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La "baraka" d’Al-Kassar

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La récente libération en Espagne de Monzer Al-Kassar - le trafiquant syrien accusé d’être mêlé au sabotage du Búing de la Pan Am détruit à Lockerbie (Ecosse) et à la prise d’otages de l’Achille Lauro - coïncide avec le couronnement de la carrière du juge qui l’avait arrêté il y a un an, Baltasar Garzon, qui abandonne la magistrature pour diriger la lutte antidrogue en Espagne. Le sort de Monzer Al-Kassar intéresse la justice genevoise, qui mène plusieurs enquêtes concernant l’argent de la drogue. Pour récupérer sa liberté, Monzer Al-Kassar a été très chanceux. Il a d’abord obtenu que son ancien associé et témoin contre lui, Abu Merced, revienne sur ses déclarations. Celui-ci ne l’accuse plus d’avoir donné le pistolet "Sig Sauer" utilisé à Madrid contre Joseph Elias Awad, un agent du Mossad aujourd’hui paralysé suite à cet attentat perpétré en 1984. Second "coup de pouce" du destin : Ahmed Al Assadi, le terroriste palestinien incarcéré dans la prison de Vercelli, en Italie, pour sa participation dans l’opération contre l’Achille Lauro, a rectifié lui aussi ses propos et renoncé à aller en Espagne pour reconnaître formellement Monzer Al-Kassar comme l’individu qui fournissait des armes au Front de Libération de la Palestine d’Abou Abbas (FLP). Ce commando séquestra l’Achille Lauro avec 600 personnes à bord, le 7 octobre 1985, assassinant un citoyen nord-américain avec des Kalachnikov qu’aurait fournies Al-Kassar. Ce dernier possède d’ailleurs un compte avec Abu Abbas à la Banque Bilbao-Vizcaya (n 4135). Entre temps, Ismail Jalid, un autre témoin à charge contre Al-Kassar, est mort - victime, selon l’autopsie, d’un coma éthylique - en tombant d’un quatrième étage à Marbella le 28 septembre 1992. Finalement Monzer Al-Kassar a payé deux milliards de pesetas de caution pour sortir en liberté conditionnelle jusqu’à son procès (86,4 millions de francs). Al-Kassar devrait être ensuite extradé en Argentine qui l’accuse de mensonges pour obtenir la nationalité de ce pays. Concernant l’attentat contre le vol 103 de la Pan Am (270 morts) le 21 décembre 1988, l’enquête du magazine nord-américain Time sur son rôle supposé dans l’introduction de la valise contenant les explosifs, n’a pas donné de suites judiciaires. Il est donc retourné dans le palais de marbre qu’il possède à Marbella depuis 17 ans. Dès l’arrestation de Monzer Al-Kassar le 3 juin 1992 à Madrid, le procureur genevois Laurent Kasper-Ansermet avait ouvert une enquête. Il trouvait des indices inquiétants. Selon lui, le Syrien est lié au crime organisé à travers plusieurs comptes. Quelque cinq millions de dollars ont été gelés. Monzer Al-Kassar figure dans un organigramme qui, bien qu’il n’ait donné lieu à aucune inculpation, est étudié à la loupe. On y trouve le nom de Joseph Saba, un caïd libanais, actuellement détenu en France, mentionné dans "l’affaire des Paccots" en 1985, le plus gros laboratoire d’héroïne jamais découvert en Suisse. Il apparaissait aussi dans la "Lebanese Connection" et les aventures des frères Magharian qui provoquèrent la chute en 1989 d’Elizabeth Kopp, alors ministre de la justice et de la police. Apparait également sur cette liste le nom du saoudien Adnan Khashoggi, célèbre marchand d’armes arrêté et extradé de Suisse en 1989, pour être ensuite acquitté à New York. Ce dernier possède, comme Al-Kassar, une fastueuse résidence à Marbella, où la filiale de la Barclay’s est fréquemment utilisée pour des tractations douteuses. Dans cette toile d’araignée, on retrouve encore le Français Albert Shammah, établi depuis 1977 à Genève où il dirige la société "Mazalcor". La justice italienne l’avait soupçonné un temps de tremper dans un recyclage de narcolires pour le compte de trafiquants turcs, mais l’a mis ensuite au bénéfice d’un non-lieu. Enfin, se dessine la ramification suisse du scandale Cultrera-Meninno, qui désigne Marbella, station balnéaire de la "jet society", comme "la" plaque-tournante de toutes les mafias en Espagne. Felice Cultrera et Gianni Meninno font l’objet d’une enquête à Genève pour escroquerie et blanchiment d’argent. Ils sont parallèlement poursuivis à Marbella par la juge Blanca Esther Diez, qui lors de ses investigations a découvert une structure composée d’avocats et de juges qui les protègent. Titulaires de sociétés écrans à Gilbraltar, Cultrera et Meninno, aujourd’hui en fuite, ont fait fortune avec la vente de propriétés qui ne leur appartenaient pas. Protégés par le clan Santapaola de la mafia italienne, ils ont, en falsifiant des titres et des documents, vendu le casino de Marbella au financier italien Gioachino del Din, ainsi que des hôtels et d’autres biens immobiliers sur la Costa del Sol. Dans l’agenda de Cultrera, saisi par la police espagnole, apparaissent non seulement Monzer Al-Kassar et Adnan Kashoggi mais aussi Philippe Junot, l’ex-mari de Caroline de Monaco. Son ancien avocat, l’argentin Alberto Mondino, deviendra l’un des avocats de Monzer Al-Kassar. En outre, dans ces pages figure le nom de Marc Rich, le richissime homme d’affaires hispano-américain établi en Suisse, recherché par la justice des États-Unis pour évasion fiscale, et qui dispose d’une villa à Marbella. Le procureur Laurent Kaspar Ansermet voudrait bien savoir s’il pourrait confisquer les capitaux gelés de Monzer Al-Kassar en Suisse, mais ni le juge espagnol Baltasar Garzon, ni son collègue Carlos Bueren, n’ont jamais répondu à sa commission rogatoire pour déterminer si l’argent du Syrien était le fruit du trafic de drogue. Laurent Kaspar Ansermet voudrait en même temps coordonner ses investigations sur Cultrera et Meninno avec la juge espagnole chargée du dossier. Toujours aucune réponse du côté espagnol. Ce silence s’explique-t-il par les difficultés de l’enquête en Espagne ou par un manque de confiance dans la justice genevoise ? Celle-ci n’aurait alors d’autre choix que d’aller seule au combat (correspondant de l’OGD en Suisse).

(c) La Dépêche Internationale des Drogues n° 23

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