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Juifs d’ex-URSS : enjeux politiques et trafics

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A l’ombre des six étages de la gare centrale des autobus de Tel Aviv, l’héroïne et les drogues synthétiques se négocient dans les rues et les impasses du marché populaire de Shaanan Street. Il s’agit d’un capharnaüm de peuples et de marchandises, où les populations africaines et celles de la CEI se côtoient, et qui reste animé même durant la veille du Sabbat. Les juifs venus de l’ex-èYiddishlandè, du Caucase et d’Asie centrale règnent en maître dans ces rues. Cette immigration se trouve au centre des grandes fractures actuelles de la société israélienne. Les juifs d’ex-URSS sont à l’origine d’une extraordinaire inflation du trafic aérien vers leurs pays d’origine. Tbilissi, Bakou, Ekatérinbourg, Douchambé, Almaty, Kiev, Sébastopol, Moscou, Saint-Petersbourg sont en liaison, parfois plusieurs fois par jour, avec Tel Aviv. La multiplication des vols vers la Turquie est, elle, le résultat du renforcement spectaculaire des relations économiques et de défense avec Ankara. Elle répond aussi à l’engouement des touristes israéliens à l’égard de ce pays, dû surtout à la présence de casinos (au point que le ministre turc du Tourisme s’est inquiété de l’éventuelle concurrence de casinos sur le Golan et à Eilat). De ce fait, Turk Hava Yollari, est devenue la compagnie ayant transporté le plus grand nombre de voyageurs israéliens, en particulier sur les lignes déservant les républiques d’Asie centrale, juste après l’américaine TWA et bien avant la Lufthansa ou British Airways. Ce va et vient constant entre l’Asie centrale, les grandes villes de la CEI, la Turquie et Israël inquiète les autorités israéliennes, au point qu’elles ont décidé de la formation d’une unité de police spécialisée dans la lutte contre la criminalité issue de l’ex-URSS et que le ministre israélien de l’intérieur, Moshé Shahal, envisage de créer en Israël un centre international de lutte contre la mafia russe. Selon le journal Yédiot Aharonot, les ministres qui ont la tutelle de la police de 24 pays méditerranéens doivent prendre une décision définitive à l’égard de ce centre de renseignement qui fonctionnerait sous les auspices des Nations unies et qui serait installé en Galilée, associant même les pays qui n’ont pas de relations diplomatiques avec Israël (Algérie, Libye). Il serait dirigé par des experts israéliens, français, anglais, égyptiens et américains spécialisés dans la lutte contre les trafiquants de drogue, le blanchiment de l’argent, la fausse monnaie et le terrorisme international. Les mouvements de voyageurs sont aussi à la base d’un trafic de drogues quasi familial, extrêmement éclaté : un bottier juif ouzbek de Samarcande installé à Haifa a expliqué à l’envoyé spécial de l’OGD qu’il avait monté son atelier de chaussures avec l’argent d’un demi kilo d’héroïne écoulé en Israël. Il affirme n’avoir plus eu ensuite aucun contact avec la drogue. Dans les grands centres urbains, surtout Tel Aviv et Jérusalem, mais aussi dans le port de Haifa, la dose d’héroïne (un tiers du gramme) se négocie à des prix extrêmement variables : entre 100 et 300 shekels (entre 30 et 90 dollars). Les problèmes posés par les "Russesè, comme on appelle les Juifs de la CEI, semble donc avoir pris des proportions incontrôlables. Dépassant largement le demi-million, appartenant maintenant pour la plupart aux milieux défavorisés (notamment les karaïtes, combattus par le rabbinat), ils forment désormais un Etat dans l’Etat. Cette communauté publie plus de dix journaux et revues en russe, et draine avec elle la criminalité de la Russie, du Caucase et de l’Asie centrale. En quelques années, elle a permis à Israël de multiplier ses réserves en devises par deux et s’apprête à former un parti politique. Le système électoral proportionnel faisant que les petits partis, issus jusque là de l’extrémisme religieux, font la pluie et le beau temps avec une poignée d’élus, les enjeux pour la société israélienne de la création d’un "parti russe" sont considérables. Cela d’autant plus que le système bancaire israélien, à l’instar de celui de l’Etat chypriote voisin, offre des possibilités infinies de recyclage de l’argent sale. Les banques israéliennes, avec des succursales et des compagnies "offshore" en Europe, aux Caraïbes, aux Etats-Unis, au Canada et en Asie du Sud - est, garantissent en effet l’anonymat pour tout dépôt en devises et une libre circulation de l’argent partout dans le monde, ainsi que la possibilité de le convertir en or. Il s’agit du fameux système Pata’h (le "compte étrangerè), vanté par les plus grandes banques du pays dans de luxueux prospectus. Cet afflux d’argent, dans un pays où la vie est de plus en plus difficile pour une partie de la population (les prix sont comparables à ceux de l’Europe occidentale, mais le niveau du salaire mensuel des Palestiniens, des nouveaux immigrés et même d’une partie des classes moyennes atteint difficilement la barre des 3 500 shekels - 1 050 dollars), provoque une rupture sociale qui s’identifie à des ruptures politiques, religieuses, ethniques et régionales (envoyé spécial de l’OGD en Israël).

(c) La Dépêche Internationale des Drogues n° 47

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