On se suicide plus en France que chez nos voisins européens et on se suicide aussi plus dans les prisons françaises.

Le taux de mort par suicide est de 22 pour 100 000 en " milieu libre ". Il est près de sept fois supérieur en milieu carcéral : 140 suicides pour 100 000 détenus.

Année Nombre de suicides 1996 138 1997 125 1998 118 1999 125

Le nombre élevé des suicides est extrêmement préoccupant ; il l’est particulièrement en ce début d’année.

" Le suicide est aussi un souci lancinant, sans doute l’un des plus graves défis auxquels est aujourd’hui confrontée l’administration pénitentiaire. L’augmentation de ces actes désespérés nous fait craindre des chiffres plus mauvais encore que l’année passée. L’an dernier, nous avions eu 125 suicides. On en dénombrait 56 au 1er juin 2000, soit 4 de plus qu’en 1999 à la même date. Cela représente onze suicides par mois, trois suicides par semaine. " (Mme Elisabeth Guigou, garde des sceaux)

Monsieur Philippe Carrière, membre de l’association des secteurs de psychiatrie en milieu pénitentiaire et membre du comité national de prévention du suicide en milieu carcéral, indiquait :

" Il y a sept fois plus de suicides en milieu pénitentiaire que dans la population générale et ils se produisent généralement à des moments particuliers. J’ai d’ailleurs pris connaissance récemment des résultats d’une étude réalisée aux Etats-Unis, qui identifie les mêmes moments, c’est-à-dire : l’entrée et le choc de l’incarcération, certains motifs d’incarcération - les crimes qui touchent les proches et les moeurs -, l’arrivée de nouvelles affaires pendant une incarcération - la personne pense qu’elle va sortir dans trois semaines et une autre affaire resurgit ou est jugée tardivement et ajoute deux ans de prison -, le sentiment d’une dégradation sociale importante et de la chute du niveau social à l’entrée en prison, le placement en quartier disciplinaire dans les conditions où il a lieu actuellement. Les conditions matérielles de certains quartiers disciplinaires ont été reconnues par la première enquête de 1996 ainsi que par l’évaluation sur la prévention du suicide en prison réalisée en 1998 comme particulièrement sordides.

Les conditions du placement au quartier disciplinaire jouent aussi un rôle important. Des suicides se produisent lors de mises en prévention dans le quartier disciplinaire, c’est-à-dire avant même la commission de discipline intérieure. C’est un moment très difficile qui peut durer deux ou trois jours s’il y a un week-end. Il en résulte un très fort sentiment d’injustice chez le détenu qui est mis à l’isolement en quartier disciplinaire par les personnes avec lesquelles il vient d’avoir une altercation. Il a l’impression que l’administration pénitentiaire est là juge et partie et qu’il n’y a pas de tiers pour médiatiser et entendre ce qu’il avait à dire sur les raisons de sa colère. Lorsqu’elle ne peut plus s’exprimer autrement, la personne n’a plus qu’à s’auto-agresser. "

Une étude récente montre que les personnes qui se sont donné la mort étaient en détention, dans près de la moitié des cas, depuis moins de six mois, 16 % depuis moins de quinze jours.

Le suicide en début de détention concerne principalement les détenus primaires, les détenus âgés de moins de trente ans et les détenus pour crimes et délits sexuels.

Une attention particulière doit donc être portée à l’accueil dans les établissements. L’expérience menée, en maison d’arrêt, à Fleury-Mérogis d’un " sas " d’une semaine pendant laquelle l’arrivant est en contact avec les différents services est, de ce point de vue notamment, très intéressante.

En septembre 1997, un plan d’action a été mis en place constitué tout d’abord d’une série de mesures immédiates (circulaire de mai 1998) :

- information de l’arrivant sur son parcours carcéral,

- douche et remise de produits d’hygiène dès l’arrivée,

- observation des détenus à risque, surtout la nuit,

- rappel du caractère exceptionnel du placement en prévention au quartier disciplinaire et prise en charge individualisée,

- actions auprès des familles, des codétenus et des personnels en cas de passage à l’acte.

Dans le cadre de ce programme, onze sites pilotes ont été retenus qui devaient développer trois axes de travail : formalisation d’une procédure d’accueil personnalisée, prévention et suivi des détenus à risque, réorganisation des quartiers disciplinaires.

Un comité national, composé des différentes catégories de personnels pénitentiaires et de personnels médicaux, a procédé à l’évaluation de ce programme. Ce comité a rendu ses conclusions en mai 1999. De manière générale, il a constaté la difficulté de mettre en _uvre les dispositifs proposés sur les sites pilotes.

La formation et la sensibilisation des personnels ont particulièrement marqué le pas :

" La sensibilisation du personnel à la thématique du suicide n’a été analysée ni comme un objectif à atteindre, ni comme une étape nécessaire à la mise en _uvre du programme. L’absence d’un formateur et le manque de disponibilité du personnel pour suivre la formation se sont révélés être des contraintes majeures pour l’organisation des actions de formation. Les demandes de formation n’ont peut-être pas pu s’exprimer en temps utile, en raison d’un non-dit très pesant sur le sujet ou n’ont pas été prises en considération par manque d’écoute. Le personnel s’est montré plus demandeur de formations analysées en terme de recettes pratiques plutôt qu’en terme d’analyse sur la question centrale du rapport à l’autre et plus précisément du respect de l’autre. " (Rapport du comité national d’évaluation du programme de prévention du suicide en milieu carcéral. février 1999)

Les délais de réalisation ont été jugés insuffisants et les sites pilotes n’ont pu développer l’ensemble des thématiques. Même partielle, le comité a tout de même conclu que l’expérimentation avait démontré la pertinence des orientations retenues et a proposé de généraliser le dispositif.

Ces directives n’ont encore donné lieu à aucune suite précise, notamment celles relatives au maintien des parloirs et de la radio au quartier disciplinaire (qui ont été évoquées dans la première partie).

Madame la garde des sceaux a indiqué à la commission que : " Dans un tel contexte, les mesures que j’ai prescrites par circulaire du 29 mai 1998 doivent être complétées. Je viens de recevoir une étude faite par mes services à partir d’un examen de 244 suicides ces trois dernières années. Les conclusions qui s’en dégagent sur le profil du détenu susceptible de passer à l’acte et sur le moment du geste désespéré seront exploitées sans délai.

J’ai donné pour instruction à mes services de s’informer sur les pratiques étrangères en la matière car en lisant des études comparatives, on s’aperçoit que tous les pays qui nous entourent connaissent des chiffres de suicides inférieurs aux nôtres. Une mission se rendra prochainement dans les Etats qui paraissent les plus avancés dans ce domaine.

J’ai demandé aussi à mes services des actions plus immédiates : les directeurs régionaux des services pénitentiaires sont régulièrement sensibilisés à ce problème par des réunions spécifiques qui se tiennent à l’administration pénitentiaire. "

L’humanisation des quartiers disciplinaires, le maintien des parloirs et l’accès à la radio comme le préconise le comité d’évaluation sont des mesures qui pourraient être prises rapidement.


Source : Assemblée nationale. http://www.assemblee-nationale.fr