Sujet : DPS

Audition de : Jean-Pierre Pochon

En qualité de : directeur des renseignements généraux à la préfecture de police de Paris Par : Commission d’enquête parlementaire sur le DPS, Assemblée nationale (France)

Le : 2 mars 1999

Présidence de M. Guy HERMIER, Président

M. Jean-Pierre Pochon est introduit.

M. le Président lui rappelle que les dispositions législatives relatives aux commissions d’enquête lui ont été communiquées. A l’invitation du Président, M. Jean-Pierre Pochon prête serment.

M. Jean-Pierre POCHON : Monsieur le Président, je vais essayer de vous présenter une radiographie du DPS, en fonction des éléments que nous avons recueillis sur le terrain, en Ile-de-France.

Comme un grand nombre d’organisations politiques ou syndicales disposant d’un service d’ordre composé de militants bénévoles, que l’on mobilise pour des réunions ou des manifestations afin d’éviter des infractions, le Front National a créé, en 1985, pour assurer la sécurité de l’ensemble de ses actions publiques, le Département Protection Sécurité, dit DPS.

Je rappelle que si, depuis la parution d’une note du ministre de l’intérieur du 3 janvier 1995, il n’entre plus dans les missions des renseignements généraux de s’intéresser directement ou indirectement au fonctionnement et à l’organisation internes des partis, il leur appartient en revanche d’être vigilants à l’égard des individus, des groupes et des mouvements qui, au nom de certaines idéologies véhiculées à l’extrême-droite comme à l’extrême-gauche, ne respectent pas les principes démocratiques. Ces deux mouvances, bien qu’antagonistes, n’en ont pas moins recours à une certaine forme de violence, identique, afin de faire prévaloir leurs idées. C’est donc à ce titre que la direction des renseignements généraux de la préfecture de police s’intéresse à l’activité des individus et des groupes qui prônent une idéologie à caractère raciste, antisémite et xénophobe, le plus souvent assortie d’appels à la violence, et elle exerce des surveillances sur les milieux extrémistes de droite les plus radicaux.

Notre travail porte notamment sur les groupes néo-nazis, ultra-nationalistes, skinheads, sur les sociétés de sécurité influencées voire dirigées par des militants d’extrême-droite et sur les réseaux de mercenaires. Une partie non négligeable de ceux-ci participe aux activités du DPS. Aussi la direction des renseignements généraux de la préfecture de police a-t-elle été amenée à suivre l’activité de cette structure, en observant le comportement de ses membres sur le terrain, et plus particulièrement celui de ses éléments les plus radicaux.

Comment fonctionne le DPS ? Le Front National a recours au DPS pour trois sortes d’événement : premièrement, les manifestations de voie publique, deuxièmement, les rassemblements festifs, troisièmement, les meetings du Front National.

En ce qui concerne les manifestations de voie publique d’abord, il s’agit surtout du traditionnel défilé du 1er mai, auquel participent plusieurs milliers de personnes (9 000 recensées en 1995, 6 000 en 1996, un peu plus de 7 000 en 1997, 11 000 en 1998). Ces démonstrations n’ont donné lieu à aucune contre-manifestation de la part d’organisations anti-fascistes. Les difficultés rencontrées par le DPS, en fait, sont essentiellement venues de l’extrême-droite radicale, des groupes skinheads.

En ce qui concerne les rassemblements festifs, ensuite, il s’agit de l’habituelle fête des " Bleu Blanc Rouge " (BBR) qui se déroule chaque année à la rentrée de septembre, pendant deux jours, sur la pelouse de Reuilly dans le XIIème arrondissement de Paris. Les deux dernières éditions, en 1997 et 1998, ont suscité des manifestations de protestation organisées par le comité de vigilance contre l’extrême-droite, lesquelles ont rassemblé 2 000 personnes en 1997 et un peu plus de 3 500 en 1998, sans donner lieu à aucun incident. En revanche, les groupes de skinheads sont à l’origine de plusieurs actes de violence sur la pelouse même de Reuilly.

En ce qui concerne les meetings du Front National enfin, certains d’entre eux ont également entraîné l’organisation de rassemblements de protestation, sans incident notable.

Qui sont les responsables du DPS ? Le principal responsable du DPS, M. Bernard Courcelle, est chargé de superviser ses activités. Mais en réalité, c’est M. Eric Staelens qui, le plus souvent, dirige les opérations du DPS lors des manifestations, rassemblements et réunions du Front National.

Comment s’effectue le recrutement ? Après avoir déterminé les effectifs qui seront nécessaires pour assurer le service d’ordre, M. Eric Staelens sollicite les responsables régionaux et départementaux du DPS pour qu’ils trouvent le nombre de bénévoles requis.

Les plus gros services sont généralement prévus à l’occasion des journées des BBR : 450 militants en 1996, 380 en 1997 et en 1998. Pour les démonstrations du 1er mai, 200 membres du DPS étaient présents en 1997, 350 en 1998. En fait, le nombre de volontaires est parfois largement supérieur au besoin exprimé. C’est ainsi que, pour les journées des BBR de 1997, un millier de militants se sont portés volontaires, seuls 380 étant retenus. Cette participation au DPS n’entraîne aucune compensation financière. Seuls le transport et la nourriture sont pris en charge par l’organisation.

Depuis le 1er mai 1994, date de son arrivée à la tête du DPS, M. Bernard Courcelle a donné des consignes pour écarter les éléments les plus radicaux (les repris de justice, ceux revendiquant une idéologie néo-nazie et les skinheads), dont l’allure et le comportement pouvaient être de nature à nuire à l’image de marque de l’organisation frontiste. Ces " purges " des éléments indésirables, entreprises non sans succès par M. Bernard Courcelle, ont néanmoins subi quelques entorses. C’est ainsi que, dans certaines fédérations du Front National en province, on a été beaucoup moins sélectif. A cet égard, le procès relatif à l’agression de Brahim Bouarram, décédé le 1er mai 1995, en constitue un bon exemple, puisque les skinheads agresseurs du jeune Marocain étaient des collaborateurs occasionnels du DPS de Reims. En Ile-de-France même, l’expérience sur le terrain montre que certains cadres du DPS ont été bien moins regardants pour les recrutements que ne le recommandait M. Bernard Courcelle.

Quelles sont les consignes données aux membres du DPS ? Les membres du DPS retenus pour une mission sont invités à participer à une réunion préparatoire en vue de recevoir des consignes. Cette réunion peut avoir lieu au siège du Front National, un ou deux jours auparavant - c’est le cas pour les BBR - ou seulement quelques heures avant l’événement pour la manifestation du 1er mai, le rendez-vous est fixé sur place vers six heures du matin. Les consignes consistent à expliquer le type de mission, l’ambiance attendue et les risques éventuels. On insiste alors sur le caractère défensif du service d’ordre, à savoir qu’il ne doit pas passer à l’attaque : depuis son arrivée à la tête du DPS, M. Bernard Courcelle demande en effet que les militants viennent sans aucune arme

- même détenue légalement.

Toutefois, lors des manifestations ou réunions à risques, des dispositions sont prises afin de stocker à proximité - généralement dans les coffres de voiture - des matraques et des bombes lacrymogènes, pour le cas où des difficultés interviendraient. En fait, nous avons pu constater que certains militants disposent, à l’insu semble-t-il des responsables du DPS, de matraques télescopiques ou de poings américains, qu’ils portent de manière plus ou moins discrète.

Les participants sont ensuite invités à rejoindre leur place dans le dispositif prévu, revêtus de la tenue n° 1, tenue officielle classique : blazer bleu marine avec un écusson du DPS brodé, chemise blanche, pantalon gris, cravate à dominante rouge et bleue, chaussures noires ; pour les BBR, on leur attribue également un badge avec photographie.

Le dispositif, quant à lui, évolue en fonction du style de manifestation. Pour les BBR, le dispositif classique consiste à désigner un responsable pour chacun des secteurs suivants : la sécurité interne, la sécurité externe, l’entrée principale, la protection du président Jean-Marie Le Pen, le poste de commandement, l’entrée des exposants, l’équipe de nuit, les bus, l’encadrement des journalistes, le podium des leaders, la sécurité incendie, les parkings, et un dernier pour la manifestation globalement. Chacun se voit attribuer une équipe, plus ou moins étoffée selon l’ampleur de la mission qui lui est dévolue. Il est à noter que des radios sont distribuées aux principaux responsables, en général prêtées par des sociétés de sécurité privées, seuls ces responsables étant dotés de ce moyen radio. Pour le défilé du 1er mai, le parcours est divisé en secteurs géographiques, avec un responsable pour chaque secteur.

Quelles sont les faiblesses du DPS ? Les dispositifs de sécurité mis en place, pour imposants qu’ils soient, se révèlent en réalité peu efficaces. Ainsi, pour les BBR de 1996, si 450 membres du DPS avaient été recrutés, ce qui est un chiffre record pour Paris, seule une centaine de militants a effectivement pris part à l’encadrement de la fête. Quant aux incidents, ils ont été gérés par une vingtaine de membres du DPS seulement. Les constatations sont les mêmes pour les défilés du 1er mai : les chefs de secteur géographique voient, au fil des heures, les effectifs qu’ils sont censés encadrer s’amenuiser.

Les lacunes sont les suivantes : difficultés de filtrage des entrées à la fête des BBR, difficultés à gérer les membres du DPS les plus turbulents, incapacité à régler rapidement et en douceur les incidents dus aux trublions de l’extrême-droite radicale. Ces difficultés ont d’ailleurs poussé la direction du DPS à se tourner vers des éléments qualifiés, plus fiables, plus professionnels, plus compétents.

Le tableau que je viens de vous brosser correspond en fait au DPS traditionnel, ce qu’on appelle, en son sein " l’infanterie ". Or, cette infanterie est doublée d’un groupe plus opérationnel constitué de " groupes-choc " ou para-commandos, voire de commandos - à l’image de ce qui se fait au sein de l’armée avec les commandos de recherche et d’action en profondeur (CRAP). M. Bernard Courcelle, ancien officier, a en effet tenté d’appliquer certaines directives militaires.

Les éléments qui composent les groupes-choc sont chargés de surveiller et, le cas échéant, de neutraliser les indésirables. Ils utilisent, pour leur part, une tenue moins voyante, dite tenue n° 2 : blouson bombers (noir, rembourré, qui fait paramilitaire), un jean noir, des rangers. Pour se reconnaître entre eux - bien qu’ils se connaissent, pour la plupart -, ils arborent une petite épingle de couleur sur la poitrine. Certains portent une tenue civile, pour mieux surveiller les milieux hostiles au Front National. En effet, le DPS envoie en général quelques observateurs dans les manifestations de protestation contre les initiatives du Front National.

Lors de la fête des BBR de 1998, un dispositif de surveillance avait été mis en place pour contrôler les accès venant de Paris, afin de faire face aux éventuelles provocations, voire endiguer les incursions de militants d’extrême-gauche ou de jeunes issus de la techno-parade. En effet, la contre-manifestation unitaire organisée par les mouvements antifascistes, syndicats et partis de gauche, en réplique à cette fête - de 14 à 18 heures de la République à la Bastille -, et augmentée de possibles ralliements de jeunes provenant de la techno-parade, avait fortement inquiété les responsables du service d’ordre du Front National. On a donc pu observer, tout au long de la journée, les membres du DPS, à bord de véhicules ou de scooters, sillonnant les allées et chemins du bois de Vincennes à la recherche d’agresseurs éventuels, ce qui n’a pas été le cas.

Quelle est l’efficacité de ces groupes-choc ? Nous avons pu observer leur efficacité lors du défilé du 1er mai 1998. En effet, un groupe a été chargé de contrôler la queue de cortège, où une quarantaine de skinheads s’étaient infiltrés. Dès le départ du cortège de la place du Châtelet, ceux-ci ont été isolés par le DPS. Un peu plus loin, un barrage filtrant avait été mis en place rue de Rivoli, à la hauteur de la rue de l’Echelle, les skinheads étant déviés par cette seconde rue afin d’éviter que la presse ne puisse les filmer à leur passage devant les responsables du Front National. Après cette canalisation des skinheads, le DPS s’est déplacé vers l’avenue de l’Opéra afin d’interdire l’accès aux indésirables pendant le discours de M. Jean-Marie Le Pen.

Enfin, le DPS a recours à des éléments encore plus aguerris liés aux sociétés de sécurité. Dans ce domaine, nous sommes confrontés à des situations extrêmement fluctuantes. L’extrême-droite, de manière générale, a toujours manifesté un très vif intérêt pour les sociétés de sécurité, dont la nature et les activités répondent à ses aspirations idéologiques.

La prise en main de certaines de ces sociétés par des éléments connus pour leur activisme, passé ou présent, a amené le recrutement de bon nombre d’extrémistes de droite. Ceux-ci se prêtent volontiers à des missions particulières, telles que les opérations anti-piquets de grève, en ayant recours à des hommes de main. Je rappelle, à titre d’exemple, que la société de sécurité Normandy, dirigée par plusieurs extrémistes de droite, a envoyé, en février 1997, vingt-quatre agents conduits par des militants du Groupe Union Défense (GUD) pour s’opposer à un éventuel coup de force de la CGT à la compagnie papetière de Corbeil-Essonne.

Des hommes de main sont également recrutés pour participer à des missions à l’étranger - envoi de mercenaires à la demande de personnalités d’Afrique noire notamment, désirant prendre ou conserver le pouvoir, ou encore à la demande de sociétés désirant protéger leurs infrastructures dans des pays à risques. Nous en avons des exemples précis. Pour assurer ces missions qui nécessitent discrétion et savoir-faire, les sociétés de sécurité puisent dans un vivier où se côtoient extrémistes de droite et aventuriers. On y retrouve notamment beaucoup d’anciens militaires, légionnaires et parachutistes, qui se sont professionnellement reconvertis en participant à ces opérations souvent très rémunératrices. Certains de ces hommes de main participent également au service d’ordre mis en place par le DPS.

Quels sont les liens entre le DPS et certaines sociétés de sécurité ? Des liens étroits existent parfois. Quelques sociétés de sécurité sont directement gérées par des militants du Front National. Ce fut notamment le cas du Groupe Action Protection, créé pour protéger les députés européens du Front National. Une autre société, SAV Organisation, a également été gérée par des militants du Front National.

Une société qui mérite de retenir l’attention, parmi plusieurs autres, est celle dénommée Groupe Onze France, société dirigée par M. Nicolas Courcelle, frère de M. Bernard Courcelle, et qui, à l’instar de beaucoup d’autres sociétés de sécurité privées, évolue rapidement dans le temps, tant dans ses modalités que dans sa forme et sa dénomination. C’est ainsi qu’elle s’appelle aujourd’hui l’Internationale de logistique et de sécurité (ILS), ce qui marque sa prétention à avoir une vocation internationale.

Toutes ces sociétés amies peuvent, à l’occasion, épauler le DPS en lui fournissant du matériel - matériel radio, scanners pour écouter les fréquences de la

police -, et des hommes sûrs, qui ne sont pas des cadres de ces sociétés mais viennent prendre en main les opérations aux côtés de MM. Bernard Courcelle et Eric Staelens. Le travail de ces hommes de main au sein du DPS ne donne lieu à aucune rétribution, à notre connaissance, sauf en cas de mission longue - par exemple la garde du " Paquebot ", le siège du Front National, pendant les campagnes électorales. Ces sociétés y trouvent néanmoins un avantage, car leur contribution au service du DPS leur servira de caution pour décrocher plus facilement des contrats intéressants.

En fait, il existe clairement une grande perméabilité entre le DPS, certaines sociétés de sécurité et des réseaux de mercenaires. A titre d’exemple, quoique anecdotique, l’opération montée par la société Organisation Gestion et Sécurité (OGS) en juin 1997 à l’entreprise Valléo basée à Evreux en est une bonne illustration. Une trentaine d’individus devaient assurer le déménagement de machines-outils de l’entreprise. Le responsable de l’opération était un membre de réseaux de mercenaires et, pour l’occasion, il avait recruté plusieurs hommes de main, dont certains font habituellement partie du service d’ordre du Front National. L’action de ces " professionnels ", au cours des manifestations publiques, ne nous amène pas à formuler d’observations particulières. D’une manière générale, ils sont plutôt efficaces dans la mission d’" ordre public " qui leur est confiée. Leurs initiatives permettent souvent de régler en interne les difficultés rencontrées, la plupart du temps avec des groupes encore plus radicaux comme les skinheads.

En fait, le DPS, tel que je viens de l’évoquer, offre une double image : celle, plutôt rassurante, d’un service d’ordre composé de militants de base, bénévoles, assurant ses missions avec une efficacité très relative à nos yeux ; mais aussi celle plus opaque, d’un service d’ordre recourant à des hommes de main qui sont de véritables " professionnels " de l’action et de la sécurité.

Mais tout cela, c’était hier. Aujourd’hui, la situation a assez sensiblement changé. Le schisme que vient de connaître le Front National modifie bien sûr cet état des lieux. Il n’est en effet pas sans conséquences sur le DPS. Suite à la création du Front National - Mouvement national (FNMN), lancé au début de 1999 par les partisans de M. Bruno Mégret, une grande partie des cadres du DPS a rejoint la nouvelle formation. M. Bernard Courcelle, remercié par M. Jean-Marie Le Pen après avoir déclaré qu’il assisterait au congrès des mégretistes, n’a pas retrouvé son poste national au DPA, la nouvelle structure créée par M. Bruno Mégret, ce poste étant désormais occupé par M. Gérard Le Vert, qui était l’ancien numéro trois du " DPS historique ". Il est vrai que M. Bernard Courcelle était contesté au sein de l’ancienne formation frontiste. On lui reprochait son attitude méfiante, voire hostile, à l’égard de la frange radicale de l’extrême-droite, les skinheads notamment, où il s’était fait de réels et nombreux ennemis - en particulier en collaborant avec la brigade criminelle dans le cadre de l’enquête sur le décès du jeune Marocain Brahim Bouarram.

A l’issue du premier conseil national du FNMN - le 7 février 1999 dans le Rhône -, M. Bruno Mégret a annoncé que son service d’ordre prenait le titre de Département Protection Assistance (DPA), et qu’il allait être réorganisé. Un nouvel organigramme a été défini, dont les premiers éléments sont les suivants :

- directeur national : M. Gérard Le Vert ;

- directeur adjoint : M. Claude Cotte ;

- chargé de mission pour les relations humaines : M. André Pupier, qui est l’ancien responsable du DPS de Rhône-Alpes ;

- chargé de mission pour la logistique : M. Daniel Falcoz ;

- chargé de mission pour la formation : M. Gérard Hirel, qui est un ancien officier de la gendarmerie.

Il est à noter qu’aucun de ces responsables n’est basé à Paris. Aucun leader n’ayant été désigné pour l’Ile-de-France, le DPA est actuellement en proie à une certaine confusion. A l’absence de cadres s’ajoutent les hésitations réelles des militants qui regrettent encore la scission survenue au sein du Front National. Pour le moment, une bonne partie des membres de l’ex-DPS francilien se tient à l’écart des deux nouvelles formations. Il conviendra de suivre leur évolution avec beaucoup d’attention.

La situation est donc appelée à évoluer dans la région parisienne. La première réunion parisienne du FNMN s’est tenue le 18 février 1999 à la salle Wagram. Le DPA était constitué de vingt-cinq personnes, placées sous la direction de M. Gérard Le Vert. Le dispositif était parfaitement visible, arborant la tenue classique. Mais les membres du DPA manquaient visiblement d’instructions et d’encadrement, et l’on percevait un réel flottement par rapport à d’habitude.

De son côté, M. Jean-Marie Le Pen devra faire face à la défection des principaux cadres du DPS. Le nouveau directeur national du DPS lepéniste, M. Marc Bellier, est pour sa part handicapé par son éloignement géographique de Paris. Aussi peut-on penser que c’est M. Eric Staelens, resté fidèle à M. Jean-Marie Le Pen, qui gardera de fait la haute main sur le DPS lepéniste. Il pourra compter sur l’appui de quelques cadres de province et, bien sûr, sur celui du DPS de Marseille.

Voilà, Monsieur le Président, une rapide et succincte photographie du DPS tel que nous le connaissons.

M. Robert GAÏA : Concernant les incidents qui se sont déroulés à l’Arc de Triomphe suite à la manifestation de la salle Wagram, un rapport a-t-il été fait ? Les services de police ne s’y attendaient pas, mais vous, aviez-vous " prévu la météo " ?

Par ailleurs, s’agissant du braquage de la société Pétrossian par des éléments du DPS, avez-vous quelque chose à nous dire ?

Enfin, on nous a dit que ce serait aux alentours de la place d’Italie que s’approvisionnerait le DPS pour la tenue n° 2. Avez-vous des éléments sur ce point ?

M. Jean-Pierre POCHON : En ce qui concerne la réunion du 21 octobre 1996 salle Wagram, nous étions présents dans la salle et à l’extérieur, comme pour toutes les réunions publiques, à titre d’information - puisque c’était public - mais aussi au titre de la prévention de l’ordre public. Or, contrairement à l’habitude, vers vingt-deux heures, M. Bruno Gollnisch a invité les huit cents participants à se rendre, drapeaux au vent, à l’Arc de Triomphe pour y chanter La Marseillaise, ce à quoi nous n’avons bien sûr pas pu nous opposer. Mes collaborateurs ont immédiatement avisé nos collègues de la sécurité publique ainsi que le cabinet du préfet de police - qui est l’autorité responsable -, mais il faut reconnaître que nous avons été surpris. C’était en effet une " première " absolue. Depuis, nous avons pris des précautions pour éviter ce genre de manifestations.

M. Robert GAÏA : Pourriez-vous communiquer à notre Commission le rapport qui a été fait à ce sujet ? Se pose à nous en effet le problème des délais dans cette affaire, dans la mesure où vous nous dites avoir immédiatement prévenu les forces de sécurité, lesquelles sont situées au Grand Palais.

M. Jean-Pierre POCHON : Bien sûr, je vous communiquerai la note faite à cette époque.

Pour vous éclairer sur nos méthodes, je vous expliquerai que nous travaillons de deux manières. La première, liée à l’immédiat, ce sont les flashs qui sont des instantanés envoyés tant au préfet de police qu’à nos collègues de la sécurité publique puisqu’ils sont chargés d’exécuter les mesures de protection de l’ordre public. La seconde, ce sont les notes d’information et les rapports. Or, dans le cas que vous évoquez, les fonctionnaires qui étaient sur place en ont immédiatement avisé les autorités compétentes, mais elles n’ont pas pu empêcher l’incident.

Depuis, bien évidemment, nous avons pris des mesures afin d’éviter ce genre de problème - qui, à ma connaissance, est resté unique jusqu’à ce jour. Ainsi, chaque fois qu’il y a une manifestation du Front National, nous renforçons le dispositif, avec nos collègues de la sécurité publique, de manière à prévenir un tel déploiement sur la voie publique.

En ce qui concerne la société Pétrossian, je dois avouer que je n’ai aucune information particulière sur ce dossier, ni aucun élément de rapprochement entre cette affaire de droit commun et le DPS.

Quant à l’approvisionnement place d’Italie, il faut rester simple : qu’il s’agisse des tenues n° 1 ou n° 2 ou du matériel, il y a suffisamment de magasins dans Paris pour s’approvisionner. L’approvisionnement se fait dans plusieurs magasins, et pas dans un particulièrement, à ma connaissance. Si vous pensez à une structure de soutien logistique du DPS, elle n’existe pas pour ce que nous en savons.

M. le Président : Vous avez dit que, lors des manifestations, vous aviez pu constater que des armes étaient souvent stockées ?

M. Jean-Pierre POCHON : Nous avons pu constater effectivement que certains membres du DPS disposaient, à l’insu semble-t-il des responsables du service d’ordre, de matraques télescopiques ou de poings américains. En ce qui concerne le stockage d’armes à proximité des lieux de la manifestation, nous l’avons appris de source confidentielle et fiable.

M. le Président : Concernant les sociétés de gardiennage et les faits précis que vous avez mentionnés à leur propos, pourrions-nous obtenir les notes produites à chaque fois ?

M. Jean-Pierre POCHON : Bien sûr. Je transmettrai votre demande à mes autorités. Nous avons certainement fait des notes à l’époque car, chaque fois que nous avons connaissance d’un événement, il est photographié, analysé et transmis aux autorités compétentes, c’est-à-dire au préfet de police et au ministre de l’intérieur.

M. Gérard LINDEPERG : Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur les liens entre le GUD et le DPS ?

Par ailleurs, des témoignages ont fait état de connivences, voire de collaboration de fait, entre la police et le DPS ; à tel point qu’on nous a décrit la situation de manifestants interceptés par le DPS puis remis à la police. Dans votre ressort géographique, avez-vous été témoin de telles situations ?

M. Jean-Pierre POCHON : Les liens du GUD avec le DPS sont évidents. Le GUD est une formation universitaire formée de jeunes étudiants traditionnellement implantés à Assas, et constitue un élément d’avenir du DPS. Le DPS, pour autant, n’apprécie pas beaucoup le GUD, considérant qu’il risque, par ses dérapages liés à sa jeunesse et à son fanatisme, de nuire à l’image de marque que M. Jean-Marie Le Pen a souhaité imposer - comme en témoignent les instructions données à M. Bernard Courcelle. Les liens de filiation politique entre le GUD et le DPS sont donc très nets, mais le DPS fait preuve d’une certaine méfiance à l’égard du GUD. Les membres du GUD sont d’ailleurs bien encadrés par le DPS lors des manifestations, notamment le 1er mai.

Quant aux liens pouvant exister entre la police d’Etat et le service d’ordre de manifestants en ce qui concerne l’ordre public, ils sont à envisager de manière globale. Nous ne sommes pas chargés de l’ordre public, mais mes collaborateurs et moi-même sommes présents dans toutes les manifestations touchant à l’ordre public à Paris. Quel que soit le type de manifestation, le service d’ordre, qu’il soit bénévole ou professionnel, d’extrême-droite ou d’organisations classiques, apporte souvent son soutien aux forces de police afin de prévenir toute infraction susceptible de nuire à l’image de marque de la manifestation, en dénonçant tel ou tel individu qui pourrait troubler l’ordre public. Cela vaut pour les manifestations classiques de syndicats ou d’organisations ouvrières, quand certains militants d’extrême-gauche veulent gêner, troubler voire casser dans Paris ; cela s’est également produit, une ou deux fois vraisemblablement, lors de manifestations du Front National, lorsque des skinheads ont voulu intégrer le cortège.

C’est donc tout à fait réel, mais je le répète, cela tient, de manière très générale, au maintien de l’ordre public et ne va pas au-delà, à ma connaissance. Il ne s’agit pas de police parallèle, mais de ce qui se passe couramment lors des manifestations parisiennes.

M. le Président : Il y a pourtant une différence entre le DPS et les autres services d’ordre, puisque vous exercez une surveillance particulière sur le DPS.

M. Jean-Pierre POCHON : Tout à fait. Il n’y a pas de comparaison possible entre les services d’ordre classiques et le DPS, mais je viens de vous répondre du point de vue de l’ordre public en général.

M. le Président : Vous n’effectuez pas de travail de renseignement du même ordre sur d’autres services d’ordre ?

M. Jean-Pierre POCHON : Non, car il n’y a aucune comparaison entre eux. Nos règles sont très strictes : nous travaillons sur le DPS pour les raisons que j’ai dites, parce qu’il s’agit d’extrémistes qui véhiculent une philosophie tout à fait particulière, raciste. Nous faisons de même avec les militants d’extrême-gauche qui sont susceptibles de porter atteinte à la démocratie. Ce n’est pas le cas des organisations syndicales.

M. Renaud DONNEDIEU de VABRES : Qu’en est-il de la sélection, du recrutement et de l’entraînement des membres du DPS ? Par ailleurs, avez-vous connaissance des lieux d’entraînement, de la manière dont cela se passe et, éventuellement, avez-vous saisi des documents qui leur seraient remis à titre de formation ?

Sur un autre plan, avez-vous connaissance de faits délictueux qui auraient été transmis à la justice et feraient l’objet d’une information judiciaire, où seraient impliqués des responsables du DPS - qu’il s’agisse d’affaires de droit commun ou d’autres aspects ?

M. Jean-Pierre POCHON : Nous n’avons pas connaissance de lieux d’entraînement du DPS. Les gens recrutés par le DPS le sont par affinité politique, par voisinage idéologique, mais, pour notre part, nous n’avons pas identifié ou localisé de camp d’entraînement du DPS.

Quant à des faits délictueux donnant lieu à des poursuites judiciaires, je n’en connais pas sur Paris, hormis l’affaire dramatique du jeune Marocain que j’ai évoquée. En l’occurrence, nous avons affaire à des hommes qui se situent dans une frange tout à fait particulière, qui sont soit très engagés dans une politique extrémiste, soit des aventuriers, et qui, comme cela arrive avec ce genre de personnes, basculent souvent dans le droit commun. Je crois savoir qu’il y a eu une affaire à Nice récemment, qui aurait mis en cause des membres du DPS, mais cela sort de ma compétence géographique. Je n’en suis pas étonné.

M. Jacky DARNE : Avez-vous des informations sur l’organisation et les directives des groupes-choc ?

Par ailleurs, pour ce qui concerne les contrats de sociétés de sécurité pour des opérations à l’étranger, de quels soutiens ou opérations avez-vous eu connaissance ?

M. Jean-Pierre POCHON : Pour ce qui concerne les équipes d’intervention du DPS ou groupes-choc, ainsi qu’ils se dénomment, il faut savoir que, lorsque M. Bernard Courcelle est arrivé à la tête du DPS, il s’est aperçu qu’il y avait beaucoup de volontaires, mais que c’était plutôt pour la parade. Il a donc voulu, s’inspirant de son passé de militaire au sixième RPIMA, en faire quelque chose de plus structuré. Il a donc décidé de doubler le DPS classique d’équipes d’intervention, appelées groupes-choc ou unités mobiles d’intervention (UMI), sur le modèle militaire.

Alors que le DPS classique, l’infanterie, s’occupe de quadriller le terrain, le groupe-choc est amené à intervenir là où le besoin s’en fait sentir, ce qui explique qu’ait été reprise pratiquement mot pour mot la terminologie militaire des commandos de recherche et d’action en profondeur (CRAP). Placés sous la direction de M. Bernard Courcelle puis de M. Eric Staelens, les groupes-choc regroupent actuellement, à notre connaissance, une centaine de membres autour d’un noyau dur d’une vingtaine de personnes. Depuis 1996, un renouvellement de leurs membres s’est effectué à plusieurs reprises.

Quelles sont les filières de recrutement de ces groupes-choc ? Ce sont d’anciens parachutistes et légionnaires de l’Union nationale des parachutistes (UNP), des professionnels de la sécurité - fournis, il y a quelques années, par la société Normandy que dirigeait M. Fernand Loustau, puis par le Groupe Onze France, la société de M. Nicolas Courcelle, lui-même ancien légionnaire du deuxième régiment étranger de parachutistes -, et, enfin, des militants frontistes appartenant à la section de Seine-et-Marne du DPS qui est dirigée par M. Eric Staelens.

Jusqu’en 1997, les groupes-choc étaient essentiellement dirigés sur le terrain par M. Adriano Palomba, ancien légionnaire de l’UNP. En 1996 se sont produits, à Monceaux-les-Mines, des incidents au cours desquels des interventions des UMI équipées, à l’instar des forces de police, de casques, boucliers et matraques, ont été filmées. On aurait donc pu les prendre pour des membres des compagnies républicaines de sécurité. Aussi, sans doute à la suite de cet incident qui donnait une image de marque qui n’a pas été appréciée, M. Adriano Palomba a été remercié. En 1995 et 1996, les groupes-choc sont intervenus lors de différentes manifestations. Je me limiterai à vous en donner deux exemples. Le 15 février 1998, place des Fêtes à Paris, lors d’une opération de propagande, cinq éléments du groupe-choc ont encadré des militants frontistes lors d’une bousculade avec des militants antifascistes ; un cameraman a été malmené. Le 1er mai 1998, lors de la traditionnelle manifestation du Front National, une équipe d’intervention du DPS a échangé quelques coups avec des militants du Bétar. Voilà donc pour l’aspect plus secret, ou plus " professionnel ", selon leurs propres termes, du DPS.

S’agissant du mercenariat, il y a une certaine filiation qui s’inscrit dans une continuité : il va de soi que les relations humaines sont importantes. Certaines sociétés de sécurité, à la demande de personnalités étrangères ou de sociétés, recrutent des hommes de main pour participer à des missions dans certains Etats considérés comme pays à risques. Pour remplir de telles tâches, on recherche bien évidemment des gens ayant le profil idoine : anciens militaires, anciens parachutistes, anciens légionnaires qui répondent à des critères précis.

J’ai évoqué le Groupe Onze, dirigé par M. Nicolas Courcelle, qui s’appelle aujourd’hui l’Internationale de logistique et de sécurité. Cette nouvelle dénomination n’est bien sûr pas innocente. En effet, si le Groupe Onze France était concentré sur l’activité hexagonale, la nouvelle société a des velléités d’ouverture sur le monde extérieur. Ce groupe a, par exemple, recruté des mercenaires pour le Zaïre en 1996, selon nos informations.

Une autre société, OGS, a recruté, en 1996, des mercenaires pour assurer la sécurité d’infrastructures pétrolières de la société Total, en Birmanie. Cela a d’ailleurs abouti à une situation tout à fait originale, puisque, tandis que des personnes étaient recrutées pour protéger les installations de la société Total, d’autres l’étaient aussi pour encadrer la guérilla Karen. Or, comme toutes ces personnes appartiennent généralement au même milieu, cela pose quelque problème. Il en va d’ailleurs de même en Algérie, où des personnes sont embauchées pour protéger les sites pétroliers. Il y a là un vivier, dans lequel les structures qui en ont besoin puisent des hommes qui sont censés avoir un certain professionnalisme pour remplir leur mission. Tout se tient.

Une autre société, Eric SA, installée dans le XVIIème arrondissement de Paris, a pour objet les études et installations pour la protection et la sécurité du travail et le conseil en risque-management. Si elle a fait l’objet d’une étude de notre part, c’est parce qu’elle risquait, soit d’être dirigée par des hommes d’extrême-droite, soit d’avoir des employés d’extrême-droite - outre qu’elle pouvait se livrer à des activités de mercenariat, antisyndicales ou antidémocratiques. Cette société a en fait recruté une grande partie de son personnel chez d’anciens militaires, en particulier ceux issus du deuxième régiment étranger parachutiste (REP) et du dix-septième régiment de génie parachutiste, et coiffe un réseau de mercenaires actifs dans les milieux d’extrême-droite.

Tels sont donc les liens entre le DPS et certaines sociétés privées de sécurité, structures parfois très éphémères, sachant bien évidemment que toutes n’ont pas des velléités de mercenariat ou antidémocratiques et n’ont pas en leur sein des militants d’extrême-droite.

M. Robert GAÏA : Mis à part le recrutement, avez-vous connaissance de liens organiques entre certaines de ces sociétés de sécurité et le DPS ?

Par ailleurs, puisque vous prêtez une attention particulière au DPS, quelle est votre analyse, en tant que responsable des renseignements généraux, de cette organisation ? Pourquoi vous intéressez-vous au DPS, et pas au service d’ordre d’autres organisations ?

M. Jean-Pierre POCHON : Nous ne nous intéressons pas aux partis politiques traditionnels - et pour être clair, c’est parfait -, en vertu d’une interdiction du ministre de l’intérieur. On ne s’intéresse pas au Front National, mais on s’intéresse au DPS. J’ai en effet sous ma direction une structure qui s’occupe des militants d’extrême-droite et d’extrême-gauche à potentialité violente : c’est exactement l’intitulé de la section qui travaille sur ce milieu-là. Or, les militants du DPS méritent d’être surveillés, étant donné l’ambivalence de leur appartenance à différentes structures. Tant pis s’ils appartiennent au Front National : ce qui nous intéresse, ce sont les organisations susceptibles de menacer l’ordre public et la paix publique, voire de porter atteinte, peut-être, à la démocratie. C’est donc à ce titre que nous sommes extrêmement attentifs à tout ce que font les membres du DPS. Mais l’attention que nous leur portons, nous la portons également à d’autres.

M. Robert GAÏA : Pensez-vous que le DPS est la structure armée ou opérationnelle d’individus qui se répartissent dans des groupuscules d’extrême-droite ; lesquels, en raison de leur idéologie, constituent une menace et trouvent à travers le DPS un terrain opérationnel ?

M. Jean-Pierre POCHON : Je ne crois pas que ce soit si simple que cela. Toutes proportions gardées, le DPS constitue exactement le même exutoire que le mercenariat pour un certain nombre d’individus. Il s’agit d’individus qui, pour des raisons philosophiques et politiques extrémistes, rêvent d’action, développent des idées racistes et xénophobes, et trouvent dans le DPS une manière de s’affirmer et d’avoir une identité dans une structure. C’est exactement la même chose, toutes proportions gardées, que le fait de s’engager dans le mercenariat, quoique bien souvent, dans ce cas, l’idéologie disparaisse au profit d’intérêts financiers, ce qui n’est pas le cas avec le DPS.

M. Robert GAÏA : Peut-on parler de " chiens perdus sans collier ", de têtes brûlées, qui trouvent dans le DPS une organisation hiérarchisée et coordonnée ?

M. Jean-Pierre POCHON : En toute sérénité et en toute objectivité, je ne le pense pas. Depuis que je dirige ce service - quatre ans et demi -, je suis très attentif à tout ce qui est extrémisme, et il convient de l’être car c’est très important je crois. Mais, en l’état actuel des choses, on ne peut pas dire qu’il s’agisse d’une armée, voire d’une milice armée, susceptible de porter atteinte à la République. Pour que tel soit le cas, il faudrait des circonstances tout à fait particulières. Mais à l’heure actuelle, ce n’est pas notre analyse.

Pour ma part, je dirige un service qui essaie de photographier et d’apporter des éléments de réflexion aux décideurs, en particulier aux autorités supérieures. Si les éléments que nous transmettons depuis plusieurs années doivent être analysés comme étant des menaces pour la démocratie, il revient à la direction des libertés publiques et des affaires juridiques du ministère de l’Intérieur de trancher. Partant de l’observation et de l’analyse sur le terrain, je ne suis pas sûr du tout que nous en soyons là.

Cela dit, l’image que j’ai tenté de vous donner du DPS, la plus précise possible, a volé en éclats. Or, ce fait mérite toute notre attention, car si le DPS en tant qu’abcès de fixation nécessite une très grande vigilance, il y aura lieu d’être encore plus vigilant s’il n’existe plus. J’ai évoqué toute cette frange de personnes qui sont en situation d’observation, et qui ne sont pas intégrées dans le DPS. Que vont-elles faire ? Il va falloir veiller de très près à ce qu’elles deviennent. Je pense entre autres aux skinheads, aux néo-nazis et aux petits groupuscules, qui, jusqu’à présent, quoi qu’on dise, étaient plutôt écartés du DPS " classique ", dans la mesure où ils ternissaient l’image de marque que M. Jean-Marie Le Pen voulait donner du Front National.

M. le Président : Le préfet de police nous a expliqué que le DPS d’Ile-de-France faisait l’objet d’une tentative de mainmise de la part des éléments les plus radicaux en son sein, du fait que M. Marc Bellier était en province. Cela va-t-il dans le sens de l’observation que vous venez de faire ?

M. Jean-Pierre POCHON : Tout à fait. A la limite, c’est demain qu’il faudra continuer à travailler sur cette affaire. Je le répète, ce que j’ai pu vous dire, c’est avant tout l’image de ce qui a été. Il n’est pas sûr qu’il en sera encore ainsi demain. En effet, ce qui est à venir risque d’être plus ennuyeux que ce qui a été, car il y a toujours plus radical, plus extrémiste que ce que l’on connaît déjà. Or, les skinheads et les néo-nazis aimeraient créer une structure beaucoup plus offensive, beaucoup plus dynamique. D’après nos informations, qui sont assez précises, les instructions données par M. Bernard Courcelle visaient à une attitude défensive, pour l’image de marque ; aussi, ceux qui souhaitent passer à l’action sont très heureux que M. Bernard Courcelle ait été évincé. Ils peuvent penser qu’ils auront enfin à leur tête quelqu’un de plus pugnace, de plus offensif, de plus dynamique. C’est cette frange là qu’il va nous falloir surveiller avec une extrême attention.

M. Robert GAÏA : S’agit-il de la frange qui est restée avec M. Jean-Marie Le Pen ? Selon l’analyse de la scission que fait le directeur central des renseignements généraux, les éléments idéologiquement les plus durs, autour du GUD, seraient partis avec M. Bruno Mégret, les têtes brûlées étant restées avec M. Jean-Marie Le Pen.

M. Jean-Pierre POCHON : Non, ce n’est pas si simple que cela. Des têtes brûlées, il y en a aussi bien chez Mégret que chez Le Pen. Il y en a toujours eu, au sein du DPS comme au sein du Front National. Mais elles étaient relativement canalisées. Prenons l’exemple du drame qui s’est passé avec le jeune Marocain : on a eu affaire à des skinheads qui participaient au DPS local rémois de manière épisodique. En province, en dépit des consignes, les fédérations recrutaient quelquefois les gens qu’elles avaient sous la main, et donc pas nécessairement des gens aux qualités morales affirmées. Maintenant qu’il y a un Front National historique et un Front National nouveau, nombre de personnes sont en réserve, dans la région Ile-de-France, des personnes qui n’ont pas encore pris parti et attendent de voir. Ce sont donc ces gens-là qu’il va falloir suivre de près, afin de savoir s’ils envisagent de créer une autre structure, qui serait beaucoup plus inquiétante pour la démocratie.

Quant au lien structurel qui pourrait exister avec les sociétés de sécurité, il est surtout fondé sur des relations personnelles ou politiques. Il est bien certain que certaines sociétés privées, qui ont des moyens et sont philosophiquement et politiquement très proches du Front National, ou qui ont des militants du Front National ou d’autres structures extrémistes en leur sein, aident le Front National quand elles le peuvent - pour le prêt de matériel radio, par exemple. Mais cela se fait de manière pragmatique et empirique, sans être organisé et structuré sur le territoire national : on ne peut pas dire que telle société précise apporte tel appui à tel DPS local. Non, ce n’est pas ainsi que cela fonctionne. Heureusement, c’est beaucoup plus pragmatique, tenant aux relations humaines et aux accointances des uns et des autres. Cela dit, si nous nous sommes intéressés à ces sociétés privées, c’est parce que nous voulions savoir comment les choses se passaient. Or, il s’avère qu’elles méritent toute notre attention, car il y a là un potentiel.

M. le Président : Les renseignements généraux ne font plus de renseignement sur les partis politiques. Pour autant, vous en faites sur le DPS ou d’autres structures, ce qui relève d’une décision de caractère politique. En conséquence, qui a décidé de s’intéresser au DPS ?

M. Jean-Pierre POCHON : Cela fait partie des orientations, des directives qui nous ont été clairement définies par le ministre de l’intérieur en 1994. Je dépends, pour ma part, du préfet de police qui est mon autorité directe et aussi de la direction centrale des renseignements généraux à laquelle mon service appartient - il y a une double autorité en la matière. Comme mon collègue, M. Yves Bertrand à la direction centrale, j’obéis à des directives ministérielles. Nous nous appuyons donc sur des textes qui nous indiquent les grandes orientations : renseignement d’ordre public et renseignement de protection pour le bon fonctionnement des institutions.

Je considère que les mouvements extrémistes sont susceptibles de porter atteinte à la démocratie et au bon fonctionnement des institutions, ce qui fait que cela rentre dans le cadre général de ma mission. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé, sous l’autorité du préfet de police, de mettre en place des structures permettant de travailler sur ces mouvements extrémistes.

M. le Président : Nous souhaiterions que vous transmettiez à notre Commission les éléments détaillés dont vous pourriez avoir connaissance, concernant par exemple le rapport avec les armes, le port d’uniforme et les usurpations de fonctions. Nous sommes preneurs de notes plus précises, voire de synthèses auxquelles donnent lieu les notes faites lors des événements très précis impliquant le DPS.

M. Jean-Pierre POCHON : J’essaierai de vous donner satisfaction. Nous n’avons pas autant d’éléments que cela mais, dans la mesure où nous avons quelque chose, je vous le transmettrai.

M. le Président : Nous vous remercions.