Sujet : DPS

Audition de : Gilles Kuntz

En qualité de : président du conseil d’administration de la société Normandy

Par : Commission d’enquête parlementaire sur le DPS, Assemblée nationale (France)

Le : 28 avril 1999

Présidence de Mme Geneviève PERRIN-GAILLARD, Secrétaire

M. Gilles Kuntz est introduit.

M. le Président lui rappelle que les dispositions législatives relatives aux commissions d’enquête lui ont été communiquées. A l’invitation du Président, M. Gilles Kuntz prête serment.

M. Gilles KUNTZ : Madame la présidente, mesdames, messieurs les députés, je ne sais pas très bien par où commencer ! Je ne voudrais pas vous faire perdre votre temps, mais je ne voudrais pas non plus passer pour un plaisantin.

Le nom de " DPS " m’était inconnu il y a encore un mois ; depuis, je me suis renseigné. En revanche, je connaissais le Front National. Représentant un groupe d’actionnaires ayant repris la société Normandy, voilà maintenant plus de cinq ans, je voudrais savoir s’il y a, à travers cette société, quelque chose allant à l’encontre de l’image que nous avons voulu lui donner et être le premier à la défendre.

Je suis donc président de la société Normandy depuis le mois de décembre 1993. Avant mon arrivée, un groupe d’actionnaires avait repris 50 % de la société, laquelle appartenait totalement à M. Fernand Loustau. Nous avons donc côtoyé ce dernier pendant un an ; il nous avait été présenté par un cabinet chargé de faire du rapprochement et de la reprise d’entreprises.

Mon cursus professionnel est simple. J’ai travaillé dès l’âge de 18 ans, et pendant 34 ans, dans une grande banque française, dont j’étais l’un des dirigeants, chargé des relations avec la clientèle, des crédits et des filiales du groupe bancaire. A ce titre, je faisais partie de différentes commissions dans le cadre de la confédération internationale du Crédit populaire relatives au financement des entreprises.

Au bout de 34 ans de banque, j’ai eu envie de faire autre chose et j’ai quitté le secteur bancaire, fin 1991-début 1992. J’ai tout de même gardé certains liens, puisque jusqu’en 1997 j’ai été le président de l’Institut technique de banque, de l’Association des anciens élèves de l’Institut technique de banque, et que j’ai créé la Confédération des anciens élèves de l’Institut technique de banque - j’y enseigne toujours, en France comme dans les pays francophones où je me rends plusieurs fois par an.

En 1992, j’ai créé la société CGR, société de conseils, de gestion et de rapprochement d’entreprises - qui me prend la moitié de mon temps. Autrement dit, je fais de la fusion-rapprochement et du conseil en politique bancaire. Ensuite, avec un ou deux partenaires, que j’ai connus au CPA et à l’IHEDN, nous avons pris des participations dans des sociétés.

M’occupant de tout cela et étant un passionné de l’économie, je ne me suis jamais préoccupé des organisations politiques - ce qui ne m’empêche pas d’avoir des amis dans les différents groupes politiques - ni même des syndicats.

En 1992, lorsque nous avons pris une participation dans la société Normandy, j’ai côtoyé M. Fernand Loustau pendant un an. Je connais de sa vie ce qu’il a bien voulu m’en dire, notamment pour la période 1961-1963. Il ne s’est jamais beaucoup confié sur ses activités au sein du Front National, mais il m’a affirmé à l’époque que Normandy n’entretenait aucune relation avec ce parti.

M. Fernand Loustau est mort fin 1993, et nous nous sommes demandé ce que nous allions faire, car il s’agissait d’un excellent professionnel. Nous avons tout d’abord cherché à fusionner, mais nous n’étions en contact qu’avec des petites sociétés du même type, souvent dirigées par d’anciens gendarmes ou policiers. Nous avons alors décidé de garder notre société et j’en ai pris la présidence à ce moment-là. J’ai aidé le fils de M. Fernand Loustau, Philippe Loustau, qui était dans la société depuis quelques années ; je l’ai chargé de maintenir la logistique dans le domaine de la surveillance des postes dans les entreprises où nous avions des gardiens, me réservant les contacts avec la direction des entreprises.

Les relations avec M. Philippe Loustau sont bonnes, il n’y a jamais eu de problème d’autorité entre nous. Il n’a jamais caché ses tendances, mais en affirmant qu’il n’avait plus d’activités politiques ; c’est aujourd’hui un jeune homme qui s’embourgeoise avec l’âge et qui s’occupe de sa famille.

En ce qui concerne Normandy, il s’agit d’une petite société qui a peu de clients - pas plus de dix à l’heure actuelle. Nous faisons essentiellement du gardiennage de sièges sociaux. A raison de deux à trois gardiens par clients, nous avons environ 25 permanents. Nous en avons quelquefois plus, notamment quand des sociétés telle que Beignet demandent un renforcement de leur gardiennage pour des raisons de stockage ou de mouvement de l’environnement. Telle est donc la taille de Normandy : 25 ou 30 salariés.

Alors quand on me parle de mercenaires... ! J’en suis loin, ou l’on se moque de moi de tous les côtés.

Le système de recrutement ne pose plus de problème. Nous recevons une dizaine de candidatures chaque mois, mais nous n’avons pas besoin d’augmenter nos effectifs. En outre, nous disposons d’un fichier, dont tous les dossiers ont déjà été soumis à la préfecture.

S’agissant des questions qui vous préoccupent, je répondrai en vous disant : non, je ne connais pas le DPS. Je ne pense pas connaître de personnes qui y travaillent ou s’en occupent, - sauf, peut-être à me montrer des photos. Je ne pense pas en avoir rencontré. En tout état de cause, je suis sûr que Normandy, dans son activité, n’a aucun lien avec le Front National, n’a aucune facturation avec une société politique, au sens large.

Je suis maintenant à votre disposition pour répondre à vos questions.

Mme la Présidente : Je voudrais, pour commencer, vous parler de M. Axel Loustau, administrateur de la société et candidat du Front National dans les Hauts-de-Seine. Il aurait fourni, par l’intermédiaire de votre société, du personnel au DPS dans le cadre du maintien de l’ordre des campagnes électorales. Quel est votre sentiment sur ce point ?

M. Gilles KUNTZ : Non, cela n’est pas possible. Cela sous-entend des liens juridiques et financiers. Par ailleurs, nous ne sommes pas là pour faire des prêts ; c’est une société que nous avons payée cher, j’ai donné ma caution pour le remboursement des prêts, il n’est donc pas question de faire des dons à qui que ce soit. Si Normandy avait fourni du personnel, elle l’aurait facturé. En outre, il aurait fallu sortir ce personnel de son poste de travail. Ce n’est pas possible.

Les clients de Normandy sont Philips, Rank Xerox, Lafarge, Astra Calvet, Presses de la cité, Sopaldi, etc. Je ne peux pas aller dire à un gardien qui garde le siège de Lafarge dans le 16ème de quitter son poste pour aller donner un coup de main à Axel !

Bien sûr, on peut supposer beaucoup de choses, notamment qu’il ait utilisé le fichier. Mais dans le cadre de l’activité de Normandy, prêter du personnel, je dis non... ou alors il y aurait une entente avec M. Philippe Loustau, ce que je ne crois pas.

Mme la Présidente : Il nous a également été rapporté qu’en 1997 des agents de la société Normandy avaient été amenés, avec des militants du GUD, à s’opposer à un éventuel coup de force de militants de la CGT. Vous l’ignorez également ?

M. Gilles KUNTZ : Je ne suis pas au courant.

Mme la Présidente : Nous avons pourtant un certain nombre d’informations qui se recoupent et qui mettent en permanence au centre du débat la société Normandy. Votre poste de directeur de cette société ne vous permet peut-être pas de savoir ce qui se passe à un niveau plus bas.

M. Gilles KUNTZ : Ce n’est pas impossible. Mais cette société n’est pas très importante ; le mois dernier nous avons versé 28 ou 30 salaires. Je ne sais pas de combien de personnes se composait le GUD, mais je ne vois pas où l’on aurait pu les prendre sur les effectifs actifs de Normandy !

Je ne suis pas là pour défendre les Loustau, mais la société Normandy et Kuntz. Si j’apprenais que de telles choses se sont passées, je serais le premier à prendre les sanctions qui s’imposent - ce qui serait d’ailleurs peut-être difficile compte tenu du secret qui régit notre discussion.

Je vous disais que M. Axel Loustau était administrateur - je ne suis pas sûr qu’il soit venu à toutes les assemblées -, mais je crois qu’il travaille par ailleurs dans un établissement bancaire. Je ne pense pas l’avoir vu depuis un an.

M. le Rapporteur : Il n’y a donc pas eu de facturation pour services rendus par la société Normandy au Front National ?

M. Gilles KUNTZ : Non, monsieur.

M. le Rapporteur : En revanche, le fichier a pu être utilisé sans que vous le sachiez ?

M. Gilles KUNTZ : Oui, tout à fait. A travers les grandes sociétés, qui emploient un ou deux milliers de personnes - l’ACDS nous fournit d’ailleurs beaucoup de personnel, puisqu’elle est en dépôt de bilan -, ces petites sociétés de gardiennage se connaissent. Je suis allé une fois ou deux à un stand de tir, avenue Hoche, rencontrer Pierre, Paul, Jacques... Tout le monde est là, tout le monde se connaît. On a vite fait le tour. C’est un milieu très restreint, que je fréquente peu, car ça ne présente pas d’intérêt.

M. le Rapporteur : Pouvez-vous nous confirmer qu’il y a bien eu une perquisition au siège de votre société le 22 janvier 1997 ?

M. Gilles KUNTZ : Oui, tout à fait. On a trouvé, dans le coffre de M. Fernand Loustau, des armes de 4ème catégorie déjà anciennes, et qui ont été saisies - dont son arme d’ordonnance de 1962 ou 1963.

M. Jean-Pierre BLAZY : Vous avez affirmé que votre société n’a pas fourni d’hommes au DPS, mais pouvez-vous nous dire si des personnels ont participé à des manifestations dans lesquelles se trouvait le DPS ?

M. Gilles KUNTZ : Je ne peux pas affirmer que des salariés de ma société n’ont pas participé bénévolement, en dehors de leurs horaires de travail, au DPS.

Aujourd’hui, je me repose la question que je m’étais posée il y a plusieurs années, quand j’avais lu dans un journal que Normandy était une société qui travaillait pour le Front National, qu’elle était sur écoute, etc. Qu’aurait-il fallu que je fasse ? Sur les 30 personnes qui travaillent pour Normandy, combien sont membres du Front National ? Il y a au moins un administrateur, mais il n’y travaille pas. Quant à M. Philippe Loustau, je ne suis pas persuadé qu’il soit membre de ce parti.

Mme la Présidente : Et au GUD ?

M. Gilles KUNTZ : Je ne connais pas ce groupement, c’est la première fois que j’entends ce nom.

M. le Rapporteur : Quand on dirige une société de sécurité, qu’elle soit petite, grande ou artisanale, que l’on fréquente parfois le stand de tir de l’avenue Hoche... on devrait connaître le GUD ! Votre méconnaissance me trouble quelque peu.

M. Gilles KUNTZ : Il y a des gens, monsieur, que je préfère ignorer. Mais le GUD, non je ne connais pas.

Je vous ai donné la liste de nos clients - en toute confiance - pour lesquels nous effectuons des missions de gardiennage de qualité.

M. Jean-Pierre BLAZY : Le milieu des sociétés de gardiennage est un milieu étroit, tout le monde se connaît. Lorsque vous êtes allé avenue Hoche, avez-vous rencontré M. Nicolas Courcelle ?

M. Gilles KUNTZ : Non.

Mme la Présidente : Avez-vous entendu parler de M. Dominique Erulin ?

M. Gilles KUNTZ : Non.

Mme la Présidente : Il aurait été conseiller technique pour la société Normandy.

M. Gilles KUNTZ : Je ne le connais pas.

M. le Rapporteur : Il l’a été en 1981.

M. Gilles KUNTZ : Ce n’est pas un nom qui m’est connu.

M. André VAUCHEZ : Vos salariés portent-ils une tenue caractéristique ? Pensez-vous qu’il puisse y avoir des relations entre cette tenue et celle du DPS ?

M. Gilles KUNTZ : Nos gardiens n’ont pas de tenue spécifique. On leur conseille en général de porter un blazer et une cravate genre " grande école ". Sauf peut-être pour le gardiennage de locaux à Rungis.

Nous voulons qu’ils se fondent dans l’entreprise dans laquelle ils travaillent, malgré la contrainte que nous avons de les faire tourner régulièrement de façon qu’il n’y ait pas d’enracinement, d’éventuelles complicités. Je dirai même que nos gardiens qui travaillent chez Lafarge, par exemple, sont considérés par les salariés comme faisant partie de la maison.

Je suis en train de me demander si j’ai vu des crânes rasés dernièrement, mais non, je ne vois pas de typologie particulière.

Mme Yvette BENAYOUN-NAKACHE : Monsieur, vous venez de dire que votre personnel ne restait pas longtemps dans une même entreprise afin de ne pas prendre d’habitudes. Comment peut-on bien appréhender le gardiennage d’une société si le roulement est rapide ?

M. Gilles KUNTZ : Un gardien reste au minimum deux ou trois ans dans une même société. Vous avez raison, ils doivent connaître les habitudes de chacun, savoir que untel oublie souvent d’éteindre sa photocopieuse, etc. En revanche, nous ne tenons pas à ce que les gardiens soient trop habitués à leur entreprise.

Mme Yvette BENAYOUN-NAKACHE : En trois ans, on a tout de même le temps de s’habituer.

M. Gilles KUNTZ : Oui, c’est vrai. Il faut au moins six mois.

Aujourd’hui, dans ces grandes entreprises, on assiste à une demande de gardiennage physique, pour des questions de promptitude et de rapidité.

Je vous donne un exemple : des vols, toujours les mêmes, de matériels informatiques portables avaient lieu dans une grande entreprise et visaient toujours des personnes possédant des disquettes importantes concernant la stratégie du groupe. Or, s’il n’y avait pas eu sur place un gardien, l’entreprise n’aurait jamais pu appréhender ce voleur.

Notre personnel doit donc bien connaître la société dans laquelle il travaille. En général, nous faisons tourner nos gardiens sur deux ou trois sites.

Mme Yvette BENAYOUN-NAKACHE : Vos salariés ont-ils reçu une formation spécifique ?

M. Gilles KUNTZ : Non, la seule formation qu’ils peuvent avoir est une formation de secouriste et, quelquefois, mais ce n’est pas incompatible, une formation de pompiers.

Non, il n’existe pas d’école spécifique en matière de gardiennage. Et un gardiennage de siège social s’apparente presque à un travail d’hôtesse dans la journée.

M. le Rapporteur : Vous avez parlé de vos liens avec l’IHEDN. Pouvez-vous nous en dire plus ? Par ailleurs, ne craignez-vous pas que les relations sulfureuses que l’on vous prête indûment avec le Front National ne soient de nature à vous faire du tort ?

M. Gilles KUNTZ : Cela m’en a déjà causé, monsieur le rapporteur ! C’est la raison pour laquelle je tenais à venir aujourd’hui devant vous. Il y a votre intérêt, certes national, mais également l’intérêt du particulier, qui en l’occurrence est le brave monsieur Kuntz et sa société Normandy - que j’espère voir se développer, rembourser ses dettes, autrement que par les manoeuvres qu’on lui prête. Tout cela m’est très préjudiciable.

Je suis persuadé que certaines entreprises ne seraient pas opposées à ce que nous leur fournissions des gardiens très marqués. Je suis très surpris que l’on puisse nous demander des gardiens plus musclés.

M. Philippe Loustau est finalement très rigoureux, professionnellement. Le grand danger des petites sociétés de gardiennage est de se trouver dans une situation financière telle qu’elles soient obligées d’accepter des missions non pas de gardiennage, mais de " police ".

Nous travaillons, par exemple, avec Bourdais dans le gardiennage d’immeubles à livrer. De temps en temps, on nous demande d’intervenir dans un immeuble squatté. Quand une société a des difficultés, elle peut avoir tendance à accepter ce type de mission. Il faut donc être très rigoureux, et je pense que M. Philippe Loustau est professionnellement rigoureux.

Après le CPA, j’avais envisagé de faire l’IHEDN ; mais, à ce moment-là, je quittais la banque et effectuais une mission pour la caisse de développement et la banque mondiale.

Mme la Présidente : De combien de personnes est composé votre conseil d’administration ?

M. Gilles KUNTZ : Il est composé de MM. Philippe et Axel Loustau et de moi-même

- M. Crétau ayant repris sa part. Madame Loustau devait remplacer le père, mais je ne l’ai pas vue depuis le décès de ce dernier. Je ne l’ai vue qu’une fois.

Mme la Présidente : Monsieur Kuntz, je vous remercie d’avoir accepté de venir devant notre Commission.