L’insularité vient évidemment en tête de ces handicaps naturels. S’y ajoutent le cloisonnement géographique liée à la structure montagneuse de l’île, l’absence de richesses naturelles et la faiblesse démographique.

( LE POIDS ECONOMIQUE ET PSYCHOLOGIQUE DE L’INSULARITE

Il y a quelques années un slogan touristique qualifiait la Corse de " la plus proche des îles lointaines ". En effet, la Corse est géographiquement plus éloignée du continent français que de l’Italie. Ajaccio est à 380 kilomètres de Marseille et Bastia à 240 kilomètres de Nice.

C’est dire si les transports ont un rôle essentiel à jouer tant pour la vie quotidienne des habitants de l’île que pour son économie.

Comme l’expliquait devant la mission d’information sur la Corse, M. Jean Milli, directeur régional de la Banque de France, le poids de l’insularité se fait particulièrement sentir au travers des contraintes liées aux transports : " les délais sont accrus pour les approvisionnements ; on note un surcoût de production dû au coût des transports et de livraison ; la précarité des approvisionnements nécessite l’entretien de stocks de sécurité - on ne sait jamais si l’on sera livré à bonne date. L’ensemble de ces handicaps renchérissent le prix des produits et mettent les entreprises dans une position désavantageuse face à la concurrence externe à l’île. "

Les effets économiques de l’insularité n’ont jamais fait l’objet d’étude précise dans la période récente. Pour être pertinente, une telle analyse devrait être fine et examiner la situation secteur par secteur, produits par produits. Des estimations très sommaires évaluaient pourtant le surcoût dû à l’insularité entre 3 et 5 % de la valeur des produits, sans que ce chiffre soit totalement incontestable.

Au-delà de l’effet sur les prix auquel le mécanisme de la continuité territoriale s’est attaché à répondre, il est clair que l’insularité complique les problèmes logistiques. L’ensemble des acteurs économiques, producteurs comme simples voyageurs, ne peuvent en effet utiliser leur propres moyens de transport et recourir au mode aujourd’hui le plus souple et le moins onéreux, à savoir la route. Ils doivent s’en remettre aux compagnies maritimes ou aériennes. Cette dépendance est à l’origine d’un certain nombre d’incompréhensions. L’irrégularité des transports est l’une des premières critiques avancées par les insulaires.

Si les compagnies maritimes reconnaissent que, dans le passé, les conflits sociaux internes ont pu interrompre leur service, elles notent aujourd’hui que les interruptions ne sont plus aujourd’hui de leur fait, ou très peu. En effet, beaucoup de conflits sociaux sur l’île sont l’occasion d’occupation des installations portuaires et de blocage des bateaux eux-mêmes. De plus, les compagnies ne peuvent maîtriser les grèves qui peuvent affecter les ports ou les services de la navigation aérienne. Les conditions météorologiques, notamment sur les navires à grande vitesse très sensibles aux fortes houles, pèsent également.

Mais, plus profondément peut-être, l’insularité a une forte dimension psychologique que le journal Le Monde mettait en évidence en posant la question " et si la Creuse était entourée d’eau ? ". Tous les Corses, qu’ils continuent à vivre sur l’île ou non, le disent. Comme l’écrit M. Robert Colonna d’Istria, " une île demeure, même avec les progrès des transports et des télécommunications, un monde clos, original, particulier et reste, selon l’expression de Michel Tournier, la "rupture d’un lien" "1.

( L’EXCESSIF CLOISONNEMENT DE LA CORSE

La Corse est également " une montagne dans la mer ". Ainsi que le soulignait le Livre blanc préparatoire au schéma d’aménagement de la Corse, seuls 10 % du territoire de l’île présentent une pente inférieure à 12 % et, hormis la plaine orientale, les terrains plats sont quasi-inexistants. C’est de plus une montagne particulièrement tourmentée : pas de vallées offrant de grandes voies de pénétration, une disposition très caractéristique des chaînes secondaires - en " arêtes de poisson " - par rapport à la chaîne centrale. Orientées est-ouest, les vallées ne communiquent guère : la Corse est donc cloisonnée, divisée en de nombreuses micro-régions qui ont développé leurs caractères et leurs particularismes. D’ailleurs, la direction régionale de l’INSEE a publié en 1994 une étude sur la Corse et ses micro-régions opportunément intitulée " un puzzle en 19 pièces ".

Dès lors, les communications intérieures sont particulièrement difficiles. Les distances se mesurent plus en heures de route qu’en kilomètres. Il faut toujours près de trois heures pour se rendre de Bastia à Ajaccio, alors que les deux villes principales de l’île ne sont séparées que par 150 kilomètres.

Cependant, le relief et la géographie ne sont pas les seuls responsables de cet état de fait. Le réseau routier a été longtemps (est toujours ?) délaissé en Corse. Elle est la seule région de l’Union européenne à ne pas compter un seul kilomètre d’autoroute et la seule haute montagne à n’être pas traversée par un tunnel. De plus, les grands axes, c’est-à-dire les anciennes routes nationales, ne desservent que moins de la moitié des communes de l’île (147 sur 360) représentant seulement 41 % de la population insulaire.

En effet, il apparaît que les choix passés ont privilégié la mer plutôt que la route. Comme le soulignait le rapport du Sénateur Oudin, " la multiplication des accès maritimes aux différentes micro-régions a de tout temps été préférée au développement des infrastructures routières. Le coût moins élevé des installations portuaires par rapport au réseau routier, ainsi que les habitudes économiques et culturelles qui tournaient les différentes micro-régions corses vers Marseille plus facilement qu’entre elles, ont joué dans ce sens ".

( L’ABSENCE DE MATIERES PREMIERES

Par ailleurs, la Corse est presque totalement dépourvue de ressources énergétiques ou minières, à l’exception de gisements de granit et de schistes qui ont donné naissance à une filière pierre, laquelle constitue l’un des sinistres financiers majeurs de la caisse de développement de la Corse. De plus, l’agriculture n’occupe qu’une faible partie de l’espace puisqu’on estime la surface agricole utile à 14 % du territoire (contre 57 % au niveau national). Encore s’agit-il de terres assez pauvres qu’il convient d’enrichir et d’amender pour y pratiquer une agriculture intensive.

( UNE CRISE DEMOGRAPHIQUE ANCIENNE ET ACTUELLE

Le principal handicap de la Corse est la faiblesse et la structure de sa population, à tel point que certains parlent à son propos de " démographie crépusculaire "2

La Corse est la seule région française et la seule grande île de la Méditerranée à ne pas avoir retrouvé sa population du début du siècle. Stabilisée aux environs de 260.000 habitants depuis 4 ans, la population de la Corse s’élevait en effet à 296.000 habitants en 1901. Comparée aux autres grandes îles de la Méditerranée, la Corse est trois fois moins peuplée que les Baléares, six fois moins que la Sardaigne et vingt fois moins que la Sicile.

La population de l’île a diminué sans interruption jusqu’au milieu des années cinquante, sous le double effet des pertes de la première guerre mondiale et de l’exode massif qui a perduré jusqu’à la disparition de l’empire colonial français. Depuis 1954 par contre, la population a recommencé à croître passant de 191.000 à 261.000 habitants en 1998.

Depuis 1990, le gain dépasse 10.000 habitants, ce qui représente un accroissement de 4,1 % en huit ans. Cette croissance, qui a plus profité à la Corse-du-Sud, est avant tout le fait d’un solde migratoire largement positif puisque le solde naturel est particulièrement faible, sept fois inférieur à celui de la France entière en 1996 (0,5 ‰ contre 3,4 ‰). Il est même devenu négatif pour la première fois en 1997 pour atteindre - 0,1 ‰.

Avec environ 2.650 naissances en 1997, le taux de natalité

- 10,2 ‰ - est l’un des plus faibles jamais observé dans l’île et largement inférieur à celui de l’ensemble du pays (12,4 ‰). Ce faible taux de natalité joint à la petite taille des communes explique que la moitié d’entre elles n’ont compté aucune naissance une année sur deux entre 1990 et 1995. Par contre, même s’il a atteint un niveau particulièrement faible en 1997 (10,3 ‰), le taux de mortalité reste supérieur à la moyenne nationale (9,1 ‰).

Peu nombreuse, la population est aussi et surtout vieillissante.

En 1997, le nombre de personnes âgées de plus de 65 ans représentait 17,8 % de la population de l’île (environ 47.000 personnes), alors que les moins de 20 ans en représentaient 23,4% (61.200 personnes environ). Si l’on appliquait à la Corse une répartition par âge identique à celle observée pour la France entière, l’île devrait compter 6.650 jeunes de moins de 20 ans supplémentaires (soit près de 11% de plus) et, à l’inverse, 6.400 personnes de plus de 65 ans de moins (soit près de 14% de moins) ; l’effectif de la tranche d’âge intermédiaire est en phase avec la moyenne nationale.

Par ailleurs, l’effectif des personnes âgées de plus de 75 ans a presque doublé en trente ans pour atteindre près de 20.000 personnes, pour lesquelles les problèmes de dépendance et de prise en charge commencent clairement à se poser. Cet effectif pourrait atteindre 25.000 personnes en 2010.

D’après les projections de l’INSEE pour 2010, ce vieillissement va encore se poursuivre : le nombre des plus de 60 ans dépassera celui des moins de 20 ans (69.700 contre 62.300) et leur part dans la population totale devrait passer de 23 % à 25,5 % (contre respectivement 19,8 % et 22,8 % pour la France entière). Ce vieillissement résulte évidemment du faible solde naturel et de la propension des retraités à revenir dans l’île.

De surcroît, la répartition spatiale est déséquilibrée. Les agglomérations ajaccienne et bastiaise représentent près de la moitié de la population. Le reste se disperse le long du littoral et seuls les villages situés sur le piémont parviennent à garder leurs habitants. Par contre, les villages de l’intérieur se dépeuplent et connaissent un vieillissement considérable de leur population : plus de 40 % de leurs habitants y ont plus de 60 ans. Dans de vastes espaces de l’intérieur, la densité de la population est inférieure à 5 habitants au km_.


Source : Assemblée nationale. http://www.assemblee-nationale.fr