Depuis son indépendance en 1948, la Birmanie a vécu dans l’ombre des militaires. L’actuel dictateur, le général Ne Win, réussit à y maintenir une des plus longues dictatures de ce siècle.

"Du socialisme à l’héroïne", ce régime a su jongler avec les valeurs de notre temps afin de conserver son pouvoir sanguinaire. Les soutiens extérieurs (notamment français et chinois) apportés à la junte lui sont d’ailleurs précieux pour faire face au défi de la démocratie, incarné plus que jamais par Daw Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix 1991, qui vient d’être libérée après six années d’assignation à résidence.

Il existe une tradition pratiquée dans les pagodes de birmanes et qui consiste à libérer un oiseau de sa cage. La croyance bouddhiste prétend que cette bonne action amène quelques mérites et améliore le karma du libérateur. Aussi, le 10 juillet, en procédant à la libération d’Aung San Suu Kyi (placée depuis six ans en résidence surveillée), peut-être le régime totalitaire du SLORC (Conseil d’État de la restauration de la loi et de l’ordre) a-t-il voulu se faire pardonner ses multiples crimes ?

C’est seulement le 19 juillet (jour des Martyrs, qui commémore l’assassinat d’Aung San [1] et des autres leaders de l’indépendance birmane en 1947) que la population en a été enfin officiellement informée par un bref communiqué. L’information a fait l’effet d’un rayon de soleil perçant le lourd couvercle du ciel de mousson.

En libérant la chef de file de l’opposition, la dictature aurait-elle fait sortir le génie de sa bouteille ? Ce ne serait pas la première fois qu’elle commet une erreur d’appréciation. En mai 1990, sûre de son pouvoir, elle s’était risquée à la surprise générale à des élections libres. Le résultat fut pour elle un démenti cinglant.

La NLD (National League for Democracy), le parti de Mme Suu Kyi, remportait le scrutin avec 392 des 485 sièges en jeu, soit plus de 80%. Les militaires obtenaient péniblement une petite dizaine de sièges. Devant cette cuisante défaite, la junte refusa d’entériner le scrutin et de céder la place au vainqueur.

"Aung San Suu Kyi a été libérée mais 45 millions d’habitants sont encore en prison", titrait un quotidien de Bangkok. Tandis qu’elle retrouvait la liberté, le SLORC faisait condamner trois membres importants de l’opposition à de lourdes peines de prison : Thu Wai, Tun Shwe et Htway Myint. De plus, début juin, la Croix-Rouge internationale s’est retirée de ce pays car les militaires ne permettent pas un libre accès aux prisonniers politiques. Preuve que le régime n’a pas vraiment changé ?

Quant à la croissance économique de l’an dernier (6,4%), il est clair qu’elle ne profite pas à tout le monde. Les salaires restent dramatiquement bas et le niveau de vie est l’un des plus faible au monde avec un peu plus de 200 dollars par an et par habitant. De plus, une forte inflation frappe de plein fouet les classes populaires. La rapide augmentation du prix du riz (l’aliment de base) et des autres produits de première nécessité renforce le mécontentement de la population envers le pouvoir. "Avez-vous mangé aujourd’hui ?" Suu Kyi ne se trompe pas lorsqu’elle interroge ainsi la foule massée devant chez elle. Tous comprennent l’allusion.

Depuis sa libération, Aung San Suu Kyi est un modèle de civisme. Tous les jours, s’adressant à la foule devant son domicile, elle recommande d’être patient, de rester tranquille et de ne pas perdre la tête. Son autorité morale est intacte et ses supporters disciplinés. Cependant, il n’est pas certain que la junte ait l’intention d’ouvrir le dialogue et de lâcher plus que ce qu’elle a déjà concédé. En fait les chances de négociations sont bien minces. Au mieux, le SLORC pourrait inviter Aung San Suu Kyi à participer aux prochaines sessions de la Convention nationale.

Le statu quo pourrait donc durer jusqu’à la prochaine réunion de cette Convention, fin octobre. À ce moment-là, on en saura un peu plus sur les réelles intentions du SLORC et sur l’attitude que Suu Kyi compte adopter. Est-ce un pur hasard si une éclipse totale du soleil est prévue à cette date ? Les peuples birmans étant très superstitieux, on ne peut s’empêcher d’imaginer les conséquences d’un tel phénomène. Avant de quitter Rangoon, aucun astrologue n’a pu me confirmer si le prochain régime sera une véritable démocratie ou empruntera au modèle indonésien. Les paris sur l’avenir de la Birmanie sont plus que jamais ouverts.

Entre la force et la raison, bien malin qui peut prédire laquelle des deux gagnera. Il reste à Aung San Suu Kyi à "écrire" les autres chapitres d’une histoire qui pourrait être intitulée "La voie birmane vers la démocratie". Est-ce que le temps et les militaires lui en donneront l’occasion ?

[1] Aung San, père d’Aung San Suu Kyi, architecte de l’indépendance birmane, est vénéré comme un héros national.