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Schengen, espace des paradoxes

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La multiplicité des pratiques des différentes institutions dans chaque pays (justice, police, gendarmerie, douanes, etc. ), ou même au sein de ces corps, introduit des règles arbitraires concernant la répression de l’usage des drogues. Ce paradoxe dans l’espace Schengen a été soulevé lors d’un colloque organisé du 5 au 7 octobre 1995, par l’université de Brème, sur le thème "Politique sur le cannabis, législations et droits de l’hommeç. En Allemagne, un consommateur de cannabis (et souvent petit dealer), est très différemment poursuivi dans le land de Bavière ou dans celui de Holstein. La différence est encore plus criante entre une ville (Munich) et une autre (Francfort). On pourrait penser qu’elle est le résultat de la décision de la cour constitutionnelle de Karlsruhe, qui laisse à la police le soin de définir quelle quantité de drogue, voire quelle substance, font de quelqu’un un dealer. Mais, en feuilletant les statistiques des arrestations et des condamnations, on rencontre les mêmes disparités en France, entre Lille et Paris, Marseille et Bordeaux, entre les régions frontalières ou urbaines, entre les différents services répressifs. Les statistiques annuelles de l’Organisation mondiale des douanes, portant sur les saisies de 1994, mettent en évidence d’autres incohérences de l’espace Schengen. Ainsi, la douane allemande est créditée de 30% de l’héroïne saisie dans l’Union mais seulement de 1,5 % de la cocaïne. En revanche, les douanes des Pays-Bas sont responsables de 25 % des saisies de cocaïne, mais seulement de 2,5 % de l’héroïne. Or, si le marché néerlandais est plus ancien et constant en ce qui concerne la cocaïne, celui de l’Allemagne est bien plus important. Belgique et Pays-Bas sont responsables de 77 % des saisies douanières de marijuana, contre seulement de 9% de la résine de cannabis. Ces chiffres ne traduisent - ils pas la volonté de protéger la production nationale de marijuana en passe de devenir, aux Pays-Bas, une des cultures alternatives des plus fructueuses ? Serions - nous, ici, face à une politique douanière "protectionniste" ? On ne peut s’empêcher de rapprocher ces chiffres de la récente promesse du gouvernement néerlandais de réprimer plus sévèrement la culture à grande échelle de Nederwiet (Dutchweed) - variété locale de cannabis à très haute teneur en THC - , tout en annonçant que les petits producteurs "domestiques" ne seront pas inquiétés. Le but clairement avoué est de favoriser la production néerlandaise pour alimenter les coffee - shops, au détriment des importations par les organisations criminelles. Une forme de réglementation du marché qui n’ose pas encore dire son nom. Les douanes du Royaume - Uni ont saisi 70% des drogues de synthèse, tandis que celles de l’Allemagne seulement 2,5 % : n’y aurait - il donc pas des rave parties ou de chimistes en Allemagne ? Ce n’est pas ce qu’indique une "navigation" dans les invitations lancées à travers les réseaux d’Internet. D’autant plus que ce pays est encastré entre les Pays-Bas et la Pologne, deux gros producteurs de ces drogues. Ces disparités montrent en fait que l’espace Schengen est composé de pays qui mènent des politiques extrêmement diversifiées, qui connaissent des pratiques et des attitudes, voire des traditions de consommation multiples et qui affrontent l’offensive des réseaux de la drogue, chacun à sa manière, sur des points précis, c’est à dire les frontières. En effet, si une conclusion s’impose, c’est que 70 % des saisies se font par les services des douanes (à en croire l’Organisation mondiale des douanes). Or, il est généralement reconnu que toutes les saisies effectuées ne représentent en moyenne que 10 % du volume de drogues en circulation. Ainsi, cette fixation sur les frontières d’une mappemonde semble pour le moins insuffisante. Au printemps dernier, un ancien ministre français des Affaires étrangères, pourtant membre de l’actuelle majorité, critiquait l’attitude du gouvernement sur les accords de Schengen en déclarant : "Qu’il s’agisse de drogue, de criminalité ou d’immigration (... ) ce n’est pas avec des moyens nationaux qu’on combattra une réalité qui a depuis longtemps dépassé les frontièresè. Déterminé par les règles de l’offre et de la demande, du dumping, de l’étude du marché, du troc, le trafic de drogues suit des stratégies et des tactiques comme tout produit performant de la fin du 20e siècle. Pour les réseaux des trafiquants comme les opérateurs de réseaux courts (La Dépêche Internationale des Drogues n°38), l’espace Schengen est depuis longtemps un espace uni, regroupant des clientèles très diversifiées. Les particularismes locaux (législations, traditions) ne font que les stimuler. Et les frontières ne sont que l’opportunité d’une plus - value supplémentaire dans la chaîne de leurs bénéfices. Un séminaire organisé par l’université de Toulouse, ayant comme thème "Savoir circuler, savoir transiter, approche anthropologique de l’usage des drogues" a permis de montrer, à partir de l’exemple de communautés tsiganes et marocaines en France et en Espagne, que lorsqu’une frontière disparaît pour toutes les économies visibles et formelles, elle continue à être absolument nécessaire à l’économie souterraine qui tire sa richesse des passages. Les trafiquants de drogues ont une autre force : ils savent profiter des incohérences politiques et diplomatiques de chaque Etat. Avant de dénoncer le "supermarché" néerlandais, Jacques Chirac s’est abstenu lors de ses déplacements en Afrique du nord et plus particulièrement au Maroc de toute déclaration musclée contre ce pays qui fournit plus de 70 % de la résine du cannabis consommée en France. La visite du Premier ministre pakistanais Benazir Bhutto (dont plusieurs ministres sont notoirement liés au trafic de drogues), quelques mois auparavant, n’avait pas plus été troublée par le gouvernement de Edouard Balladur. Cependant, plus de 50 % de l’opium et de la morphine nécessaires à la fabrication de l’héroïne consommée en Europe sont produits ou transitent par ce pays. De même, l’Union européenne, avec raison, s’inquiète des droits de l’homme en Turquie, mais aucune étude sérieuse et aucune pression n’est faite sur ce pays où les laboratoires se livrent à la dernière étape de la transformation de l’héroïne qui représente 80 % de la consommation en Europe. L’Allemagne, elle, fait le choix de faciliter ses échanges avec ses voisins de l’Est et de favoriser le trafic de ports en plein redressement, comme Rostock. Or, Rotterdam et Anvers en sont la preuve, un port prospère est un port sans contrôles tatillons. Que dire, enfin, de la politique sur le blanchiment ? Le Luxembourg ou les Pays-Bas rivalisent en facilités avec les compagnies off - shore et les pays à secret bancaire se situant aussi bien dans les anciennes colonies (Caraïbes, Sud - Est asiatique) qu’à quelques encablures des côtes bretonnes (Guernesey, Jersey) ou sur la Côte d’Azur (Monaco). Les institutions bancaires du continent, elles, vantent les avantages de leurs succursales dans ces paradis fiscaux (Rédaction de La Dépêche Internationale des Drogues).

(c) La Dépêche Internationale des Drogues n° 49

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