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Babel des mafias

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La police criminelle allemande (BKA) a annoncé, le 1er février 1995, l’arrestation de 25 personnes et la saisie de 143 kilos d’héroïne sur un réseau opérant à Bonn et Cologne qui avait des ramifications à Amsterdam et à Prague. Aux côtés d’Allemands et de ressortissants d’autres pays européens, des Péruviens et des Dominicains faisaient partie de cette organisation qui avait déjà écoulé, toujours selon le BKA, 500 kilos d’héroïne et 600 kilos de cocaïne. Le 2 février, à Dresde, en ex-Allemagne de l’Est, région longtemps épargnée par les drogues, un ressortissant allemand de 45 ans, originaire de Nord - Westphalie, a été arrêté dans sa voiture, avec femme et enfant, transportant depuis la République tchèque 65 kilos d’héroïne. Ces saisies confirment le développement du trafic d’héroïne observé en Allemagne tout au long de l’année l994. La drogue entre dans le pays par la variante nord des routes des Balkans, après avoir transité par la Bulgarie, la Roumanie, la République tchèque ou la Suisse. Ainsi, en juin - juillet 1994, près de 560 kilos d’héroïne avaient été saisis, dont 60 kilos, le 7 juillet, à Cassel, à la suite du démantèlement, en collaboration avec les autorités suisses, d’un réseau international de trafiquants turcs implanté dans tous les pays germanophones. En août, les saisies se sont élevées à 150 kilos, dont 30 kilos convoyés par des Kurdes sur une autoroute près de Francfort. Dans cette ville, les "réseaux courts" marocains, agissant surtout aux frontières hollandaise et belge (La Dépêche Internationale des Drogues n°39), contrôlent désormais près de 60 % du marché de l’héroïne. Pour ce qui est de la cocaïne, le procès des membres d’un vaste réseau dirigé par Oscar Garc’a Escobar, ressortissant colombien lié au cartel de Cali, s’est déroulé pendant l’été l994. Cette organisation avait été démantelée en l993, après infiltration par le BKA. Travaillant avec des trafiquants allemands, français et italiens, elle aurait introduit en Allemagne près de deux tonnes de cocaïne et huit tonnes de marijuana depuis l990. Utilisant la méthode des livraisons contrôlées, le BKA a pu saisir, en 1993, 1 050 kilos de cocaïne. Ces opérations ont révélé un mécanisme mis en place par le cartel de Cali dans ce pays : la cocaïne parvient dans les ports de Brême, Hambourg ou Rostock dans des conteneurs. Ceux-ci sont immédiatement chargés sur des camions TIR à destination de la République tchèque, de la Pologne et des Pays-Bas. Dans ces trois pays, et surtout en République tchèque, la drogue est conditionnée sous forme de petits lots qui retournent, par des routes diverses, en Allemagne et dans d’autres pays européens. Ceci explique que la plupart des saisies dans ce pays se situent entre 5 et 20 kilos, la dernière de ce type (septembre 1994) portant sur 18 kilos. Pour l’année 1994, les chiffres provisoires indiquent des saisies représentant plus de deux tonnes de cocaïne. En ce qui concerne le haschisch, les Marocains ont déjà mis en place des filières à partir de leur pays, mais l’essentiel du haschisch qu’ils distribuent arrive des Pays-Bas. La cocaïne et l’héroïne qui, dans ces "réseaux courts", ont la même provenance, font désormais partie des lots mixtes proposés aux acheteurs. A Wiesbaden, les services antidrogues constatent que les passages des "fourmis" se sont multipliés entre les Pays-Bas et l’Allemagne. En effet, les prix plus que com - pétitifs d’Amsterdam permettent à chacun de se transformer en revendeur (le prix de la rue pour des drogues dures se situe à Amsterdam autour de 80 florins le gramme, soit 250 francs, et à Stuttgart autour de 300 marks, soit 1 100 francs). A la frontière germano - hollandaise, au moins 700 kilos de haschisch, destinés à un marché interne en plein développement, ont été saisis en l994, ainsi que plusieurs kilos de cocaïne et d’héroïne. Le chef de la police antidrogues de Francfort, Norbert Ditt, a affirmé, au mois de juillet 1994, que "les familles marocaines ont transféré 4 500 000 deutchmarks sur des comptes à Melilla (enclave espagnole en territoire marocain), investis depuis dans l’immobilier. " Le consulat allemand de cette ville a entamé une procédure visant à saisir ces propriétés. L’opinion publique allemande tend à rejeter la responsabilité du trafic d’héroïne, de cocaïne et de haschisch, tant au niveau des grands réseaux que de la distribution de rue, sur les immigrés. Sur les 5 % de délits qui concernent directement les stupéfiants, la moitié sont imputables à des étrangers. Dans les statistiques du BKA Bosniaques, Croates, Macédoniens, Kosovars, Slovènes, Russes et Marocains se disputent désormais un marché tenu jusque - là par les Turcs (plus de 32 % des infractions à la législation sur les stupéfiants restaient imputés à ces derniers en 1993). Une partie de ces réseaux sont idéologiques : depuis les "Loups Gris" turcs et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), jusqu’aux fondamentalistes maghrébins. Les cas de trafiquants - militants se multiplient : le 10 mai 1994, une vingtaine de kurdes membres du PKK ont été arrêtés à Cologne où ils avaient écoulé 40 kilos d’héroïne. Le 3 décembre 1994, 292 kilos de cette drogue ont été saisis à Schirnding, à la frontière germano - tchèque, sur une filière kurde. Dans les grandes villes allemandes, les règlements de comptes entre "Loups Gris" et PKK concernent souvent le marché de détail. Pour éviter les arrestations, ces deux communautés emploient souvent des mineurs, dont des enfants de douze - quatorze ans. D’après un porte - parole de la police, Marocains et Algériens ont négocié le partage du marché de la région de Francfort sur le Main et une partie de leurs bénéfices alimente les mouvements intégristes algériens. Ces réseaux, qui semblent désormais régner en maîtres dans le sud - ouest de l’Allemagne, utilisent également des enfants et des adolescents (de la troisième génération, mais aussi emmenés clandestinement depuis des villages berbères), dans la distribution. La police allemande a arrêté pour trafic de drogues 298 Marocains et 272 Algériens, (dont 253 avaient demandé l’asile politique). Elle pense qu’il s’agit de petits groupes indépendants "fédérés", qui totalisent plus de 1 000 personnes. L’ex-Union soviétique est également une source croissante de criminalité importée. Le BKA peut d’ores et déjà, d’après ses statistiques, attribuer à chacune des nationalités de la CEI sa prédominance sur un secteur d’activité : les Tchétchènes (1 032 arrestations) dans les assassinats et le racket ; les Géorgiens (1 091 arrestations) dans la fausse monnaie ; les Ukrainiens (5 106 arrestations) dans le trafic des travailleurs immigrés et de faux papiers, en plein développement ; outre la prostitution, les Russes (13 151 arrestations) se sont spécialisés dans le blanchiment, la fraude et autres crimes économiques. Des "sociétés de sportifs" russes (on parle notamment de celles du quartier moscovite de Dolgoproudny), ont commencé à investir dans l’immobilier les bénéfices provenant de l’extorsion de fonds, du racket, du marché illicite des drogues et du trafic d’oeuvres d’art. Ils le font grâce à des partenaires allemands. En effet, d’après le dernier rapport sur les drogues du BKA, "la flexibilité du crime organisé et sa capacité d’adaptation aux structures légales de l’Allemagne constituent une vraie menace. " En clair, cela signifie que de nombreux fonctionnaires allemands se laissent corrompre par les mafieux russes. Ainsi, en l994, ont été soumis aux tribunaux trente cas de corruption passive ou active touchant des hommes politiques, des autorités judiciaires, des hommes d’affaires et même des personnalités appartenant aux médias : fraudes et mise en place de sociétés écrans, investissements massifs dans l’immobilier (qui connaît une expansion sans précédent en Allemagne, du fait de la réunification) sont aujourd’hui le terrain privilégié du blanchiment. M. Schmidbauer, ministre de la Coordination régionale auprès du Chancelier, écrivait déjà, dans un rapport de 1993 : "Les circuits de blanchiment portent sur 320 milliards de Deutchmarks" (1 100 milliards de francs). Selon lui, ces fonds provenaient essentiellement de la route des Balkans et des activités de la mafia russe. Mais l’Etat allemand, sous peine de porter atteinte aux intérêts de ses investisseurs, parmi les plus actifs dans l’ex-URSS, se garde bien, la plupart du temps, de pousser trop loin la répression. C’est en effet, pour Bonn, la contrepartie de l’énorme développement de ses investissements à l’est de ses frontières. De même, la volonté politique de l’Allemagne de voir un pouvoir fort s’installer à Moscou, l’amène à fermer les yeux sur l’intervention en Tchétchénie. Même si on peut penser que celle-ci aura inévitablement pour conséquence une augmentation des activités des mafias tchétchènes en Allemagne et dans le reste de l’Europe, afin de financer la "résistance" (correspondant de l’OGD en Allemagne, rédaction de la Dépêche Internationale des Drogues)

(c) La Dépêche Internationale des Drogues n° 41

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