Dans cette sous-section, la commission examine quand, par qui et avec quels moyens la radio RTLM a été fondée. Elle fait ensuite une série de constatations concernant d’éventuels liens avec les plus hautes sphères au Rwanda même, ainsi que d’éventuels contacts avec des partis ou des groupements politiques belges et européens.

La fondation de RTLM

L’ambassadeur Swinnen fait à ce sujet un témoignage très précis : " La radio RTLM a été fondée en avril 1993 et a émis le 8 juillet 1993 pour la première fois, c’est-à-dire avant les accords d’Arusha. Je ne me souviens pas qu’ils aient conspué les accords dès le départ. Nous avons pris conscience de l’influence néfaste de cette radio vers la fin de l’année. " (303c)

M. Pierre Houtmans, qui s’occupe de Radio Contact en Belgique et qui tente également de mettre sur pied des stations radiophoniques à l’étranger, a déclaré devant la commission qu’il avait été contacté par quelques Rwandais en 1992 à propos d’une collaboration éventuelle à la fondation de RTLM : " En novembre 1992, j’ai été contacté par des responsables rwandais qui avaient l’intention de monter une radio devenue ensuite Radio Mille Collines. Ces deux personnes étaient M. Ferdinand Nahimana et M. Joseph Serugendu. Ils nous ont téléphoné à Bruxelles puisqu’ils étaient sur place avec l’intention de voir quelles étaient les possibilités de fournir un matériel pour organiser une radio au Rwanda. M. Ferdinand Nahimana s’est présenté comme l’ancien directeur de l’office rwandais de l’information et comme professeur d’université. M. Serugendu Joseph comme directeur technique d’ORINFOR qui est en fait l’office rwandais de l’information, le ministère de l’information de l’époque. J’ai, de leur écriture, leurs propres informations. L’objet de leur demande du 11 novembre 1992 était assez précis : les possibilités d’organiser de manière matérielle, la mise sur pied d’une radio à Kigali, avec des réémetteurs dans deux autres points du Rwanda. Ceci était lié au fait, selon eux, de la libéralisation des ondes qui allait s’organiser au Rwanda. Ils souhaitaient pouvoir développer un média privé par rapport aux médias officiels. En tant que société commerciale, nous avons donc traité cette offre comme une autre. Nous avons été en relations commerciales avec ces deux personnes entre novembre 1992 et juin 1993. M. Nahimana et M. Serugendu sont venus régulièrement à Bruxelles dans le but de développer ce projet. Dans l’intervalle nous avons eu de nombreux fax et correspondances téléphoniques avec ces deux personnes ainsi que des réunions à Bruxelles. Chaque fois que MM. Nahimana et Serugendu étaient à Bruxelles, ils logeaient dans différents hôtels, notamment l’hôtel Résidence du groupe WTC et l’hôtel Palace. Les réunions ont eu lieu dans ces hôtels ou au siège de Radio Contact à Bruxelles. Diverses offres, contre-offres ont été faites, j’ai à votre disposition un certain nombre de fax émanant du Rwanda ainsi que les réponses. Au fur et à mesure des discussions, nous avons mis au point ce projet de radio. Subitement le 1er mai 1993, ils nous ont dit qu’ils ne voulaient pas donner suite à notre offre. Ils avaient acheté des émetteurs en Allemagne, mais ils voulaient poursuivre leurs relations avec nous pour des studios. Notre dernière offre date du 22 juin 1993. Suite à cela, j’ai reçu un coup de fil du Rwanda. Ils avaient trouvé mieux ailleurs concernant notre offre radio. On a alors arrêté toute relation commerciale avec ces deux personnes fin juin 1993. J’ai été informé à l’automne 1993, de la mise sur pied de la radio par M. Siméon Musengimana qui s’occupait d’un centre de recherche-action et de formation des agents de développement. La radio émettait sur 106.4 à Kigali et du matériel avait été livré au départ de la Belgique par des fournisseurs belges. À l’époque je ne connaissais pas leur nom, mais la spécification du matériel qui m’a été donnée par cette personne me fait dire que les studios ont été fournis par la firme Van Rompaey à Malines.

Ceci évidemment d’après les informations de la personne que je viens de citer. Je n’ai jamais été en Afrique, je ne me suis jamais rendu au Rwanda, donc je n’ai pas pu le vérifier de visu. " (304c) (...) " Le budget en discussion était de l’ordre de neuf millions de francs belges. " (305c) (...) " On nous a demandé de fournir du matériel pour une station de radio. Nous avons fait une offre pour fournir ce matériel.

Le contenu, c’est la responsabilité de l’entreprise qui l’organise. Ce n’est pas nous qui faisons la radio là-bas. On est des fournisseurs d’équipements, de know-how. Comment les gens l’utilisent, c’est clairement le problème de la ligne éditoriale. Quand je me suis rendu compte, comme vous tous, j’ai été atterré quand j’ai appris, en avril 1994, pas avant - ce qui s’était passé.

Nous avons demandé les informations puisqu’au début des discussions qui ont eu lieu fin novembre 1992, la société RTLM n’était pas créée. Nous avons demandé quel allait être l’interlocuteur qui allait acheter ce matériel physiquement, et ce n’est qu’en mai 1993 que nous avons disposé des statuts, du " business plan ", et de la demande formelle visant à un achat éventuel de matériel. Au départ, deux personnes physiques venaient discuter d’un éventuel projet.

Il y a eu plusieurs versions des statuts. J’ai reçu une version que j’ai remise à la gendarmerie. Je n’ai plus de copie. " (306c)

Les liens éventuels entre RTLM et les plus hautes sphères de Kigali

La commission dispose d’une annexe aux statuts de RTLM signée le 7 avril 1993, dans laquelle se trouve une liste de 50 fondateurs. Parmi ceux-ci, nous notons les noms suivants : Jean-Bosco Barayagwiza, directeur aux Affaires étrangères (CDR) Ferdinand Nahimana, ancien directeur d’ORINFOR et de Radio Rwanda Felicien Kabuga, industriel, président du conseil d’administration de la RTLM et l’un des principaux bailleurs de fonds Le pasteur Musabe Télesphore Bizimuingu André Ntagurura, ministre Jean Habyarimana, président du MRND Kigali

À la demande de la Commission spéciale Rwanda, des comptes ont été vérifiés à la BBL, pour donner une meilleure idée des fonds dont disposait RTLM. Le 27 août 1993, on trouve sur ce compte une somme de 49 990 francs, qui résulte de 42 actions. Parmi les actionnaires, nous retrouvons : Eugène Nahimana (3 actions) Georges Ruggiu (2 actions représentant 2 380 francs) Paulin Murayi (2 actions) détenteurs du compte : Papias Ngaboyamahina et Joseph-Désiré Ruhigira.

Le colonel Vincent, chef du CTM à Kigali, estime que RTLM a été fondée dans un cadre anti-MINUAR et que la propagande était une propagande de très bas niveau. Il confirme que : " certains des fondateurs de RTLM gravitaient dans l’entourage du président . " (307c)

L’ambassadeur Swinnen déclare qu’il était conscient des liens de RTLM : " Dès janvier, j’ai signalé que M. Kabuga était manifestement actionnaire de RTLM et que M. Ferdinand Nahimana, que l’on proposait comme ministre de l’enseignement supérieur du gouvernement de transition, jouait un rôle important dans cette radio. M. Barayagwiza, qui occupait des fonctions importantes au ministère des Affaires étrangères et qui était un des fondateurs du parti extrémiste CDR, jouait aussi un rôle à RTLM. Selon certaines informations, M. Kabuga était un important bailleur de fonds du MRND. " (308c)

Au cours de son séjour au Rwanda, divers représentants de la communauté internationale avaient communiqué à M. Willy Claes, le ministre des Affaires étrangères de l’époque, que RTLM était gérée et financée par le beau-frère du président. (309c)

M. Leo Delcroix, son collègue de la Défense nationale, avait de fortes présomptions que le président était lui-même actionnaire de RTLM : " dat waren vermoedens. Ik weet niet vanwaar die informatie kwam. " (310c)

Par contre, certaines personnes actives dans le mouvement rwandais de défense des droits de l’homme ont déclaré formellement dans le cadre de leur témoignage que le président était lui-même directement lié à RTLM.

M. Gasana Ndoba, représentant du CRDDR, a déclaré devant la commission qu’il avait émis un communiqué de presse à l’occasion de la présence du président Habyarimana à l’enterrement du roi Baudouin le 6 août 1993 : " Ce communiqué soulignait également que le président Habyarimana jouait manifestement un double jeu. Il était notoirement l’actionnaire majoritaire de la Radio " Mille Collines. " (311c) ... " En ce qui concerne la RTLM, les liens avec le président sont bien établis. Son nom a pu être relevé sur certains documents bancaires. Les noms d’autres personnes y figurent également. Il y a, parmi celles-ci, des personnes qui sont domiciliées en France et d’autres qui le sont au Canada . " (312c)

" Les documents que M. Gasana Ndoba a remis à la commission montrent que le 25 août 1993, 1 970 personnes au moins ont souscrit, auprès des banques rwandaises BACAR, BCR et BK, au capital de la RTLM, et ce pour un montant total de 16 607 000 francs rwandais. Les montants les plus importants venaient du président Habyarimana (1 000 000) (6 %), de M. Basoboso (600 000) et de MM. Bagaragaza, Kabuga et Rwabukumba (chacun 500 000). Ce document montre également qu’avec cet argent, l’on a acheté des pylônes d’émission, un émetteur et du matériel de studio. "

M. Nsanzuwera souligne lui aussi le lien existant entre RTLM et le président : " Pour les Rwandais, il est évident que le président avait partie liée avec la RTLM. Le président du conseil d’administration était d’ailleurs un de ses parents. Le propriétaire de la radio appartenait au mouvement MRND, tout comme certains journalistes. Je n’ai aucune preuve concernant le financement de la radio par des personnes extérieures, mais il est apparu que la RTLM utilisait souvent les fréquences de la radio nationale. " (313c)

Jean-Pierre Chrétien, chercheur au CNRS (Paris) et auteur du livre " Rwanda, les médias du génocide ", déclare que RTLM était directement liée au MRND et au CDR : " Le journal Kangura et la RTLM sont des médias du secteur privé, mais ils ne sont pas marginaux. Il s’agit en fait d’instruments officieux de la propagande officielle. Le mensuel de l’Interahamwe reprit ce rôle dès le mois d’octobre 1989. Les liens de Kangura avec la sûreté sont évidents. Ceux de la RTLM avec le pouvoir sont encore plus manifestes. La liste des cinquante actionnaires illustre les liens avec le MRND et le CDR. L’on observe aussi des échanges de services entre les médias gouvernementaux et les médias privés. C’est ainsi que le principal technicien de la radio nationale passera à la RTLM. Il y a également les problèmes financiers. Le journal Kangura les résout en ne payant pas ses fournisseurs. La RTLM les résout en ne réglant pas ses factures d’électricité. Il y a d’ailleurs eu bien des difficultés en ce qui concerne le capital de départ de cette radio. L’on peut, en effet, se demander si M. Ferdinand Nahimana n’a pas repris cette radio à caractère rural pour la faire évoluer dans le sens qu’il souhaitait. " (314c)

Existe-t-il des liens entre la RTLM et des acteurs belges ou européens ?

Dans cette partie du rapport, la commission fait une distinction entre l’implication directe du Belge Georges Ruggiu dans la création et les activités de la RTLM, la formation des techniciens rwandais à Bruxelles et la participation de partis et de groupements politiques belges et européens au financement de ce média qui incite à la haine ainsi qu’au soutien qui lui est donné.

Georges Ruggiu

Le lieutenant Nees, officier de renseignement de KIBAT II, a appris pour la première fois le 16 janvier qu’un collaborateur important de radio RTLM était Belge : " L’on m’a toutefois transmis un faux nom. Par la suite, le même informant m’a raconté que le nom était Ruggiu. Cette information a été confirmée par la suite par des pères belges, mais nous n’avons jamais eu de preuves formelles. " (315c)

Le 31 janvier 1994, le télex nº 86 de l’ambassadeur Swinnen au Ministère des Affaires étrangères à Bruxelles signale que F. Kabuga et F. Nahimana, des amis du président Habyarimana, étaient actionnaires de RTLM. Ce télex évoque également, pour la première fois, la possibilité que le journaliste concerné puisse être de nationalité belge. Il parle avec un " léger accent belge " (316c).

Quelques semaines plus tard, le 1er mars 1994, l’ambassadeur fait savoir, dans le télex nº 172 adressé au Ministère des Affaires étrangères à Bruxelles, que " Ruggiu Georges " est le nom du journaliste de RTLM en question et il demande que l’on transmette toutes les données le concernant dont on dispose en Belgique. (317c)

La Sûreté de l’État suivait les activités d’un groupe de réflexion rwando-belge, dont Georges Ruggiu, Paulin Murayi et Eugène Nahimana faisaient partie. À propos de la manière dont Ruggiu est arrivé à la RTLM, M. Tallier, secrétaire à la Sûreté de l’État, déclare ce qui suit : " Ruggiu a d’abord tenté de se faire incorporer comme volontaire dans les rangs de la Croix-Rouge pour aller au Rwanda. La Croix-Rouge a estimé qu’il n’avait pas les qualités requises pour être ambulancier et a rejeté sa candidature.

Ruggiu s’est alors lancé avec Murayi dans des campagnes de réflexion sur la cause rwandaise. Certains disaient qu’on voulait donner au FPR 50 % de chances alors qu’il ne représentait en réalité que 10 à 15 % de la population. Cela permettait de brandir le drapeau de la démocratie en disant que le FPRL voulait être surreprésenté. De là, à transposer dans le conflit belgo-belge ...Ruggiu et Murayi ont donné des conférences d’importance mineure. Plus tard, Ruggiu a été engagé par RTLM. Eugène Nahimana est aussi une figure ... Toutefois, en réalité, il exploitait le népotisme à la mode à Kigali. Il invoquait son statut de beau-neveu de la famille Habyarimana pour faire des promesses à d’autres étudiants, notamment en termes d’hypothétiques postes futurs à pourvoir ... Ses condisciples le croyaient ... Les gens qui soutenaient RTLM en Belgique étaient peu nombreux. Nous en avons obtenu la liste à la suite d’une perquisition de l’auditorat militaire. Elle comportait une douzaine de personnes. Le principal actionnaire était le fameux Papias Ngabuyamahimana qui détenait une douzaine d’actions, si je ne m’abuse. Les autres se contentaient d’une ou deux actions à mille francs et n’avaient strictement rien à dire. Leur but était de faire valoir leurs efforts quand ils rentraient au pays. " (318c)

À un commissaire qui confronte M. Paulin Murayi (actionnaire de RTLM) aux déclarations de M. Degni-Segui, selon lequel les fondateurs et les animateurs de RTLM sont responsables du génocide, celui-ci répond comme suit : " Ainsi que je l’ai déjà expliqué lors de mon audition auprès du juge Vandermeersch, une radio privée dotée de statuts propres a été créée au Rwanda. Lorsque j’ai eu connaissance de ce projet, ces derniers étaient déjà définis. M. Ferdinand Nahimana s’est rendu en Belgique afin de trouver des actionnaires et entreprendre des démarches pour se procurer des émetteurs et tout le matériel nécessaire. Ensuite, il a convoqué une réunion de Rwandais qu’il considérait comme influents dans ce milieu, ainsi que moi-même. Au cours de cette assemblée, il nous a présenté les statuts de la radio et ses objectifs : j’avoue que j’ai peut-être été un peu naïf, mais à la lecture de ces statuts et d’après les propos de M. Ferdinand Nahimana, il s’agissait d’un bon projet pour l’ère démocratique annoncée au Rwanda. J’ai participé à cette radio privée et commerciale, non pas pour faire fructifier les 2 000 francs que j’y avais investis, mais plutôt pour encourager une initiative des médias privées.

Au vu des statuts, en tout cas au moment où j’ai cotisé, je ne savais pas ce qu’allait devenir la radio. Quant à Georges Ruggiu, je l’ai connu parce qu’il habitait à cent mètres de chez moi. Je l’ai connu par un ami rwandais, un étudiant qui était à Liège pour faire un stage en imprimerie et qui avait noué une amitié avec lui. Cet étudiant était de ma région natale au Rwanda, de Gisenyi. Avant de partir, il m’avait présenté Georges Ruggiu parce qu’il avait vraiment sympathisé avec lui. D’ailleurs, il l’a invité en 1992 deux fois. Georges Ruggiu est allé au Rwanda rendre visite à ce garçon pendant les vacances d’été de 1992. À ce moment, nous n’avions pas encore créé le groupe de réflexion.

Cet étudiant s’appelait Ernest Theonest. Il faudrait que je retrouve l’autre nom, c’est-à-dire son nom exact. Georges est allé lui rendre visite. Il avait tellement apprécié son séjour au Rwanda qu’il avait commencé à construire une maison à Kigali, à Remera, avec cet étudiant-là. Ils avaient cotisé pour construire une maison à Remera. Je crois que si vous posez la question à ses parents, ils vous le confirmeront parce qu’il m’a dit, quand il était encore ici, que ses parents étaient opposés au fait qu’il investisse au Rwanda. Après son retour au Rwanda, cet étudiant qui avait de la famille très haut placée au Rwanda son frère était lieutenant-colonel et avait des fonctions importantes au pays avait pris des contacts ; il connaissait beaucoup de gens. Quand il est revenu, c’est lui-même qui m’a contacté parce qu’il savait que j’étais actif. À l’époque, j’étais le président de la communauté des étudiants rwandais en Belgique. Il m’a contacté pour me demander qu’on fasse un groupe concret, un groupe de réflexion. Lors de son séjour au Rwanda, il s’était rendu compte que les Rwandais n’étaient pas de mauvaise foi mais qu’ils ne savaient pas s’exprimer de façon à ce que ce soit compréhensible en Occident. C’est lui qui me l’a demandé. " (319c)

M. Jean-Pierre Chrétien affirme ne pas comprendre l’attitude de M. Ruggiu. Voici ce qu’il dit : " Il faut espérer que M. Georges Ruggiu aura à s’expliquer un jour devant la justice. La transcription d’émissions dont nous disposons, ne suffit pas. Il faut entendre les paroles de haine vis-à-vis de ses compatriotes qu’il a exprimées. Je ne sais pas pourquoi il a agi de cette manière. Il faudra examiner cette question de plus près et essayer de savoir quels étaient les milieux avec lesquels il entretenait des contacts en Belgique. Il fait partie des gens qui adhèrent à la logique de la majorité, et ce pour des raisons plutôt idéologiques que financières. " (320c)

La formation à Bruxelles de techniciens en communication rwandais

M. Ferdinand Nahimana, le directeur d’ORINFOR de l’époque (l’Office d’information du Rwanda), qui était déjà désigné, dans le télex nº 86 du 31 janvier 1994, comme étant l’un de ceux qui avaient pris des initiatives en vue de la mise sur pied de RTLM, dirigeait un groupe de techniciens de télévision rwandais dans le cadre de deux programmes de formation auprès de la BRTN et de la RTBF. La commission constate que ces programmes se sont déroulés respectivement en novembre 1990 et en août 1991, que leur coût (2 fois 25 millions de francs) a d’ailleurs été financé par l’AGCD. Outre M. Ferdinand Nahimana, l’une des personnes qui avaient suivi une formation dans le cadre de ce projet (J. B. Karimero) est devenue membre de la RTLM (321c).

L’implication de groupes politiques belges et européens

Au cours de ses auditions, la commission a examiné à plusieurs reprises la question de savoir si l’Internationale démocrate-chrétienne a contribué à la création de la radio RTLM, ou si elle en a encouragé ou financé la création.

Deux personnes accusent l’IDC et/ou la fondation Konrad Adenauer, également de tendance chrétienne-démocrate, d’avoir contribué activement à la création de cette radio. La commission n’a recueilli aucun autre élément permettant d’étayer ces accusations.

Une série d’autres témoins, qui étaient responsables, à l’époque, des activités des organisations en question, nient toute implication de l’IDC et des partis démocrates-chrétiens belges dans la fondation et le financement de RTLM.

Pour la commission, le point de repère, c’est le télex nº 270 que l’ambassadeur Swinnen a envoyé à Bruxelles le 31 mars 1994 et dont le contenu est le suivant :

" 1. Tijdens een recent onderhoud met Frans ambassadeur drukte minister van defensie Bizimana zijn verwondering uit over het ongenoegen dat minister Delcroix over RTLM had verwoord : ’Puisque son propre parti avait, à l’époque, encouragé le président à mettre sur pied une radio libre qui pourrait former un contrepoids à la propagande de Radio Muhabura (FRPR) ’, dixit Bizimana. 2. Persoonlijk beschik ik over geen enkele indicatie als zou een Belgische politieke formatie een rol gespeeld hebben bij de oprichting van RTLM. Wel zou RTLM zelf in een recente uitzending beweerd hebben dat de IDC (Internationale Démocrate Chrétienne) tot haar geldschieters behoort. " (322c).

Le lendemain, le ministre des Affaires étrangères envoie un télégramme à l’ambassadeur Swinnen, dans lequel il se plaint de RTLM : " Étant donné tout ce que nous faisons pour le Rwanda, il est incompréhensible que cette radio, dont nous connaissons le système de financement, mène une campagne antibelge scandaleuse. "

Le contenu de ces télex, qui figuraient également dans le rapport du groupe ad hoc Rwanda, a été examiné très attentivement au cours des travaux de la commission d’enquête.

L’on a d’abord vérifié si, dans son télégramme où figuraient les mots " dont nous connaissons le financement " , le ministre visait le contenu du télex nº 270 (l’Internationale démocrate-chrétienne) ou celui du télex nº 86, qui indique que MM. Kabuga et F. Nahimana, amis du président Habyarimana, sont des actionnaires de RTLM. Cette question a trouvé sa réponse dans la déclaration que le ministre a faite devant notre commission (323c) :" Au cours de mon séjour au Rwanda, divers représentants de la communauté internationale m’avaient fait savoir que RTLM était gérée et financée par le beau-frère du président. " (324c)

Les deux témoins qui accusent la Fondation Konrad Adenauer d’avoir financé RTLM sont les suivants :

Le professeur Jean-Pierre Chrétien estime lui aussi que les fonds de départ de RTLM proviennent de la Fondation Adenauer : " La mise en place d’une radio comme RTLM exigeait d’importants investissements. Nous n’avons que des indices à propos de l’aide initiale et ces indices correspondent à ce que j’ai lu dans le rapport du groupe ad hoc. Un journaliste rwandais qui travaille en Allemagne affirme que les fonds de départ provenaient de la Fondation Adenauer, ce qui indique qu’il peut y avoir implication de l’Internationale démocrate-chrétienne. Il faudrait toutefois procéder à une enquête précise et essayer d’obtenir des informations exactes concernant le paiement du matériel. Si nous ne disposons pas de ces données, ce n’est pas faute de les avoir cherchées. " (325c)

M. Christian Terras, chroniqueur au magazine Golias, le répète et souligne l’importance de la Fondation Adenauer : " L’Internationale démocrate-chrétienne est un lobby puissant et disposant d’un réseau étendu dans lequel la Fondation Adenauer joue un rôle capital. C’est cette fondation qui fournit à l’IDC l’essentiel de ses fonds. Il ressort d’une enquête menée par un journaliste que M. Ferdinand Nahimana y a recouru en 1993 pour le financement d’un émetteur de RTLM. (...) M. Ferdinand Nahimana a demandé, avec l’aide de MM. Molte et de Pristil, des fonds à la démocratie chrétienne allemande pour créer sa propre radio. (...) Nous cherchons les contrats qui ont été établis entre Ferdinand Nahimana et ses bailleurs de fonds. Nous sommes sûrs qu’ils existent. "

À la question de savoir s’il pouvait donner une idée du montant dont il s’agit, M. Terras a répondu ce qui suit : " Je n’ai ni chiffres, ni preuves, mais je dispose d’un ordre de grandeur : 3 millions de francs français. "

À la question de savoir si c’est l’IDC ou la Fondation Adenauer qui finançait RTLM, il a répondu comme suit : " L’IDC via la Fondation Adenauer mais pas directement. "

La commission a donné la parole à ce sujet à des responsables de l’IDC de l’époque. Plusieurs témoins de l’IDC concèdent que les partis démocrates-chrétiens belges et allemands avaient des contacts avec des partis politiques rwandais, mais nient que RTLM ait été financée par l’IDC.

Il faut d’abord noter que l’IDC a contredit, dès le début du mois de mai 1994, la rumeur en provenance de Kigali ; " De Christen Democratische Internationale ontkent met aandrang de informatie opgevangen uit Belgische diplomatieke bron, volgens dewelke geruchten de ronde doen in Rwanda dat de CDI de financiering van " Radio Mille Collines " op zich zou hebben genomen. De CDI heeft geen enkele financiële of materiële hulp aan Radio Mille Collines gegeven, evenmin als aan eender welke Rwandese politieke beweging. Tot op heden telt de CDI geen enkele Rwandese partij als lid. Daarbij komt nog dat zij op constante wijze alle oproepen tot geweld afgekeurd heeft. " (326c)

M. André Louis, vice-président, à l’époque, de l’Internationale démocrate-chrétienne, en témoigne devant la commission : " Il n’y a jamais eu, à aucun moment, un financement de l’IDC dans RTLM. Par ailleurs, quand ce poste a commencé à dévier dans des appels à la violence il y a eu le 4 mai 1994 un communiqué de l’IDC extrêmement précis condamnant toutes les violences, d’où qu’elles viennent et citant expressément Radio Mille Collines " (327c)

En ce qui concerne les rumeurs faisant état d’un soutien financier à RTLM, la réponse de M. André Louis est la suivante : " Moest men daarop kunnen antwoorden dan zou men natuurlijk heel wat problemen vermijden. Ik weet niet waarvan die geruchten komen. Ik heb gelezen dat Radio Mille Collines zelf zou gezegd hebben dat zij financiële steun ontving. Dat staat ergens in een papier van onze ambassade destijds in Kigali. Uiteraard kunnen ze dat vrijblijvend zeggen. Er is echter absoluut niets van aan. Dergelijke dingen herhaalt men steeds weer. " (328c)

À la question de savoir s’il est au courant que RTLM aurait pu être financée par la la fondation Konrad Adenauer, il répond : " Cela me paraît exclu, mais je n’en sais rien. " (329c)

Concernant l’affirmation de RTLM selon laquelle elle avait reçu de l’argent de l’IDC, M. Léon Saur, ancien secrétaire international du PSC, déclare ce qui suit : " RTLM disait être aidée par la fondation. J’en doute. En tout cas, le PSC n’a jamais financé RTLM. " (...) (330c) " Je ne crois pas que l’IDC, en tant que telle, ait financé RTLM dans la mesure où, si j’ai bonne mémoire, l’internationale démocrate chrétienne avait à l’époque de gros problèmes de financement. " (331c)

À la question de savoir si des partis membres de l’IDC auraient pu financer RTLM, M. Léon Saur répond : " Je pense que cette possibilité existe. Rien n’obligeait un parti politique démocrate-chrétien au sens européen du terme à passer par l’IDC pour financer un projet de ce type. " (332c)

Pour le reste, M. Saur affirme qu’il ne dispose d’aucun renseignement relatif au financement de RTLM : " Je ne pense à aucun parti. Je pense simplement à la totalité des partis démocrates-chrétiens avec lesquels le MRND pouvait avoir des relations. Le MRND avait une section en Belgique, en France, en Allemagne ... Il y avait une kyrielle de partie démocrates-chrétiens susceptibles d’être sollicités. " (333c)

Concernant les tentatives éventuelles de RTLM d’obtenir des fonds du PSC, M. Léon Saur déclare ce qui suit : " Non, pas en ce qui concerne RTLM. Par contre, il est vrai que M. Dismas Nsengiyaremye est passé en Belgique au terme de son mandat de premier ministre le mandat de son gouvernement de transition étant échu à la date du 16 juillet 1993 après avoir été remplacé par Mme Uwilingiyimana. À cette occasion, je l’ai rencontré et il m’a dit être à la recherche de fonds pour lancer une radio pour le compte du MDR. Il ne s’agissait certainement pas de radio Mille Collines, puisqu’il disait que le MRND avait déjà sa propre radio RTLM et qu’il souhaitait, en qualité de premier vice-président du MDR, disposer d’une station pour émettre quelques heures par semaine. Il agissait en qualité de président faisant fonction du MRND. Je crois mais je ne saurais l’affirmer avec certitude que mon alter ego du CVP était présent. De son côté, fort probablement, M. Dismas Nsengiyaremye était accompagné du représentant de son parti pour le Benelux. " (334c)

" Toutefois, au cours de cette réunion, M. Dismas Nsengiyaremye a fait allusion à une autre réunion qui s’était tenue quelques jours plus tôt à l’IDC avec André Louis, Alain De Brouwer et Rika De Backer. Il était question de l’aide des partis chrétiens au MDR, notamment pour la création d’une station radio. Mais il n’y avait aucune confusion possible avec RTLM, puisque RTLM existait déjà ou était sur le point de commencer à émettre. " (335c)

En ce qui concerne le PSC, M. Saur affirme qu’il a reçu communication d’une telle demande, mais qu’il n’y a donné aucune suite : " Je recevais cette demande à titre personnel de manière positive parce que je pense qu’il avait montré, par son engagement dans Arusha, sa volonté de voir le processus aboutir. Aucune suite n’a été donnée parce que les événements ont commencé à se précipiter. " (336c)

Après qu’un commissaire lui a présenté un document relatif à une réunion à laquelle il aurait participé avec un Premier ministre rwandais et où la question relative au financement d’une radio aurait été posée, M. André Louis déclare ce qui suit : " C’est possible. Je ne me souviens pas de cela. C’est la première fois que je l’entends. J’ai peut-être été là. Ne fût-ce que pour souhaiter la bienvenue au Premier ministre. Je ne veux pas prétendre que je n’étais pas là. " (337c)

Interrogée sur la question de savoir si elle est au courant du financement de RTLM par l’IDC, Mme Rika De Backer, ancienne trésorière de l’EVP répond comme suit : " Ik heb dat overal trachten na te trekken en te onderzoeken, maar ik heb daarvan geen enkel spoor teruggevonden. Iedereen ontkent dat op de meest stellige manier. Ik geloof er dus niet in. Ik zat daar natuurlijk niet middenin, maar ik ben ervan overtuigd dat ze dat niet hebben gedaan. " (338c)

Pour préciser les choses, elle déclare néanmoins ce qui suit : " RTLM is een vrije radio die ontstaan is bij het zich ontwikkelen van de vrije radio’s in de derde wereld. In Burundi waren er ook. Er was Muhabura in het bezet gebied en radio RTLM. 

Toen RTLM in oktober 1993 is beginnen uitzenden, was die heel convenabel. Ik heb hem toen niet gehoord, want ik was toen niet in Rwanda, maar de uitzendingen verslechterden naar de periode januari-februari toe, toen ik ze zelf heb gehoord.

Men heeft in oktober geprobeerd hier geld bijeen te rapen bij de Rwandezen. Men is gekomen tot een som van 40 000 frank, die men zelfs nooit heeft doorgestuurd omdat men beschaamd was dat het zo weinig was.

Dat is gezegd door iemand van de oude MRND. Hij heeft mij gezegd dat hij dat heeft gevonden op de fameuze bankrekening van Gembloux. " (339c)

À la question de savoir de qui elle a reçu cette information concernant la collecte de fonds pour RTLM en Belgique pour le montant de ces 40 000 francs, Mme De Backer répond comme suit : " Ik heb dat, denk ik, van Murayi gehoord. " (340c)

Enfin, M. Paulin Murayi, à l’époque président du MRND-Belgique, déclare également que l’IDC n’a pas accepté la demande de soutien financier de M. Georges Ruggiu : " Pour autant que je sache, il a payé lui-même. Il a essayé d’obtenir des financements, mais il n’y est pas parvenu. Il écrit, entre autres, à l’IDC, afin de lui demander de supporter le coût du billet, ce que l’IDC n’a pas fait. " (341c)

Pour le reste, la commission a fait usage de son pouvoir d’enquête pour faire la clarté sur cette question.

Comme on l’a déjà dit, à la demande de la commission spéciale, les comptes que RTLM avait ouverts à la BBL de Gembloux en vue de son financement au départ de la Belgique ont été vérifiés. Il ressort de cette enquête que l’on a souscrit en Belgique à 42 actions de RTLM au total, représentant un montant de 49 990 francs. Ces 49 990 francs n’ont jamais été versés à Kigali. Parmi les souscripteurs, on ne retrouve aucun Belge, à l’exception de M. Georges Ruggiu, qui avait souscrit à deux actions, pour un montant de 2 380 francs. À l’occasion de cette enquête, l’on a également vérifié les comptes personnels en Belgique des titulaires de ce compte de RTLM et l’on n’a pu mettre au jour aucun financement par des Belges ou par une organisation belge, européenne ou internationale.

La commission d’enquête a ensuite demandé aux autorités judiciaires d’examiner si des liens éventuels avec le Rwanda pouvaient être établis dans l’affaire des " Milieuboxen Hermes Communications ". L’on avait contrôlé à cette occasion et la comptabilité du CVP, et celle de cette S.A. spécialisée dans les questions de communications.

Par lettre du 20 octobre 1997, le procureur général d’Anvers a fait savoir que le juge d’instruction L. Jans avait confirmé qu’il n’avait pas découvert d’éléments présentant un lien direct ou indirect avec les événements du Rwanda dans ces deux dossiers, et cela ni à l’occasion de ces perquisitions, ni à la suite d’autres devoirs d’enquête.

M. Houtmans, le directeur de Radio Contact, a mis la commission sur la trace d’une firme belge qui, selon lui, aurait fourni les studios de Radio Mille Collines. M. Eddy Lemmens, conseiller près la Cour d’appel d’Anvers, a, à la demande de la commission, contrôlé la comptabilité de cette firme et a effectivement constaté que M. Simeon Musengimana avait acheté à cette firme un émetteur et un studio au profit de deux organisations agricoles rwandaises, " Intergroupement Tuzamuke Twese " et " Intergroupement Paysan Isangano ". L’objectif était de créer, grâce à cet émetteur et à ce studio, une radio qui ferait de la formation agricole. L’achat a d’ailleurs été cofinancé, dans le cadre d’un projet de développement, par le F.O.S. (Fonds voor Ontwikkelingssamenwerking). Ce matériel radio n’a toutefois été livré que le 28 mars 1994, si bien qu’en raison des événements qui ont eu lieu au Rwanda après le 6 avril 1994, le transport vers le Rwanda n’a jamais été effectué. Dès lors, il est établi que le matériel radio vendu par la firme belge concernée n’a jamais pu être utilisé par Radio Mille Collines. La puissance de l’emetteur vendu par cette firme belge est nettement inférieure à celle dont disposait RTLM au Rwanda.

Sur la base des documents dont la commission dispose, des témoignages qu’elle a entendus et des actes d’instruction auxquels elle a procédé, la commission constate qu’elle ne dispose pas de preuves tendant à indiquer que le CVP, le Parti social-chrétien ou l’Internationale démocrate-chrétienne étaient associés à la création ou au financement de l’émetteur rwandais RTLM, semeur de haine. Des indices existent que la Fondation Konrad Adenauer avait donné suite à la demande de soutien financier émanant de RTLM.


Source : Sénat de Belgique