du DPS a augmenté - ils étaient maintenant une quarantaine de personnes - et surtout, ce qui nous frappe, leur accoutrement ressemble étrangement à celui des CRS : casques, boucliers en plexiglas, matraques, tenues noires et bottes. C’étaient vraiment des CRS déguisés. Toute la presse était partie, ; nous commençons donc à filmer.

Nous assistons aussitôt à une confrontation qui a lieu entre les membres du DPS et une cinquantaine de jeunes - visiblement du quartier voisin, de l’autre côté du terre-plein. La stratégie du DPS est double : un groupe est chargé de contenir l’avancée des jeunes manifestants vers le centre nautique, tandis que le second protège l’accès du centre, en détournant les voitures qui n’étaient pas identifiées comme venant assister au meeting. Cela dure une heure et demie à deux heures pendant lesquelles on nous laisse filmer et faire des interviews. On a vu pour la première fois cette activité particulière du service d’ordre du Front National.

Ce qui nous a aussi beaucoup étonnés, c’est l’absence de la police nationale.

M. le Président : Elle n’était pas du tout présente ?

M. Mickaël DARMON : Pas du tout... J’ai pourtant été témoin de coups de fil passés au commissariat par des membres du Front National dans la salle, pour signaler, certes avec leur logorrhée habituelle, des troubles à l’ordre public. Or les policiers ne sont pas venus. Lorsque nous sommes partis - après une interview de M. Bruno Gollnisch nous confirmant qu’il avait demandé lui-même à ses gens de faire le " nettoyage " en l’absence de la

police -, nous avons vu, vers minuit, les CRS rassemblés à 300 mètres du centre nautique. C’était mon grand étonnement et j’en ai fait mention dans le reportage. Pendant deux heures et demie, cette zone de Montceau-les-Mines était devenue une zone de non-droit parce qu’une organisation parapolicière émanant d’un parti politique avait tenté de régler l’ordre et s’était affrontée à des personnes.

C’était la première fois que je découvrais l’existence de ce groupe secret du service d’ordre du Front National. Après ces incidents, j’ai contacté M. Bernard Courcelle qui m’a confirmé l’existence de ce qu’il appelait les UMI - Unités Mobiles d’Intervention -, et dont il avait ordonné la remise en activité suite aux récentes déclarations de M. Alain Juppé à Montpellier. Celui-ci avait désigné, devant les lycéens, le Front National comme étant un parti xénophobe, raciste, antisémite et avec lequel il ne fallait avoir aucune relation. M. Bernard Courcelle estimait donc qu’il y avait une légitimité à protéger les réunions lepénistes qui allaient dorénavant être l’objet d’attaques physiques. C’était sa conception du complot permanent contre ses militants. Ces unités devaient donc, selon ses ordres, sortir ponctuellement en cas de besoin.

M. le Président : Pouvons-nous nous procurer votre reportage ?

M. Michaël DARMON : Bien entendu, le sujet a été diffusé au 20 heures du 26 octobre 1996. Il dure deux minutes trente secondes.

A la télévision, nous avons revu les UMI autour du congrès de Strasbourg du Front National en mars 1997. Elles protégeaient, la nuit, les abords du palais des congrès

- j’en avais diffusé quelques images. Nous les voyions de très loin, mais on pouvait assez bien distinguer que les membres composant ces UMI étaient habillés de la même façon qu’à Montceau-les-Mines, avec des casques. Par ailleurs, nous avons vu également, pas très loin des UMI, des CRS qui protégeaient, eux aussi, les abords du palais des congrès. Cela a fait ainsi l’objet d’un sujet que vous pouvez également vous procurer à l’INA.

M. Romain ROSSO : Le lundi 21 octobre 1996, M. Bruno Gollnisch a organisé un meeting, salle Wagram à Paris, contre le projet de loi antiraciste de M. Toubon. Je me souviens tout à fait bien de l’ambiance particulièrement électrique de cette soirée-là. Pour en caractériser l’esprit, j’emploierais le terme : " séditieux ". C’était en quelque sorte le 6 février 1934 de M. Bruno Gollnisch, qui a pris la décision de faire une manifestation illégale.

L’esprit était bien insurrectionnel. M. Bruno Gollnisch, particulièrement excité, avait verbalement menacé toutes les personnes - les députés, les journalistes, les magistrats, les policiers - approuvant ou appliquant cette loi, et avait terminé son meeting en chantant des couplets plutôt méconnus de La Marseillaise faisant référence aux " hordes d’étrangers ". Cela avait une connotation particulière dans ce contexte. Il a ensuite exhorté les participants aux mots de : " Aux armes, citoyens ! " à se rendre sous l’Arc de Triomphe pour déposer une gerbe sur la tombe du soldat inconnu. 400 personnes sur un millier ont bien suivi. Il s’agissait en fait d’un acte tout à fait prémédité puisqu’est apparu, à la sortie de la salle, un car-podium.

Arrivé en haut des Champs-Elysées, M. Bruno Gollnisch, entouré des 400 militants chauffés à blanc, donne l’ordre à quatre membres du DPS d’écarter le policier en faction devant la tombe du soldat inconnu manu militari. Ce fonctionnaire a été écarté sans ménagement ; il n’a pas été frappé, il a été molesté ; il a d’ailleurs dû établir un rapport sur cet incident.

Le samedi suivant, le Front National, qui tenait son conseil national à la Maison de la chimie, s’est aussi rendu en délégation devant l’Assemblée nationale pour chanter La Marseillaise et déposer une motion. On assistait alors à une sorte de pression psychologique de la part du Front National qui reprenait possession de la rue en quelque sorte, parce qu’il n’arrivait pas à se faire entendre dans les urnes.

A cette époque, en octobre 1996, M. Bruno Gollnisch est secrétaire général depuis un an. Il a été imposé à ce poste par la vieille garde du Front National qui ne voulait pas du candidat de M. Jean-Marie Le Pen ; il s’agissait déjà de contrer l’influence de M. Bruno Mégret. M. Bruno Gollnisch devait donc faire ses preuves dans l’appareil pour devenir le véritable numéro deux à la place de M. Bruno Mégret. Etant d’un tempérament du type Action française, il a été tenté par ce type d’agissements. Il faut savoir qu’après ces événements, M. Bruno Gollnisch s’est considérablement fait " remonter les bretelles ". Voilà le contexte politique de ces événements.

M. le Rapporteur : A propos de Montceau-les-Mines, avez-vous, par la suite, contacté le commissaire de police pour lui demander les raisons de son inaction inadmissible ? Avez-vous eu à ce sujet d’autres informations de la part des services de police, sur un comportement qui aurait pu mériter un passage devant le conseil de discipline ?

M. Michaël DARMON : Lorsque je suis rentré à Paris, j’ai contacté M. Claude Guéant, qui dirigeait la police nationale. Je n’ai pas eu l’autorisation de l’interviewer ; il m’a fait savoir que ses supérieurs ne souhaitaient pas que je le rencontre ; mais quand je lui ai demandé son commentaire sur ces incidents, il m’a répondu : " ce sont des événements regrettables, il faut que l’on soit plus vigilant pour que cela ne se reproduise pas ". Voilà la seule réaction officielle que j’ai pu obtenir de la part des services de police.

M. Romain ROSSO : J’ai moi-même essayé de contacter le préfet pendant le week-end, mais je n’ai eu qu’une fin de non-recevoir de la part des autorités locales.

M. le Rapporteur : Salle Wagram, avez-vous pu constater l’absence de cars de police qui auraient dû être présents pour une telle manifestation ?

M. Romain ROSSO : Il me semble effectivement me souvenir qu’il n’y avait pas de forces de police à la sortie de la salle Wagram. En revanche, ce dont je suis certain, c’est que le policier qui gardait la flamme sous l’Arc de Triomphe était tout seul. Pendant un quart d’heure, les manifestants ont chanté La Marseillaise, déposé la gerbe, et M. Bruno Gollnisch est monté sur son car-podium pour chanter à nouveau La Marseillaise. Puis ils se sont dispersés. Tous ces événements se sont passés vers 23 heures, 23 heures 30.

M. le Rapporteur : Les forces de police sont arrivées combien de temps après ?

M. Romain ROSSO : Il faut bien compter une demi-heure entre le départ de la salle Wagram et l’arrivée de la police. En fait, les renforts sont arrivés au moment de la dispersion !

M. le Rapporteur : Et combien de temps faut-il pour aller à cette heure-là en voiture du Grand Palais, où sont stationnées les forces de police, à l’Arc de Triomphe ? (...)

M. Robert GAÏA : Messieurs, vous nous avez parlé de la seconde fonction du DPS qu’est le renseignement et le fichage ; avez-vous des faits précis à nous communiquer ? Par ailleurs, suite aux événements de Montceau-les-Mines et de Strasbourg, avez-vous eu connaissance d’une enquête de l’IGPN ? Enfin, avez-vous connaissance d’un rapport des renseignements généraux sur le DPS ?

M. Michaël DARMON : S’agissant des activités de renseignement interne du DPS, nous avons eu connaissance de deux faits marquants.

Le premier concerne la vie de la majorité municipale à Toulon. Dans le courant de l’année 1996, M. Jean-Marie Le Chevallier était en froid avec le siège du Front National car il refusait l’arrivée de cadres envoyés par Saint-Cloud pour encadrer l’équipe municipale. Cela faisait suite à la confrontation qui avait débuté entre MM. Jean-Marie Le Pen et Jean-Marie Le Chevallier dès le lendemain de l’élection, sur l’application du programme du Front National. Apparemment, c’est le DPS qui a réglé le conflit, puisque M. Bernard Courcelle est descendu à Toulon et a eu une explication entre quatre yeux avec M. Jean-Marie Le Chevallier. Depuis, les choses se sont calmées. Il s’agit d’un exemple concret de question politique réglée par le chef de la police interne du parti.

Le second fait marquant concerne l’internement en hôpital psychiatrique en octobre 1996 de M. Michel Collinot, membre du bureau politique du Front National. Cette personne, apparemment un peu fragile, s’était enfermée dans une auberge, menaçant de dévoiler des tas de secrets - notamment concernant l’ARC ou sur la vie du Front National. Les membres du DPS font le siège de l’auberge, en coordination avec MM. Bruno Gollnisch et Bernard Courcelle - descendu spécialement de Paris - et avec la femme de M. Michel Collinot - qui est décédée depuis -, ils décident de l’interner en hôpital psychiatrique. Il y passe dix jours pendant lesquels il a quelquefois l’occasion de téléphoner. Il m’a appelé de cet hôpital et m’a envoyé une lettre dans laquelle il disait qu’il était interné sur ordre de Gollnisch, Courcelle, Le Pen et compagnie. Lorsqu’il est sorti de l’hôpital, il m’a rappelé et donné une interview un peu fracassante, chargeant notamment M. Bernard Courcelle et les membres du DPS qui avaient participé activement à son internement. Bien entendu, il a aussitôt démissionné du parti. Pendant son internement, j’avais également eu l’occasion d’avoir son épouse au téléphone qui m’avait confirmé la manière dont le DPS était intervenu : l’entrée par effraction dans la chambre, son mari menotté et embarqué, et la présence d’un médecin et d’un gendarme. Les procédures pour interner avaient l’air d’être respectées mais c’était des gens du DPS qui menaient l’action.

Voilà un autre exemple des activités du DPS, qui va au-delà de la simple sécurité dans les meetings. Nous avions considéré, avec la rédaction, qu’il convenait de le mentionner, car cela témoignait d’une vie interne très particulière au sein de ce parti d’extrême-droite. Par ailleurs, le DPS tient M. Jean-Marie Le Pen informé de tous les ragots, les rumeurs et les rapports de force qui existent au sein du parti. M. Jean-Marie Le Pen exigeait de M. Bernard Courcelle de tout lui faire remonter - son titre exact était d’ailleurs " chargé de mission auprès du président du Front National ". Il lui faisait régulièrement son rapport en tête à tête.

M. Romain ROSSO : Le travail de renseignement qui est effectué est un travail administratif, de service. Du fait de l’organisation régionale et départementale du DPS, les responsables locaux du DPS font des notes sur tout ce qui se passe. Ils font remonter ces notes par la voie hiérarchique. C’est presque un fonctionnement administratif en réalité, même si toutes les informations ne remontent pas.

A cet égard, je vous citerai un cas précis que je n’ai jamais relaté dans un article. Dans le Gard, quatre membres du DPS - d’environ 60, 70 ans -, anciens légionnaires, ne s’entendaient pas avec le FNJ local. Il se trouve qu’une des réunions FNJ de Nîmes a mal tourné, en ce sens que les jeunes présents ce soir-là ont commencé à célébrer le néonazisme en faisant circuler des tracts et en chantant des chansons du IIIème Reich. Le membre du DPS présent ce soir-là pour assurer la sécurité est frappé par ce qui se passe, ferme les fenêtres pour ne pas que ces chants sortent de la salle, décide d’annuler la réunion, consigne les cassettes, les photos, les tracts et en réfère au secrétaire départemental. Or cette information n’est pas remontée par la voie hiérarchique. Il m’a appelé pour me raconter cette histoire. Il craignait beaucoup les conséquences de sa dénonciation, de son rapport. Il a donc déménagé une première fois. Et à la suite de nos différents contacts - je suis descendu à Nîmes plusieurs fois - il m’a donné quelques éléments faisant état de cet incident. Il a subitement disparu, je n’ai plus eu aucune nouvelle. Je pense vraiment que les membres du DPS - c’est ce qu’il m’avait dit - craignent les UMI. C’est ce qui explique que, du jour au lendemain, il ait changé de numéro de téléphone et sans doute déménagé car il avait eu des menaces et sa voiture avait subi des dommages.

En ce qui concerne Toulon et l’enquête parallèle sur la mort mystérieuse de M. Jean-Claude Poulet-Dachary, éminence grise de M. Jean-Marie Le Chevallier, je voudrais dire qu’il y a eu en réalité plusieurs enquêtes parallèles.

Troisièmement, je souhaitais vous dire qu’à ma connaissance, je ne pense pas que l’IGPN ait eu à enquêter sur les incidents de Montceau-les-Mines. Qu’aurait-elle pu faire ? Une enquête sur la non-décision politique du préfet - car je pense bien qu’une telle décision de non-intervention n’a pas été prise par le commissaire de sa propre initiative. L’IGPN serait intervenue si les forces de police avaient été engagées et si la confrontation avait dérapé. En ce qui concerne Strasbourg, je n’ai pas d’éléments d’information à vous apporter.

M. Robert GAÏA : Nous avons vu, à Strasbourg, l’image d’un CRS accueillant Mme Catherine Mégret ; y a-t-il eu une enquête de l’IGPN ?

M. Romain ROSSO : Je ne sais pas s’il y a eu une enquête, mais le CRS a été mis à pied. Il s’agissait d’images diffusées par Canal Plus montrant un CRS saluer chaleureusement Mme Catherine Mégret qui sortait de sa voiture...

M. Michaël DARMON : Il lui dit : " On est content de vous voir ici à Strasbourg ", et il la prend en photo.

M. Romain ROSSO : En ce qui concerne une éventuelle enquête interne des services du ministère de l’Intérieur, vous savez comme moi que depuis l’épisode malheureux relatif au parti socialiste en 1993, la surveillance des activités politiques par les renseignements généraux est interdite. Le Front National pose donc problème aux RG, puisqu’ils ne peuvent plus couvrir les réunions et manifestations de ce parti. Officiellement, le Front National n’est pas couvert. En revanche, le ministère de l’Intérieur comporte un certain nombre de sections qui surveillent la violence politique. Je pense que certains membres du DPS sont fichés à ce titre.

M. Robert GAÏA : Les renseignements généraux ont-ils établi un rapport sur le DPS ?

M. Romain ROSSO : A ma connaissance, une enquête a été faite. J’en ai eu des bribes. Mais je ne peux pas vous indiquer la teneur de ce rapport. Il a été diligenté par M. Jean-Louis Debré, de façon discrète.

La question qui se pose est la suivante : le Front National est-il un parti républicain ? Il appartient au ministre de l’intérieur de l’interpréter. L’enquête a sans doute été menée par le biais d’un certain nombre d’éléments du DPS fichés pour violence politique. Mais elle a vraisemblablement été arrêtée lorsque les services du ministère de l’Intérieur ont constaté que ces éléments étaient plus ou moins impliqués dans l’appareil du Front National.

M. Robert GAÏA : Vous avez eu ce rapport ?

M. Romain ROSSO : Je n’ai eu que des bribes de ce rapport.

M. le Président : Des bribes écrites ?

M. Romain ROSSO : Je n’ai pas de document.

M. le Président : Vous avez eu ces bribes par l’intermédiaire de fonctionnaires ?

M. Romain ROSSO : Malheureusement, je sais que je témoigne sous serment, mais je ne peux pas dévoiler mes sources.

Mme Geneviève PERRIN-GAILLARD : Dans les premières auditions qui ont eu lieu, on nous a parlé de membres du DPS comme de simples éléments de l’organisation du Front National utilisés à l’occasion, en tant que de besoin. Or vous parlez de l’appareil DPS et des membres du DPS ; vous semblez décrire une notion beaucoup plus proche du groupuscule organisé et hiérarchisé. Sur quoi vous fondez-vous pour pouvoir qualifier de la sorte ce groupement ?

Par ailleurs, quelles sont les relations financières qu’il peut y avoir entre le Front National et le DPS ? Et quels sont les apports financiers que le DPS peut recevoir en tant que groupement ?

Avez-vous connaissance d’une discipline très stricte, voire de sanctions - dès lors qu’il y a une hiérarchie -, qui seraient appliquées aux membres du DPS en cas de manquement aux ordres ?

Enfin, avez-vous pu constater des activités d’entraînement dont on peut quelquefois entendre parler ? Disposez-vous d’éléments d’information, notamment sur le château de Neuvy ?

M. Michaël DARMON : En ce qui concerne l’organisation du DPS, dans ses grandes lignes, il s’agit effectivement d’un groupement organisé en tant que service clairement identifié au sein du Front National. M. Bernard Courcelle était le responsable du DPS jusqu’à il y a encore quelques jours, et il était assisté de M. Marc Bellier - qui vient de prendre sa place - qui dirigeait la zone Sud. Le DPS est organisé en grandes zones, régions et départements.

Le recrutement se fait sur la base du bénévolat. Il faut être militant du Front National pour être au DPS " version quotidienne " et assurer la protection des réunions et des manifestations. D’autres critères ont été définis, mais je ne pense pas qu’ils soient toujours suivis tels que le casier judiciaire vierge - il y a beaucoup d’entorses -, un minimum d’aptitude physique et le fait d’avoir de la courtoisie et de bons rapports humains. Le recrutement a lieu après des tests. Après avoir été recrutés, les membres du DPS reçoivent une carte du DPS et un uniforme pour les meetings. Ils assistent à des sessions de formation sur l’organisation de réunions publiques, sur des notions d’évacuation et de tenue de meeting à grande échelle. Ils sont formés, de façon un peu rudimentaire, à la gestion des foules. Il s’agit donc bien d’un groupe identifié.

En termes de communication politique, il convient de savoir que lorsque M. Bernard Courcelle est engagé par M. Jean-Marie Le Pen, il lui explique qu’il a une chance de pouvoir crédibiliser l’image de son parti avec un service d’ordre courtois qui assure la protection des militants et des familles, en en éliminant tous les éléments skinheads, nombreux dans la première version militante et pionnière du service d’ordre. Cette position explique non seulement l’enquête menée par M. Bernard Courcelle en 1995, après le meurtre d’un jeune marocain à Paris le 1er mai, mais également pourquoi une partie des skinheads de France le détestent, parce qu’il ferait le jeu des grands partis et des flics disent-ils. L’image du DPS devait être débarrassée de son côté " folklorique ".

M. Romain ROSSO : S’agissant du financement, à partir du moment où le DPS est un service du Front National, directement affecté au président, il bénéficie vraisemblablement d’une enveloppe de fonctionnement. Néanmoins, les responsables locaux du DPS n’ont besoin de rien pour fonctionner, puisqu’il s’agit pour la plupart de militants qui paient eux-mêmes leurs déplacements. Le Front National fonctionne comme cela. Par ailleurs, vous savez que les militants paient pour participer aux manifestations du Front National ; or le DPS récolte en liquide la moitié du produit de la vente des drapeaux - à savoir la quête organisée à la sortie de chaque meeting par le DPS. Chacun est prié de verser son obole au parti en versant de l’argent dans les drapeaux bleu, blanc, rouge.

En ce qui concerne le château de Neuvy - ancienne propriété de Bokassa -, il a été acheté par une association satellite du Front National regroupant des anciens combattants, - le Cercle national des combattants - dirigé par M. Roger Holeindre, aujourd’hui vice-président du Front National. A ma connaissance, deux types de formation s’y déroulent : la formation des cadets d’Europe - l’association scout de M. Roger Holeindre -, et celle du FNJ.

M. Michaël DARMON : Pour ce qui est des sanctions qui seraient appliquées aux membres du DPS, je sais que ce principe est édicté. On nous a expliqué que lorsque les membres du DPS manquent à la discipline, ou sont un peu trop tête brûlée et en dehors de la ligne établie par M. Bernard Courcelle, ils peuvent être exclus. Je peux vous citer l’exemple de ce fameux Dominique qui avait témoigné à la une de Libération en évoquant les pratiques moins connues des membres du DPS avec les armes, mais je ne sais plus s’il est parti ou s’il a été exclu du DPS.

Officiellement, les armes sont interdites chez les gens du DPS. On peut supposer qu’ils s’entraînent dans des centres de tirs. Ils peuvent avoir des armes personnelles. Pour ma part, dans les manifestations auxquelles j’ai assisté, je n’ai jamais vu d’armes à feu - je n’ai vu que des matraques, des battes de base-ball ou des bonbonnes de gaz lacrymogène.

M. Renaud DONNEDIEU de VABRES : Lors de la manifestation de Montceau-les-Mines, outre la violence physique, avez-vous pu assister à des violences verbales - insultes ou interjections racistes, xénophobes, antisémites ?

Deuxièmement, vous avez beaucoup insisté sur le rôle de police d’information que remplit le DPS, qui est chargé d’assurer à certains égards, le respect de la ligne du chef. Dans la galaxie du Front National, quel est pour vous le lieu où s’élaborent les propos xénophobes, racistes ou nazis ? Est-ce au sein du DPS, des UMI ou d’autres associations ? Comment faites-vous la part des choses ?

M. Michaël DARMON : A Montceau-les-Mines, je n’ai pas entendu de propos antisémites, racistes ou xénophobes, pour la seule bonne raison que les membres du DPS se vivent comme une élite. Ils se croient les mieux armés pour pouvoir affronter des situations de crise, d’émeute, d’affrontement que leur action politique suggère. Ils sont donc restés étonnamment calmes et courtois. D’ailleurs, nous avons pu filmer toute la soirée, autour d’eux. Nous les avons même interviewés, sans aucun problème. Je fréquente les réunions du Front National depuis trois ans, et je puis vous affirmer que les remarques racistes qui peuvent fuser ne viennent jamais des membres du DPS. Ils sont choisis pour leur sang froid. Je dirais même que ceux qui étaient ce soir-là à Montceau-les-Mines avaient un comportement sécuritaire, ils étaient investis d’une mission, ils formaient une élite.

Cela m’amène à vous dire un mot sur le recrutement de ces brigades particulières - ceci nous a été expliqué par M. Bernard Courcelle entre autres. Je n’ai pas de chiffres, mais il y a un certain nombre de policiers à la retraite, d’anciens militaires, de gendarmes, de parachutistes. C’est un type de population dont le métier était d’être dans ces structures et qui est habituée à garder son sang froid et à exécuter ses missions sans états d’âme et sans faire de déclaration politique dans l’action. Les membres du DPS sont conscients de cette séparation des pouvoirs ; il y a les politiques et eux, ce sont les " flics ". Cela s’est ressenti lors de la scission : le vrai désarroi était chez eux.

Mme Yvette BENAYOUN-NAKACHE : Y a-t-il des femmes au sein du DPS ?

M. Michaël DARMON : Tout à fait, des femmes sont affectées à la sécurité des meetings pour fouiller les femmes à l’entrée. On l’a vu à Strasbourg. La responsable, qui d’ailleurs a dû prendre du grade il y a quelques jours, est Mme Anne-Marie Itoïs, responsable DPS que l’on voit depuis des années. Il y en a d’autres, mais pas beaucoup.

Mme Yvette BENAYOUN-NAKACHE : Les hommes qui composent le DPS et ses unités spéciales sont-ils jeunes ?

M. Michaël DARMON : Les hommes composant les UMI ont entre 20 et 30 ans. Il s’agit d’hommes assez jeunes, plus ou moins rompus aux professions de vigile ou de garde. La plupart sont d’anciens militaires en cours de recyclage.

Mme Yvette BENAYOUN-NAKACHE : Vous suivez le Front National depuis longtemps : êtes-vous toujours crédibles auprès d’eux ? Etant donné que vous êtes connus et reconnus, pouvez-vous toujours obtenir des renseignements ? De même, puisque tout le monde sait que vous vous occupez des activités du Front National, arrivez-vous à avoir un certain recul pour juger tout ce qui s’y passe ?...

M. Michaël DARMON : Votre question, en fait, est la suivante : avons-nous des valeurs républicaines qui nous font dire que ce parti d’extrême-droite n’est pas le nôtre ?...

Mme Yvette BENAYOUN-NAKACHE : Non, pas du tout !

Vous avez parlé du CRS qui avait accueilli Mme Catherine Mégret en la photographiant. Cela prouve que la préfecture est au courant des déplacements du Front National et qu’elle sait qu’une organisation va être mise en place. Comment expliquez-vous le fait que, parfois, il n’y a aucun CRS présent ?

M. Michaël DARMON : Précisément, je ne me l’explique pas !

Nous sommes, Romain Rosso et moi-même, comme beaucoup d’autres confrères, des journalistes, c’est-à-dire qu’on ne filme pas, on ne montre pas, on ne rencontre pas forcément des personnes et des événements qui nous plaisent en tant que citoyens. Nous sommes affectés par le hasard de nos parcours à la couverture du Front National. Si, en 1995, ce parti a obtenu cinq millions de voix, ce n’est pas du ressort de la presse. Il convient aussi de se poser des questions. Quoi qu’il en soit, les politiques n’ont pas décidé de dissoudre le Front National. Il nous appartient donc de l’observer et de le fréquenter pour obtenir des informations.

Il est vrai que, lorsqu’on débarque dans les meetings, nous sommes reconnus. Ils savent très bien qu’on n’est pas " forcément " de leur bord - on ne l’a jamais caché - mais on essaie de faire notre métier le mieux possible, c’est-à-dire en vérifiant les informations. Ce qui est un mystère, c’est que plus on " tape " sur eux, plus ils nous fournissent des informations - même celles qui sont à leur désavantage ! Les informations que l’on recueille sur le fonctionnement interne du Front National n’émanent pas de Ras l’front, mais du Front National lui-même ! A partir de là, je vous laisse juge de notre éventuelle crédibilité.

M. Romain ROSSO : Quant au fait de savoir si le préfet est au courant ou non des déplacements des membres du Front National, tout dépend de la nature du déplacement. A Strasbourg, il s’agissait du dixième congrès du Front National, qui avait vu défiler contre lui plus de 50 000 personnes ! Le préfet a donc évidemment pris les mesures nécessaires pour couvrir une telle manifestation.

M. Robert GAÏA : Pensez-vous que les problèmes de ventes d’armes sur l’ex-Yougoslavie ou la Tchétchénie sont des actes isolés, ou existe-t-il un rapport avec le DPS ?

M. Michaël DARMON : Je n’ai pas enquêté à ce sujet, je ne dispose donc d’aucun élément.

M. le Rapporteur : En vous écoutant, messieurs, on a un peu l’impression de relire des ouvrages des années trente décrivant les SS comme des personnes correctes, faisant leur travail de maintien de l’ordre sans aucun mot déplacé contre les israélites.

Avez-vous eu le sentiment d’avoir été suivi, écouté, ou la renommée de vos rédactions est-elle suffisante pour vous protéger ?

M. Romain ROSSO : Personnellement, je n’ai eu aucun souci, que ce soit dans ma vie professionnelle ou dans ma vie privée.

M. Michaël DARMON : Ma réponse est sensiblement la même que celle de mon collègue, à une exception près : à la fête des BBR de 1997, j’ai été agress physiquement par des militants du Front National que je n’ai jamais identifiés. J’avais manifestement été reconnu comme étant un journaliste, et j’ai été attaqué par deux personnes qui m’ont donné des coups. Rapidement, de nombreuses personnes sont intervenues et nous ont séparés.

M. Romain ROSSO : Pour conclure, je voudrais ajouter qu’à notre avis, les événements de Montceau-les-Mines ne sont pas extrapolables au niveau national. Je pense que de nombreuses pratiques condamnables sont l’objet de personnes particulières. Nous avons en effet le sentiment que le système DPS est beaucoup plus emblématique qu’opérationnel. Je sais bien qu’il a fallu très peu de personnes à Fidel Castro pour renverser le régime cubain ; néanmoins nous n’avons pas le sentiment que ces personnes sont capables de ce type d’action.

M. Michaël DARMON : Nos enquêtes ne nous donnent pas le sentiment que l’on est en face d’un groupe qui va renverser le régime.

M. Romain ROSSO : En revanche, un certain nombre de pratiques se sont révélées condamnables.

M. le Président : Messieurs, nous vous remercions.