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Les chèvres "mangées" par le cannabis

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Au moment où les institutions internationales (Nations unies, Union européenne) et des pays comme l’Espagne et la France s’apprêtent à mettre en place des projets de développement dans le nord du Maroc et des programmes de substitution aux cultures de cannabis dans la région montagneuse du Rif, il n’est sans doute pas inutile de tenter d’évaluer les résultats d’un "projet-pilote" comme celui d’Azilal .Au début des années quatre-vingt, le PNUCID (Programme des Nations unies pour le contrôle international des stupéfiants) a pris en charge -conjointement avec le Ministère marocain de l’Intérieur - "un programme de substitution de cannabis" dans le village d’Azilal, un hameau rattaché à la commune d’Issaguen dans le Rif central. Des recherches approfondies avaient montré qu’une race de chèvres alpine s’adaptait parfaitement au rude environnement de cette région accidentée, en partie boisée, située à plus de 1500 m d’altitude. Bonnes laitières, ces chèvres étaient également en mesure de fournir de la viande à une population qui autrement doit l’acheter tous les jeudi dans le souk de Ketama, la capitale de la région. Parallèlement à l’introduction des chèvres, Azilal a bénéficié de la mise en place d’infrastructures qui n’existent en général pas dans le Rif : route asphaltée, réseau d’irrigation, construction d’un dispensaire avec affectation d’un infirmier, soins vétérinaires gratuits pour les chèvres quand le vétérinaire est sur les lieux. Des plants de pommiers, également distribués aux paysans, devaient permettre de diversifier les sources d’entrées monétaires. Les autorités locales étaient chargées de superviser le bon déroulement de l’élevage de chèvres. Les personnes à qui avaient été attribués des animaux étaient requises, en cas d’accident ou de maladie, d’en prévenir le caïd (chef de cercle) d’Issaguen, qui lui-même répercutait la demande à l’échelon supérieur, tout en s’assurant de la visite du vétérinaire. Ce projet pilote recevait, une ou deux fois par an, la visite de hauts responsables venus de Rabat et, plus rarement, celle d’observateurs du PNUCID. A cette occasion, le dispensaire d’ordinaire vide connaissait une spectaculaire affluence. Et d’autre part, comme de coutume au Maroc, les habitants d’Azilal honorés par la visite d’hôtes de marque leur offraient un repas aussi somptueux que possible. A Azilal, on servait donc... un délicieux méchoui de chèvre. Au début de l’été 1993, on pouvait constater que les canaux d’irrigation construits dans le cadre du projet bénéficiaient surtout aux terres collectives consacrées à la culture de cannabis. Sur le pont qui mène au village, on se voyait proposer du haschisch, parfois même de la part de petits trafiquants qui se déplacent dans des Renault 12 , plus nombreuses dans le Rif que partout ailleurs dans le monde. En ce début d’année l994, on peut constater que les chèvres ont quasiment disparu et la production des pommiers, dont beaucoup sont morts, n’a jamais trouvé d’acheteurs (envoyé spécial de l’OGD au Maroc).

(c) La Dépêche Internationale des Drogues n° 29

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