Avant d’évoquer les spécificités de l’académie de Corse, il convient de relever que celle-ci semble aujourd’hui sortir d’une période relativement incertaine.

( UNE GESTION ADMINISTRATIVE EN VOIE D’AMELIORATION

L’Inspection générale de l’administration de l’éducation nationale indique, dans un rapport établi à la suite d’une mission effectuée en Corse du 3 au 5 mars 1998, que " l’administration de l’Education nationale en Corse fonctionne correctement nonobstant des points à encore améliorer ". Les inspecteurs ont en effet considéré que la place et le rôle du rectorat et des deux inspections d’académie étaient correctement tenus.

En 1991, un précédent rapport de cette inspection générale sur le fonctionnement des services académiques en Corse avait fait état d’une situation générale préoccupante, comme en témoigne cet extrait issu de la première page d’introduction : " tous les membres du groupe qui ont contribué à la mission sont revenus de Corse avec un sentiment de malaise face à une réalité impalpable ; parfois également une appréhension diffuse devant les dérives dangereuses. (...) Ce rapport donnera peut-être l’impression parfois de verser dans la notation subjective, mais il est impossible de contrôler la gestion des moyens ou la politique d’orientation sans prendre en compte ce que l’on appelle pudiquement des " pratiques locales ".

Il ne s’agit certes pas de sombrer dans de vaines alarmes, le système public d’éducation remplit ses missions et des fonctionnaires s’y consacrent avec dévouement. Mais à quel prix ? Et jusqu’à quand ? "

Plus loin, dans la partie du rapport consacrée au fonctionnement des services de l’éducation nationale, l’Inspection avait par ailleurs relevé, " l’impression qui domine est que chaque service s’est constitué en féodalité autonome soucieuse d’accaparer le maximum d’attributions porteuses de pouvoir ou de prestige, mais on ne peut relever aucune trace d’objectifs ni de directives explicites et cohérentes. "

Dans leur rapport de mars 1998, les inspecteurs constatent que la situation s’est nettement améliorée, même si le rectorat se trouve encore dans une phase de réorganisation.

( UNE ACADEMIE " RURALE ", DE PETITE TAILLE, MAIS CORRECTEMENT DOTEE EN PERSONNEL ADMINISTRATIF ET ENSEIGNANT

52.000 élèves sont actuellement scolarisés dans le premier degré et 23.000 dans le secondaire. Quant à l’université de Corte, elle compte aujourd’hui entre 3.400 et 3.500 étudiants. Pour accueillir cette population, l’académie emploie 5.300 personnes dont 1.500 instituteurs, 2.400 professeurs du secondaire344 et 200 universitaires de Corte. Petite en taille, l’académie semble disposer des moyens nécessaires à son bon fonctionnement. D’ailleurs, lors de son audition devant la mission d’information sur la Corse, le 2 avril 1997, le recteur alors en fonction, M. Marc Debène345, avait relevé qu’en Corse, le nombre d’heures par élèves - H/E - était supérieur au H/E national et que cet indicateur avait tendance à augmenter au collège, au lycée et au lycée professionnel.

Cependant, la commission d’enquête a entendu que l’académie souffrait d’un manque d’animation pédagogique. Très peu d’inspecteurs pédagogiques régionaux sont résidents en Corse. Ils sont au nombre de quatre auxquels il faut ajouter un autre inspecteur compétent pour l’évaluation de l’enseignement en langue corse.

L’académie de Corse est l’une des plus rurales de France. En Corse-du-Sud, beaucoup d’écoles ont une ou deux classes. 40 % des écoles de ce département ne scolarisent que 10 % des effectifs. Ces chiffres sont le reflet d’une implantation démographique qui, à part les deux villes importantes, Bastia et Ajaccio, implique une multitude de petites écoles parfois à très faible effectif (six à huit élèves). Cette situation ne contribue d’ailleurs pas à l’efficacité du système éducatif.

( UN COUT ELEVE, MAIS DES RESULTATS SCOLAIRES PEU SATISFAISANTS EN MOYENNE

L’école en Corse est coûteuse. Chaque élève coûte environ 24.000 francs par an, la moyenne métropolitaine s’établissant à 20.000 francs. La Corse se situe au premier rang pour le coût des académies métropolitaines.

Ce surcoût ne se traduit pas par des résultats particulièrement satisfaisants. L’évaluation à laquelle tous les élèves sont soumis en classe de sixième montre que leurs performances sont nettement inférieures à celles des élèves des autres académies : six points de moins (sur cent) par rapport à la moyenne nationale en français, douze points de moins en mathématiques. Dans la suite du cursus scolaire, le différentiel reste élevé : six points en moins de réussite au niveau du brevet des collèges, sept points en moins pour le baccalauréat, voire neuf points de moins pour l’année 1995. Le pourcentage d’élèves sortant du système scolaire corse sans aucune qualification reste très élevé : 27 % en 1995 et 13 % en 1996. Selon les chiffres fournis à la commission d’enquête, la moitié des bacheliers reste en Corse : 35 à 40 % vont à l’université de Corte et quelques-uns préparent des BTS, tandis qu’une partie des autres partent étudier sur le continent.

Selon les chiffres de l’INSEE346, un peu plus de 2.000 candidats se sont présentés en Corse aux épreuves du baccalauréat lors de la session 1996. Le taux de réussite s’est établi à 70 %, ce qui témoignerait d’une amélioration, puisque ce taux atteignait 65 % lors de la session précédente. Il demeurait cependant inférieur à la moyenne française (75 % en 1996). Notons que l’écart entre la Corse et l’ensemble de la France est plus faible pour les résultats au baccalauréat professionnel (même si toutes les filières ne sont pas proposées dans l’île) : parmi les 300 candidats inscrits à cet examen en 1996, plus des trois quarts ont réussi.

En 1996, presque toutes les séries ont progressé par rapport aux résultats obtenus l’année précédente, mais des disparités existent. Ainsi ce sont dans les spécialités littéraires que les scores sont les meilleurs en Corse. Pour les filières axées sur les matières économiques, le résultat de l’académie de Corse, assez faible, s’approche de ceux constatés dans les académies d’Aix-Marseille, de Montpellier, de Nice ou de Paris. Dans la série scientifique, les écarts se creusent en revanche, avec des résultats en Corse de 10 points inférieurs à ceux de la moyenne nationale.

En 1998, sur l’ensemble du territoire, les taux de réussite des séries générales et technologiques ont atteint, avec 78,8 % (contre 77,3 % en 1997), leur plus haut niveau depuis 1968. Ces taux ont connu une augmentation dans la plupart des académies, à l’exception de Paris (en légère baisse de 0,3 %) et surtout de la Corse, dont le taux de réussite a chuté de 5,6 points pour s’établir à 71,3 %. Les écarts de réussite ont même atteint 19 points en série scientifique entre l’académie la meilleure (Rennes avec 84,7 %) et la moins bonne (la Corse avec 65,9 %). Dans la filière technologique, alors que les meilleurs scores de réussite sont supérieurs à 80 % (les académies de Nantes, Clermont et Rennes avec des taux respectifs de 85,8 %, 84,9 % et 84,6 %), l’académie de Corse enregistre un score de 73,1 %.

Comment expliquer ce phénomène ? Une des causes de cette situation tient sans doute dans la perception de l’école en Corse. Un haut fonctionnaire de l’administration de l’Education nationale s’exprimait en ces termes devant la commission d’enquête : " si, en Corse, l’enfant est traditionnellement important pour les familles, actuellement, pour celles-ci, l’école n’a plus la même importance que par le passé. L’absentéisme (...) n’est pas seulement le fait des enseignants et des personnels, mais aussi celui des enfants, dans un contexte difficile, car cette société présente quand même des différences culturelles avec l’ensemble de la société française, qui font que, probablement, les valeurs véhiculées par l’histoire de notre pays n’ont pas tout à fait la même résonance là-bas, ce qui est important pour le rôle de l’école et en matière d’éducation. "

On peut, par ailleurs, constater que le système éducatif en Corse n’accueille pratiquement aucun enfant à deux ans. Le taux d’enfants qui, à trois ans, ne fréquentent pas l’école est de 6 % alors que, sur le continent, les enfants sont quasiment tous scolarisés à cet âge. De la même façon, on observe une fuite des élèves au cours du temps qui fait qu’à dix-huit ans, seuls 65 % des élèves sont encore scolarisés. L’académie de Corse se situe en la matière au dernier rang des académies françaises.

Le taux d’élèves étrangers, principalement marocains, atteint 17 %, ce qui constitue l’un des pourcentages les plus élevés en France. Dans les écoles classées en zone d’éducation prioritaires (ZEP), ce taux s’élève à 27 % et dans certains secteurs, à 40 %. Selon le fonctionnaire déjà cité, " il y a un racisme rampant lié à cela, qui se traduit par des positionnements de communautés et qui se manifeste peu au niveau individuel, bien qu’il y ait eu des cas précis. " Ce témoin déplorait la tendance à diriger trop systématiquement ces élèves vers des sections qui, au niveau du collège, s’adressent aux enfants en difficulté, y compris dans des cas pour lesquels ce type d’orientation aurait pu être évité.

( LA CONTINUITE INCERTAINE DU SERVICE PUBLIC DE L’ENSEIGNEMENT

L’absentéisme des enseignants du premier degré, et plus généralement de l’ensemble des premier et second degrés, est le plus élevé au niveau national347. En 1996-1997, en dépit de moyens de remplacement supérieurs à la moyenne nationale, treize classes tous les jours de l’année n’ont pas eu de remplaçant, ce qui veut dire que 300 enfants n’ont pas été scolarisés en moyenne tous les jours au cours de cette année scolaire.

Un responsable de l’administration de l’Education nationale a expliqué devant la commission d’enquête : " cette année (1997-1998), nous avons abordé le problème d’une autre façon, en essayant de mettre dans le coup le conseil de l’ordre des médecins et des médecins scolaires de façon à accompagner les enseignants. Il y a des congés de longue durée mais surtout de nombreux petits congés et malgré les moyens de remplacement importants dont nous disposons, nous n’arrivons pas à couvrir. On " détourne " si je puis dire des moyens qui sont liés à la formation continue pour couvrir des absences liées aux maladies. Mais nous avons encore du mal à y arriver.

Je ne peux pas expliquer ce phénomène, mais il existe une tradition qui fait que l’on s’absente beaucoup. Redresser la situation va exiger du temps (...). nous sommes là devant un fait de société. C’est malheureux à dire, mais c’est une habitude qui a été prise. Il y a des certificats médicaux. des contrôles sont faits, bien sûr, mais l’on ne peut pas faire contrôler tout le monde. "

( TROIS PRIORITES

- Lutter contre l’absentéisme des professeurs et des élèves

La commission d’enquête a, au cours de ses travaux, recueilli des témoignages concordants et inquiétants quant aux habitudes prises en la matière. Le changement des mentalités dans le corps professoral, mais également parmi les élèves et même leurs parents, prendra sans doute du temps. L’Education nationale doit cependant tout mettre en œuvre pour sensibiliser les intéressés à ce problème. L’image de l’école en général doit être revalorisée et les chefs d’établissements devraient dans la mesure de leurs compétences tenter de remobiliser ceux des professeurs qui enregistrent des taux anormaux d’absence chaque année et de motiver l’ensemble des élèves.

- Etablir un partenariat rénové entre le recteur et l’exécutif de Corse

La commission a fait le constat suivant : le recteur voit en Corse ses compétences réduites et se trouve concurrencé par les pouvoirs dévolus à la Collectivité territoriale de Corse en matière d’éducation, sans que les relations de travail entre celui-ci et cette dernière n’aient été clairement établies au préalable.

Certes, la loi d’orientation de 1989 sur l’éducation nationale est applicable en Corse, mais cette académie présente une particularité essentielle qui tient au statut de 1991. Elle doit être gérée en accord avec la Collectivité territoriale qui, dans les domaines de l’éducation et de la culture, possède des compétences propres très importantes. Une spécificité est que, contrairement aux autres académies, les établissements publics locaux d’enseignement ne relèvent que d’une seule collectivité : la Collectivité territoriale qui est en effet compétente à la fois pour les lycées, les lycées professionnels et les collèges.

En outre, le recteur n’a pas les mêmes pouvoirs que dans les autres académies. Il ne répartit pas les emplois entre les établissements publics locaux d’enseignement. Il propose une répartition au président du Conseil exécutif de Corse qui, en règle générale, l’accepte. Sur proposition du préfet, et après consultation des départements et des communes intéressées ainsi que du Conseil économique, social et culturel, l’Assemblée de Corse arrête la carte scolaire des établissements (collèges, lycées et lycées professionnels), le schéma prévisionnel des formations (préparé par les services de l’académie) et le programme prévisionnel des investissements correspondant à ce schéma pour les différents établissements. Depuis la loi quinquennale du 20 décembre 1993 relative au travail, à l’emploi et à la formation professionnelle, elle est, comme les autres régions, chargée d’élaborer un plan régional de développement de la formation professionnelle des jeunes. Après consultation du Conseil économique, social et culture, l’Assemblée établit également la carte des formations supérieures et des activités de recherche universitaire, qui ne devient définitive qu’avec l’intervention d’une convention entre la Collectivité territoriale, l’État et l’université de Corte. Enfin, l’Assemblée a adopté, en septembre 1993, un plan de développement qui comporte une partie consacrée à l’éducation et à la formation348, à l’enseignement supérieur et à la recherche.

Un haut fonctionnaire de l’administration de l’Education nationale entendu par la commission d’enquête a relevé : " mon impression est que les deux partenaires, l’État et la Collectivité territoriale, n’ont pas encore complètement pris en compte cette particularité et le fonctionnement est encore expérimental. Cela crée des difficultés, en tout cas pour le recteur et pour l’administration de l’Education nationale, en ce sens que le recteur, en tant que représentant du ministre de l’Education nationale et donc de l’État, doit instruire des dossiers, mais il n’applique pas alors seulement la politique de l’État : il met en application le résultat d’une négociation entre l’État et la Collectivité territoriale. Faire du recteur à la fois le négociateur, l’évaluateur et celui qui met en pratique le résultat des négociations donne au dispositif un manque de clarté. "

Les relations entre le recteur et le président du Conseil exécutif de Corse s’avèrent ainsi parfois délicates. Les exemples suivants ont été évoqués devant la commission : " un collège de Bastia a jugé, après le comité technique paritaire du mois de janvier ou février, que ses moyens étaient insuffisants. Cela a donné lieu à une grève qui a duré assez longtemps et au cours de laquelle le recteur a été mis en cause parce qu’il n’avait pas pris en compte les particularités de l’établissement. Je sais bien que l’on était pendant la campagne électorale, mais ce mouvement a reçu le soutien du président du Conseil exécutif de Corse, qui était alors tête d’une des listes, par une lettre écrite pour défendre publiquement les enseignants de ce collège dans leurs revendications contre le recteur. "

" Un des collèges de Bastia aurait dû être fermé. Il y a une perte de substance à l’intérieur de la ville au profit de la périphérie ; les effectifs en élèves des écoles et des collèges diminuent. Il avait donc été demandé (par le rectorat) de fermer l’un des collèges de Bastia. Non seulement, il n’a pas été fermé, mais il a été rénové. Ce qui fait qu’aujourd’hui, il y a moins d’élèves dans le collège (...) et (le collège) se met en grève parce qu’on ne lui donne pas les mêmes moyens que l’année dernière, moyens que l’on ne peut lui accorder puisqu’il a moins d’élèves. "

De son côté, le président de la Collectivité territoriale de Corse a également souligné dans un courrier adressé à la commission d’enquête les inconvénients que suscitent à ses yeux les règles actuellement en vigueur : " dans le domaine de l’éducation, la Collectivité territoriale est compétente en matière de lycées et collèges ; mais c’est l’État qui a autorité pour la création des postes (exemple : l’Assemblée de Corse a décidé de l’implantation d’un nouveau lycée sur la plaine orientale, mais l’État n’a pas proposé de création de postes). Concernant la carte scolaire, l’Assemblée de Corse ne peut décider que sur proposition de l’État. Cela limite tout pouvoir d’initiative de la Collectivité territoriale. Le déficit en personnel de surveillance et d’ATOS accroît les charges de la Collectivité territoriale en matière d’entretien des bâtiments, de maintenance, des moyens de lutte contre l’insécurité. Il faut noter également le désengagement de l’État en matière de crédits d’équipements pour les EPLE. Dans le secteur de l’enseignement supérieur, c’est l’Assemblée de Corse qui adopte la carte des formations universitaires. De ce fait, il existe des risques de blocage si l’État n’habilite pas les filières proposées et s’il n’affecte pas les postes correspondants. "

Peu de chefs d’établissements viennent du continent. Beaucoup ont fait toute leur carrière dans l’île. Selon un témoin entendu par la commission, " l’inconscient collectif des chefs d’établissement fait que la Collectivité territoriale a un poids considérable et que parfois, ils ne respectent pas la voie hiérarchique, préférant s’adresser directement aux services de la Collectivité territoriale puisque celle-ci est responsable des collèges et des lycées, sans passer par le recteur. Il faut combattre cette tendance préjudiciable. Dans un nombre de cas non négligeables, des chefs d’établissements ont été nommés dans des conditions un peu discutables. Par ailleurs, ils ne sont pas toujours dans leur rôle de représentants de l’État, mais adoptent plutôt les positions de leur conseil d’administration. "

La commission d’enquête déplore que le recteur de l’Académie de Corse se trouve parfois dans une situation inconfortable pour mener ses fonctions. Selon elle, un partenariat rénové doit être conclu afin de codifier et de faciliter les relations de travail entre celui-ci et l’exécutif de Corse. Sans remettre aucunement en cause les prérogatives dévolues en matière d’éducation à la Collectivité territoriale, il convient de faciliter le dialogue entre ces deux pôles de compétences dans le respect des prérogatives de chacun et dans le souci d’assurer à la Corse le meilleur système éducatif possible.

- L’université de Corte : un pôle universitaire à ouvrir sur l’extérieur et l’Europe

La commission d’enquête s’est intéressée au cours de ses travaux à la situation de l’université de Corte. Certains témoins sont allés jusqu’à mettre fortement en doute, voire contester l’utilité même de cette université qui, selon eux, présente en outre l’inconvénient majeur d’être située dans une ville aux infrastructures notoirement insuffisantes.

Un ancien préfet de Corse a développé le point de vue suivant devant la commission d’enquête : " la chute démographique est importante. Beaucoup sont partis. Il y a une absence de tropisme. Depuis l’Empire et l’Outre-mer, il n’y a pas d’objectif pour les meilleurs. L’université de Corte a été une erreur, car le niveau est dégradé. (...) Je pense que c’est par les sommets que l’avenir se dessine, en particulier pour la jeunesse qui est, là-bas, désœuvrée et en attente. Il faut miser sur l’intelligence, faire lever les yeux des Corses pour qu’ils lèvent la tête, un développement économique, le higt tech, des activités universitaires, de grandes recherches internationales valorisant les grands centres de recherche européens (...), l’Europe en Méditerranée, la politique de l’environnement, l’art de construire, l’art de vivre. (...)

La Corse doit faire l’objet d’un brassage dans la République. Que les étudiants corses aillent à Strasbourg ou ailleurs et que l’on installe en Corse nos meilleurs instituts de recherche de haut niveau sur le plan européen ! "

Les divers témoignages et informations recueillis par la commission lui permettent d’établir les points suivants :

1 *Si la création d’une université en Corse était en soi une idée positive, force est de constater que celle-ci n’a pas encore trouvé ses marques ni sa voie. Il convient aujourd’hui d’en faire un outil puissant de développement économique, culturel et intellectuel pour l’île. Cette perspective est réalisable moyennant quelques aménagements dans la conception de la scolarité à Corte et à condition de procéder à une réflexion sans tabous sur les filières qui y sont proposées.

2 * La commission a noté que les jeunes diplômés rencontraient parfois des difficultés réelles, à la sortie de l’université, pour trouver dans l’île des emplois correspondant à leurs formations.

Il convient de proposer de réelles perspectives d’avenir à ces étudiants qui ont fait le choix de suivre des études supérieures en Corse. A cet égard, la commission considère que l’université pourrait utilement s’orienter vers des filières plus directement et concrètement axées vers le monde des entreprises. La Corse, qui ne manque pas de compétences, compte encore peu d’entrepreneurs et de porteurs de projets innovants. Les idées ne manquent sans doute pas ; mais il est clair que l’université a ici un rôle essentiel à jouer. En offrant par exemple aux jeunes des formations commerciales et scientifiques de haut niveau, elle pourrait concourir à leur meilleure insertion professionnelle et aussi à animer la vie économique locale.

Un témoin entendu par la commission a donné l’exemple - sans doute un exemple parmi bien d’autres - d’un jeune homme de son village qui, après avoir obtenu une maîtrise de sciences et techniques à Corte, avait dû rabaisser ses ambitions et commercialisait finalement quelques produits aux touristes de passage. Cette occupation est, certes, parfaitement honorable mais elle ne correspondait pas aux aspirations de ce jeune diplômé. Selon ce témoin, " le système de formation supérieure en Corse n’est pas adapté aux nécessités du développement. Il ne faudra pas s’étonner si ce jeune homme adopte dans quelques années des positions radicales et se tourne vers les extrémistes. Il aura en effet une frustration à vivre en Corse et nous en sommes tous responsables. Cela nous renvoie aux insuffisances des orientations supérieures proposées à Corte. "

3 *La commission a acquis la conviction que l’université de Corte aurait tout à gagner à s’ouvrir davantage sur l’extérieur.

Isolée géographiquement, celle-ci doit sortir du vase clos où, il faut bien l’admettre, elle s’est confortée au fil des ans. Il devrait être courant, aisé et valorisé, pour tout étudiant de cette université, d’effectuer un premier cycle dans une faculté du continent pour revenir ensuite à Corte poursuivre et approfondir un cursus déterminé. Les échanges entre universités françaises du continent ou dans le cadre européen avec les universités italiennes, par exemple, devraient se multiplier afin de sortir l’université de Corte d’un isolement nécessairement préjudiciable à l’ouverture d’esprit et à la qualité de l’enseignement dispensé. Dans l’intérêt des étudiants, l’université devrait mettre en place des programmes leur permettant de bénéficier plus fréquemment et plus facilement d’échanges universitaires. Ces expériences diversifiées (en partant étudier une année ou deux dans une autre faculté française ou étrangère, ou en accueillant à Corte plus d’étudiants étrangers et de chercheurs dans diverses disciplines) constituent une des clés essentielles pour assurer à la Corse le meilleur système d’études supérieures possible.

Un témoin auditionné par la commission d’enquête a indiqué : " le recrutement des universitaires s’est fait forcément au départ à partir d’universitaires venant du continent. Aujourd’hui, après la soutenance de nombreuses thèses, on pourrait craindre une certaine endogamie de recrutements. "

La question, essentielle pour les orientations futures de cette faculté, doit être posée dès à présent. Il convient, dans le domaine de l’éducation comme dans d’autres, de tenter d’anticiper les évolutions futures afin de ne pas, dans plusieurs années constater - lorsqu’il sera trop tard - que l’université s’est repliée sur elle-même, a servi à reproduire à l’identique certains profils d’étudiants et de professeurs, sans apporter de réponse crédible et satisfaisante aux besoins en formation.

D’une manière générale, l’université de Corte doit viser l’excellence afin d’attirer à elle les meilleurs éléments et les étudiants les plus prometteurs. Si elle ne se remet pas en cause, le risque est que les jeunes générations désireuses d’acquérir une bonne formation, reconnue et complète, s’orientent de plus en plus vers des universités ou des écoles du continent, puis une fois sur place, cherchent un emploi sans plus revenir en Corse que pour des vacances. Ce scénario n’est évidemment pas celui qui permettra à la Corse de redresser son économie.

4 * Enfin, la commission estime que la vie étudiante à Corte doit également faire l’objet d’une réflexion en profondeur.

Il faut rappeler que la ville compte 5.000 personnes, alors que la population des étudiants s’élève à environ 3.400 à 3.500. Cette présence universitaire a, certes, créé un effet de dynamisme économique dans certains domaines, comme la location de logements pour les étudiants et le maintien d’un tissu commerçant développé. Mais, comme l’a souligné un témoin devant la commission d’enquête, " on voit bien quelle est la difficulté. Peu à peu, contrairement à ce qui a été fait au début où l’on avait essayé de lui donner une originalité en offrant des formations professionnalisantes, l’université se reconstruit sur un modèle classique basé sur des filières générales. De ce fait, elle ne gagne pas d’étudiants : environ 50 % des bacheliers quittent l’île pour aller vers l’enseignement supérieur continental et les effectifs stagnent. L’objectif ambitieux de 5.000 étudiants au début des années 2000 ne sera pas tenu. Actuellement, nous observons non seulement une stagnation, mais peut-être même une baisse des effectifs. (...)

Le site universitaire présente des contraintes particulières qui freinent son développement - les infrastructures de transport sont insuffisantes, les conditions de logement difficiles, la vie associative et culturelle particulièrement pauvre, le nombre de boursiers très élevé. Il existe un problème de vie étudiante à Corte : problèmes d’alcoolisme, nombre élevé de tentatives de suicides. C’est un terreau qui facilite toutes les dérives possibles. Le développement de cette université n’a pas été accompagné du point de vue de la vie étudiante. "

Selon des informations recueillies par la commission d’enquête, les politiques municipales et universitaires parviendraient difficilement à coexister : la coordination serait malaisée entre le conseil municipal de Corte et le conseil d’administration de l’université - ou les syndicats étudiants - dont les propositions sur le développement universitaire, empiéteraient sur les prérogatives municipales.

M. Michel Bornancin, ancien recteur de l’académie de Corse en poste de septembre 1997 à juin 1998, a d’ailleurs adressé le 29 avril 1998 un courrier en ce sens au cabinet du Premier ministre :

====

Extrait d’une lettre adressée au cabinet du Premier ministre par le précédent recteur de Corse à propos de Corte

(...) Une stratégie dynamique de l’État manifestant sa présence de façon positive dans le cadre d’une politique interministérielle, me paraît être seule de nature à créer une synergie entre les acteurs locaux : université, Collectivité territoriale de Corse, ville de Corte. C’est seulement ainsi que l’on pourra faire véritablement de Corte une ville universitaire ouverte sur son environnement proche et lointain et l’instrument d’un développement global. "

====

Dans la perspective de l’élaboration du XIIème contrat de plan État-Collectivité territoriale, il apparaît souhaitable à la commission d’enquête que l’État définisse une véritable stratégie avec les acteurs locaux afin de conforter l’enseignement supérieur fragilisé en Corse par l’érosion des effectifs et l’isolement du principal site universitaire.

Le développement de l’université et sa capacité d’accroître son rayonnement et d’attirer ainsi de nouveaux étudiants sont largement dépendants des aménagements permettant d’améliorer la vie quotidienne à Corte. De ce fait, la commission d’enquête considère qu’il faudrait mettre en place un projet prenant en compte les conditions de vie des étudiants à Corte, en améliorant les transports, en installant des locaux nouveaux afin de créer les bases d’une vie universitaire minimum. Ce plan, qui prendrait en compte tous les aspects de la vie à Corte, dépasserait à l’évidence par ses implications le seul champ de compétence de l’Education nationale et aurait une dimension interministérielle. Enfin, certains éléments fournis à la commission d’enquête la conduisent à préconiser un examen approfondi de la gestion du CROUS de l’université de Corte. Il semble, en effet, que celui-ci soit devenu un enjeu de pouvoir pour certains syndicats d’étudiants.

La gestion du CROUS de Corte

La commission d’enquête a entendu à ce sujet que, " même s’il existe de nombreux logements - c’est la plus forte proportion de logements offerts pour une université - ce CROUS a une vie difficile. Il a subi de nombreux attentats, dont un encore au mois de décembre dernier. Les syndicats étudiants nationalistes le considèrent comme un enjeu parce qu’il permet de contrôler l’accès aux logements et aux aides. La direction actuelle, qui devrait être renouvelée dans quelques mois, a géré dans une grande proximité avec les étudiants. C’était difficilement évitable. Il n’empêche qu’elle n’a peut-être pas toujours eu le recul nécessaire. Cela fait partie de la difficulté de vivre à Corte. "

Il est essentiel de renforcer le fonctionnement normal des institutions de l’université, et notamment du CROUS, qui pourrait faire l’objet d’un audit financier. Selon un témoin bien informé de cette question, " il faut éviter la présence de personnes extérieures, les allées et venues, le psychodrame permanent, et redéfinir le rôle de la direction. Ne doivent siéger dans les conseils d’administration que ceux qui y sont élus. Il est important de casser un système où dix à vingt étudiants dictent leur loi à plus de 3.000 : blocage des cours contre l’avis d’une majorité d’étudiants, gestion des Chambres universitaires par un seul syndicat en cheville avec la direction du CROUS. "

Ouvrir l’université, développer les possibilités d’échanges avec les universités du continent ou étrangères, aménager le site de Corte, contrôler la gestion du CROUS, tels sont les axes essentiels pour faire de l’université de Corse un lieu de rayonnement culturel et intellectuel de l’île et un atout pour son développement.


Source : Assemblée nationale. http://www.assemblee-nationale.fr