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Le crime se démocratise

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Le meurtre du procureur Chang Chin - tu, le 10 janvier dernier, et l’aveu par les tueurs que leurs services avaient été loués par un gros bonnet de l’héroïne, Huang Shang feng, est une illustration, parmi beaucoup d’autres de la criminalité galopante à Taiwan. L’île compte aujourd’hui 1 236 gangs répertoriés forts de quelque 10 500 membres. Ils s’appuient sur les relais des organisations criminelles internationales, en particulier des branches locales des Triades de Hong Kong. Les gangs sont protégés par des membres de la police et ont infiltré le monde politique. Ainsi, à la mi-octobre l994, Hsu Ping - feng, député du principal parti d’opposition, le Parti démocratique progressiste, a été arrêté et accusé d’importer de l’héroïne de Hong Kong. Avec lui, sont également tombés l’un des animateurs les plus populaires de la télévision et "une personnalité locale". Ces relations entre crime, trafic de drogues et politique à Taiwan, plongent leurs racines dans l’histoire contemporaine. Dans les années vingt, l’ascension de Chiang Kai - shek dut beaucoup à la principale organisation criminelle de Shanghaï, à laquelle il avait secrètement adhéré, la Bande verte, spécialisée dans la drogue et la prostitution. Son chef, Yuesheng Du, dit Mister Du, ayant décidé de jouer la carte nationaliste, l’organisation participa activement à l’élimination des syndicalistes et des communistes pour le compte de Chiang. Lorsque des troupes du Kuomintang se replièrent en Birmanie entre 1950 et 1961, elles continuèrent à trafiquer opium et héroïne sur une large échelle, avec la bénédiction de la CIA. A Taiwan, le gouvernement protégea ensuite les membres des Triades de Hong Kong, comme le parrain White Powder Ma, qui s’était réfugié sur son territoire en 1977. En dépit des pressions internationales, Ma et son frère, installés dans de luxueuses résidences, ont pu continuer en toute impunité à diriger le trafic de l’héroïne dans la région. De même, le gouvernement taiwanais a toujours refusé d’extrader les policiers corrompus de Hong Kong qui s’établissent chez lui. Aujourd’hui, il semble en outre que la démocratisation du régime s’accompagne de celle de la criminalité. Celle-ci est facilitée par la position géographique de Taiwan qui en fait un pivot des routes commerciales asiatiques dans le Pacifique. Les trafiquants d’héroïne du Sud - est asiatique l’ont transformé en plaque tournante du transit de leurs exportations. Le record des quantités d’héroïne saisies en l993 (1,11 tonne) sera vraisemblablement battu en l994. Environ la moitié de la drogue saisie a transité par la Chine continentale, le reste arrive de Thaïlande, de Hong Kong, du Viêt - Nam, de Singapour ou de Corée du Sud. Certains spécialistes, comme Willard H. Myers, du Center for the study of Asian Organized Crime de Philadelphie, estiment que le gouvernement lui-même est impliqué dans l’organisation de la contrebande et du trafic des drogues. Pour cela, il mettrait à profit son aide économique et militaire accordée à un certain nombre de pays latino-américains - Guatemala, Belize, République dominicaine, Bolivie, Jamaïque, Paraguay - pour constituer des têtes de pont et accéder plus facilement au marché des Etats-Unis. Il a été prouvé que des réseaux appartenant à la colonie taiwanaise de Bolivie exportent de la cocaïne à Hong Kong et dans le reste de l’Asie du Sud - est. Taiwan est également un important producteur d’amphétamines, soit sur son territoire, soit à partir de fabriques installées sur le continent. Le 22 décembre 1994, la saisie record d’une tonne de produit fini et de 500 kilos en cours d’élaboration, a été effectuée dans un laboratoire du comté de Taichung, à Taiwan. Ces trafics ont deux conséquences : tout d’abord d’importantes activités de blanchiment de l’argent sale. Ainsi, le 1er octobre, cinq opérateurs de la bourse ont été arrêtés, sous l’accusation de blanchir de l’argent provenant de la vente d’héroïne aux Etats-Unis. Un juge de Taipei a également été détenu pour complicité. Ensuite, un développement accru de la consommation locale, le nombre de toxicomanes et de dealers étant aujourd’hui évalué à 200 000. Environ 40 % des délits sont liés à la drogue. Cette situation a provoqué un durcissement de la législation : la peine de mort peut désormais être appliquée pour la transformation et le trafic des drogues dures (correspondants de l’OGD en Asie du Sud - Est, rédaction de la Dépêche Internationale des Drogues).

(c) La Dépêche Internationale des Drogues n° 41

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