Sur le terrain des droits de l’Homme et de la moralité des affaires, les sociétés américaines, qui semblaient jusqu’à un passé récent relativement épargnées par les mises en cause publiques, ont connu de nombreux problèmes en 1998 et 1999. Cette évolution doit beaucoup à Human Rights Watch ou Amnesty International, dont le rôle est souvent apparu décisif dans l’information du public et la réaction des pétroliers. S’il est vrai que l’intervention des sociétés pétrolières sur la scène internationale peut dans nombre de cas exacerber les tensions socio-politiques latentes dans certaines zones, il semble également probable que ces sociétés sont considérées par certaines ONG comme un moyen d’intervention efficace sur des gouvernements trop hermétiques au concept des droits de l’Homme. En raison d’une sensibilité publique accrue et de l’efficacité de certaines ONG, les entreprises du secteur énergétique américaines se retrouvent ainsi, cinquante ans après l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, confrontées à un problème qu’elles ont longtemps considéré comme ne relevant pas de leur responsabilité et la recrudescence de leur mise en cause est très récente.

A) LA RECRUDESCENCE DES MISES EN CAUSES DES COMPAGNIES PETROLIERES AMERICAINES.

Mobil a été accusée en décembre 1998 par la Commission nationale des droits de l’Homme d’avoir volontairement ignoré les atrocités commises par des militaires dans une province indonésienne où la société est active, et même d’avoir fourni certains équipements aux militaires impliqués dans ces exactions.

Le consortium West Natuna Group, emmené par Conoco, a récemment été mis en cause (et a d’ailleurs du suspendre le contrat correspondant) pour des problèmes de corruption associés à l’attribution d’un important contrat de construction d’un oléoduc en Indonésie.

Une filiale de Mobil a été, en avril dernier, accusée d’avoir recouru à la corruption pour obtenir la concession d’un poste d’avitaillement sur le Canal de Panama.

Comme d’autres sociétés, Mobil et surtout Chevron ont été directement mises en cause pour leur rôle au Nigeria. Chevron est en particulier accusée d’avoir fourni aux forces de sécurité nigérianes les hélicoptères, bateaux et d’autres équipements utilisés pour mater des mouvements de protestation (motivés par des préoccupations environnementales et de corruption) de la communauté Ijan dans le delta du Niger. Dans ce dernier cas, l’action de l’ONG a bénéficié d’un soutien politique remarqué, conduisant notamment certains élus à la Chambre des représentants à demander une enquête sur le comportement du pétrolier américain.

La compagnie Unocal a été accusée à deux reprises par des ONG, d’une part pour un projet d’oléoduc en Afghanistan, d’autre part pour avoir bénéficié (avec d’autres dont Total) d’une main d’œuvre forcée lors de la construction du gazoduc de Yadana en Birmanie.

Occidental Petroleum (Oxy) a, comme BP, été critiquée par Human Rights Watch, pour la nature de ses relations avec les autorités militaires colombiennes qui assurent la protection de ses personnels et installations dans ce pays, et à qui sont attribuées de nombreuses violations des droits de l’Homme ;

D’autres exemples pourraient être cités. Ainsi M. Gilles Kepel a rappelé que "La compagnie américaine Unocal et la compagnie argentine Delta avaient conçu le projet d’un oléoduc partant du Turkménistan et de l’Ouzbékistan avec quatre débouchés possibles : l’utilisation de vieux oléoducs soviétiques, peu envisageable, le passage par la Turquie via le Kurdistan, le passage par l’Iran refusé par les Etats-Unis et la traversée de l’Afghanistan vers le Pakistan et l’Inde. La dernière option disposait de l’avantage d’être située hors Golfe Persique et de fournir des hydrocarbures à deux Etats très peuplés, mais présentait l’inconvénient majeur de passer par un Etat à feu et à sang, l’Afghanistan, ce qui impliquait le versement d’un péage aux factions. L’administration américaine a longtemps soutenu les services pakistanais qui, entre 1993 et 1996, ont financé et armé les Taliban, et nettoyé la zone du pipe-line avant de prendre Kaboul. Unocal et Delta ont d’abord saisi cette opportunité, cependant son coût s’est révélé trop élevé eu égard à la baisse des cours des hydrocarbures, à la mésentente de deux clients potentiels, l’Inde et le Pakistan, et à la colère des mouvements féministes américains à l’égard d’une compagnie qui traitait avec le régime des Taliban. Le projet a été abandonné, sa rentabilité n’étant pas démontrée."

Dans cette affaire, soutenues par Mme Hilary Clinton, les féministes américaines, relayées par des membres démocrates du Congrès ont exercé des pressions extrêmement efficaces sur la compagnie Unocal qui a finalement cédé.

Curieusement, lors de son séjour aux Etats-Unis, les membres de l’administration américaine que la mission a rencontrés, sont restés très discrets sur cette affaire. Quant aux dirigeants de la compagnie pétrolière Unocal, ils n’ont pas cru devoir donner suite à la demande d’entretien formulée par la délégation. Il est incontestable que la pression des organisations féministes américaines, comme d’ailleurs l’aggravation des conditions de sécurité, a pesé sur la décision d’Unocal déjà en procès pour sa présence en Birmanie.

B) L’UTILISATION JUDICIEUSE DE L’ARSENAL JURIDIQUE AMERICAIN

Les Etats-Unis qui se sont abstenus de ratifier nombre de conventions internationales établissant des normes éthiques, disposent d’une loi "Aliens action for tort" qui autorise dans sa section 1350 les plaignants étrangers à intenter des procédures à l’encontre de personnes morales pour non respect de conventions internationales ratifiées par les Etats-Unis. Deux procédures de ce type sont actuellement en cours. L’une intentée à Los Angeles par des victimes birmanes contre Unocal et ses partenaires dont Total, l’autre intentée à New York contre Texaco par des plaignants équatoriens.

- Le procès contre Unocal et Total pour complicité avec la Junte birmane

L’ONG EarthRights International basée à Washington et son directeur, l’avocat Tyler Giannini, que la mission a entendu, est à l’origine de la plainte déposée par des citoyens birmans victimes d’exactions commises au cours de la construction du gazoduc de Yadana en Birmanie par les compagnies pétrolières Unocal et Total, partenaires de la compagnie pétrolière birmane Myanmar Oil and Gas Enterprise (MOGE).

Selon lui, "depuis 1995 EarthRights International a réuni témoignages et documentation sur les violations des droits de l’Homme en Birmanie. EarthRights International a interviewé les habitants de la région du gazoduc qui ont quitté leur village et leur foyer pour la Thaïlande. Le travail forcé, le déplacement de populations, la torture, le viol, les extorsions de fonds, les exécutions extra-judiciaires sont les principaux chefs d’accusation des violations des droits de l’Homme portés par les victimes contre les compagnies pétrolières opérant dans la région."

Parmi plusieurs témoignages cités devant la mission, nous retiendrons le suivant, qui concerne un homme ayant transporté du matériel pour les unités militaires opérant dans la zone du gazoduc. "En 1994, certaines compagnies étrangères se sont installées, l’armée les a obligés à travailler notamment à construire des pistes d’atterrissage pour les hélicoptères et à faire du portage pour ses équipes de sécurité. L’armée contactait la police qui contactait les chefs de villages qui obligeaient les villageois à travailler. Ces derniers effectuaient du portage au profit des unités militaires chargées de la sécurité des étrangers. Si un étranger mourait on devait payer une forte somme. Ce porteur a rencontré des étrangers, il a pu leur parler et leur expliquer ce qu’il faisait (portage et préparation des pistes d’hélicoptères). Les étrangers ont demandé si les soldats en uniforme étaient toujours autour d’eux quand ils effectuaient ces tâches. Il le leur a confirmé. Le fait que des étrangers l’aient vu et salué alors qu’il était forcé de travailler sur le chantier du gazoduc par des soldats birmans en uniforme démontre que les compagnies étrangères savaient que des abus étaient commis en relation avec ce chantier. Plus tard dans les mêmes conditions de témoignage, le Président d’Unocal a admis dans sa déposition que des porteurs avaient été utilisés en liaison avec ce projet et bien plus qu’ils étaient forcés au travail."

A une question de la mission sur le fondement juridique de l’action en justice contre Unocal et Total, M. Tyler Giannini a expliqué que "deux actions ont été intentées à Los Angeles à partir de 1996 contre Total et Unocal. Seule l’action contre Unocal a été déclarée recevable. Le Tribunal s’est déclaré incompétent pour instruire le procès contre la Junte birmane, la MOGE et Total. Cette décision a fait l’objet d’un appel. Le procès est en phase d’instruction. Le procès est intenté sur la base de la loi américaine qui permet à des personnes n’ayant pas la nationalité américaine de porter plainte pour violation du droit commun des gens ou violation des règles internationales communément appliquées et reconnues (torture, exécution sommaire, viol, travail forcé, génocide). Pour la première fois une société commerciale est mise en cause devant les tribunaux américains sur le fondement de cette loi. En général des actions ont été intentées contre les gouvernements d’un Etat responsable de violations des droits de l’Homme. Le procès contre Unocal constitue un précédent intéressant car la loi américaine traite les sociétés comme des individus responsables."

Il a indiqué : "leur responsabilité peut être établie sur deux fondements. Premièrement dans cette affaire les compagnies Total, Unocal et MOGE sont liées par des accords, elles sont donc partenaires et en droit américain chacun est tenu pour responsable des agissements de son partenaire. Deuxièmement, il est établi que le régime politique birman a agi comme l’agent ou l’intermédiaire des compagnies en assurant leur sécurité. En droit américain, on doit également répondre des intermédiaires que l’on a choisis. Les compagnies pétrolières avaient les moyens de savoir que l’armée birmane commettait régulièrement des exactions et des violations des droits de l’Homme. Aussi les compagnies pourraient-elles être tenues pour responsables des agissements coupables de leur agent".

La décision des juges de Los Angeles aura valeur de précédent et son impact peut être considérable. Si la responsabilité d’une campagne américaine ou d’une multinationale ayant des intérêts dans ce pays est engagée pour complicité avec un régime politique dictatorial et ignorant des droits de l’Homme, elles seront tenues au respect du principe de précaution quand elles sont amenées à traiter avec de tels régimes.

La mission ose espérer qu’un tel jugement aura des effets positifs en Europe et en France sur le comportement de la compagnie TotalFina ou de tout autre (voir infra), même si elle condamne la volonté d’appliquer de façon extra territoriale la loi américaine aux compagnies étrangères. Dans ce domaine comme dans celui du droit d’ingérence, seuls les progrès du droit international et l’harmonisation des procédures peuvent conduire à une réelle justice applicable à l’ensemble de multinationales sans exception.

- Le procès contre Texaco pour "atteinte à l’environnement"

Le procès intenté contre Texaco pose les mêmes problèmes. Un groupe de 75 personnes, dont des indigènes des peuples cofan, secoya et quechua en Amazonie équatorienne, accuse la société Texaco d’un véritable "écocide" (commis pendant ses 26 années d’activité en Equateur) qui continuerait du fait de l’obsolescence des installations toujours en exploitation. Les plaignants ont porté l’affaire non pas devant une juridiction de leur pays, là où ils résident et là où ces dommages ont eu lieu, mais devant un tribunal de l’Etat de New York.

De 1964 à 1990, un consortium formé d’une filiale de Texaco et de la société pétrolière nationale équatorienne Petroecuador a foré 339 puits, dont 232 sont, depuis 1992, toujours exploités dans l’Est du pays mais uniquement par Petroecuador. Les plaignants s’appuient notamment sur des études d’ONG environnementalistes telles que le National Resources Defense Council, le Center for Economics and Social Rights, tous deux basés à New York, et sur les travaux de chercheurs de la Harvard School of Public Health. Ils affirment que la compagnie pétrolière a contaminé une superficie d’environ un million d’hectares. Trente mille personnes auraient été touchées par des infections cutanées et intestinales, des fausses couches ou parfois des cancers.

Si Texaco reconnaît que les débordements de pétrole peuvent parfois arriver, elle invoque les conclusions de deux audits de deux sociétés, selon lesquelles sa filiale aurait agi de façon responsable, sans provoquer un impact durable ou significatif sur l’environnement. Elle ajoute qu’aux termes d’un accord conclu avec les autorités équatoriennes, elle a réalisé, de 1995 à 1998, un projet de réhabilitation d’un montant de 40 millions de dollars pour solde de tout compte. Texaco soutient que sa filiale a entièrement respecté les lois de l’Equateur et les normes environnementales de l’industrie pétrolière internationale, toutes ses opérations ayant été menées sous le contrôle et la supervision du gouvernement de ce pays et estime que l’affaire doit être plaidée devant un tribunal équatorien : des tribunaux américains ne devraient pas régir les activités d’une nation souveraine étrangère, et réciproquement.

Parallèlement, aux Etats-Unis une réflexion s’amorce sur le rôle respectif des ONG et des compagnies multinationales dans la définition de normes comportementales grâce à l’action de Human Rights Watch contre Occidental Petroleum et BP en Colombie.

C) LA DENONCIATION DE L’ACTION D’OCCIDENTAL PETROLEUM ET DE BP EN COLOMBIE PAR LES ONG

D’après le rapport d’Human Rights Watch d’avril 1998, l’exploitation des gisements de pétrole en Colombie repose sur un partenariat associant Ecopetrol, la compagnie contrôlée par l’Etat, et les multinationales Occidental Petroleum, BP, Shell, etc.

"Les guérillas opérant dans ces deux départements contestent cette forme d’exploitation, accusant les grandes multinationales d’accaparer la totalité des bénéfices et attaquent et bombardent de façon systématique les installations pétrolières ainsi que les infrastructures de transport. Elles ont même kidnappé et tué des douzaines de personnes travaillant pour le compte de ces compagnies. Le gouvernement colombien a choisi d’employer la force armée pour contrer les opérations de la guérilla et profite de la présence des multinationales pour financer son effort de guerre. Ainsi une loi, votée en 1991, oblige les compagnies pétrolières et minières à verser au Trésor Public une contribution spéciale pour le rétablissement de l’ordre public. Par ailleurs, les multinationales entretiennent depuis quelques années d’étroites relations avec les forces armées colombiennes afin d’assurer la sécurité de leurs installations et de leur personnel." Il faut rappeler que "le général Harold Bedoya a pu déclarer en 1996 que la moitié des 120 000 soldats colombiens était affectée à la protection des exploitations minières et pétrolières."

La coopération entre les forces de sécurité et les multinationales est formalisée par des accords qui prévoient le versement direct, par les compagnies, de fonds ou de biens en nature à l’armée et à la police en échange de la protection des puits de pétrole, des raffineries et des personnels. BP a signé un accord de ce type avec le ministère de la défense le 7 novembre 1995 et un accord de coopération avec la Police nationale le 12 mars 1997. Occidental Petroleum a signé un accord de sécurité avec l’armée colombienne en septembre 1996. Au total, l’armée a affecté deux régiments à la protection de ces compagnies.

Si la police se borne à garder les installations pétrolières, l’armée en revanche joue un rôle beaucoup plus actif : elle traque les membres des guérillas, avec l’appui de groupes paramilitaires. Les opérations conduites par les forces armées aboutissent à de graves violations des droits de l’Homme dont les membres de la guérilla ne sont pas toujours les seules victimes.

Les forces armées dans ces deux départements ont été impliquées dans des exécutions sommaires qui n’ont donné lieu à aucune poursuite judiciaire. Pour Human Rights Watch les multinationales qui ont conclu des contrats de sécurité avec les forces armées ont une responsabilité directe dans les exactions que ces forces peuvent commettre. Elle leur a donc demandé de rendre publics ces accords estimant qu’une transparence complète dans cette matière constituait une garantie pour les populations civiles et a pu obtenir de BP le texte de son accord avec le ministère de la défense.

Les investigations menées par Human Rights Watch ainsi qu’une plus grande attention portée sur les accords de sécurité conclus par les multinationales ont poussé ces dernières à renégocier ces arrangements à la fin de l’année 1997. Si le lien entre les multinationales et les forces armées s’est en partie distendu, il n’en reste pas moins que ces compagnies continuent de s’appuyer pour assurer leur sécurité sur une armée peu soucieuse de respecter les droits de l’Homme.

Human Rights Watch a adressé en 1998 des lettres aux dirigeants de British petroleum et de Occidental Petroleum Corporation ainsi qu’au président de la Colombie, M. Ernest Sampes, contenant diverses recommandations destinées à empêcher de futures violations des droits de l’Homme par les forces armées chargées de la sécurité des installations pétrolières et a formulé plusieurs recommandations dont la principale mérite d’être citée.

D’après Human Rights Watch, les compagnies devraient insérer une clause dans les accords signés avec le gouvernement ou une autorité publique stipulant que les forces de sécurité qui opèrent dans la zone des installations pétrolières doivent respecter les dispositions du Pacte sur les droits des civils et politiques, de la Convention américaine des droits de l’Homme et de toute autre convention du droit international humanitaire.

A la suite de ce rapport, BP a pris des dispositions pour éviter de nouvelles mises en cause, ce qu’a confirmé devant la mission M. Michel de Fabiani, président directeur général de BP-France : "BP dispose de ses propres services internes pour assurer sa sécurité, en accord et coopération avec les autorités nationales compétentes. En Colombie, par exemple, le site BP est en pleine jungle alors que les guérillas et le climat général d’insécurité constituent une menace réelle pour les 1000 employés BP et les 6000 contractuels. BP a décidé de ne payer ni la guérilla, ni les forces paramilitaires. Un contrat de trois ans a été conclu avec l’armée et la police qui prévoit que BP couvre une partie des dépenses de sécurité et assure le support logistique. BP a également procédé à un audit international sur l’activité de la police et lui a demandé de respecter son code de conduite. BP refuse tout lien avec les forces illégales et joue la carte de la transparence.

Le site BP en Colombie est situé dans une région retirée et peu peuplée, ce qui justifie la prise en charge du surcoût occasionné par la présence de l’armée pour le budget colombien. Une trop grande insécurité ou l’impossibilité d’appliquer le code de conduite, pourrait conduire BP à se retirer mais une telle décision doit être mûrement réfléchie."

Mais selon M. Arvind Ganesan, chargé du programme droits de l’Homme et entreprises au siège de Human Rights Watch à Washington, Occidental Petroleum n’a pas pris en compte les critiques formulées.

D) LES REACTIONS DES COMPAGNIES PETROLIERES AMERICAINES

Lors de son séjour aux Etats-Unis, du 21 au 23 juin 1999, la mission, qui avait souhaité s’entretenir avec les compagnies Exxon, Shell, Mobil, Chevron Texaco Exxon, Occidental Petroleum, BP-Amoco et Unocal n’a rencontré que les plus ouvertes aux questions éthiques (Exxon, BP-Amoco, Texaco, Shell), les autres ayant estimé que leur devoir était de satisfaire leurs actionnaires, et Unocal ayant opposé un refus catégorique à la demande.

M. Mike Townshend, directeur de BP-Amoco Corporation, a insisté sur : "sa collaboration avec Human Rights Watch en Colombie expliquant qu’il était important que la rente pétrolière soit utilisée à l’amélioration du sort des populations. Or lorsque les investissements des compagnies pétrolières sont importants ils peuvent encourager la bonne gouvernance. Depuis deux ans un débat sur les droits de l’Homme avait lieu dans l’entreprise qui a intégré la Déclaration des droits de l’Homme dans son code de conduite afin que chaque employé et sous-traitant la connaisse et l’applique." Toutefois il a reconnu que "la question du retrait de la compagnie en cas d’aggravation de la situation d’un pays où elle est implantée est difficile. En Colombie les ONG souhaitent que BP Amoco se maintienne en collaborant avec elle. Toutefois aucun pays mis à part les Etats Unis n’est vital pour le groupe qui peut à tout moment se retirer."

M. Mike Kostiw, directeur des relations avec les autorités politiques de Texaco a lui aussi fait état des préoccupations de cette compagnie implantée au Nigeria. Il a reconnu que "les entreprises américaines ont été réticentes à s’entretenir avec des entités autres que gouvernementales car les contrats d’exploitation sont passés avec les gouvernements ; elles se trouvent maintenant en but à des procès intentés par les populations autochtones qui nuisent gravement à leur image. Ainsi Texaco connaît des difficultés avec les populations locales en Equateur et au Nigeria car elles n’ont obtenu aucune amélioration de leur sort de la part de l’Etat qui a pourtant reçu les redevances pétrolières. Désormais, la compagnie s’efforce de collaborer avec les populations autochtones grâce à l’appui de certains membres du Congrès pour mettre en place des programmes d’éducation et de bonne gouvernance. Pour elle la prise en considération de l’échelon local est devenue fort importante."

Les responsables d’Exxon et de Shell ont tenu des discours assez voisins. De même les dirigeants de l’American Petroleum Institute, principale organisation professionnelle aux Etats-Unis, ont indiqué que, depuis deux ans à la demande de leurs membres un groupe de travail réunissant des représentants des sociétés pétrolières et des ONG travaillait à l’élaboration d’un code de conduite standard et à son application.

E) LE ROLE AMBIGU DE L’ETAT FEDERAL

Les responsables du Département d’Etat, rencontrés aux Etats-Unis, se sont cantonnés dans une réserve prudente et ont précisé que le respect des droits de l’Homme par les sociétés américaines dans les pays en voie de développement faisait l’objet d’une étude. Les Ambassades américaines pourraient être chargées d’assurer un suivi et de jouer le rôle de recours en cas de plaintes. L’administration s’est déclarée réservée à encourager ou à décourager les entreprises à intervenir ici ou là. Elle considère que ce n’est pas son rôle et que les risques de poursuites judiciaires pour favoritisme seraient grands si elle se risquait sur ce terrain. La question du respect des droits de l’Homme par l’un des principaux fournisseurs en hydrocarbures des Etats-Unis, l’Arabie Saoudite et des liens des Compagnies américaines avec l’Aramco n’a pas été évoquée. Ce sujet reste encore tabou aux Etats-Unis car les liens des Etats-Unis avec l’Arabie Saoudite sont anciens et leur fondement ne s’est jamais démenti.

Par ailleurs la mission d’information n’a pu se rendre en Arabie Saoudite comme elle l’avait projeté. Ce déplacement n’a pu être organisé faute d’interlocuteurs côté Saoudien.

On doit en effet se souvenir que, comme l’a rappelé M. Gilles Kepel, directeur de recherches au CNRS durant la mission : "Historiquement, la question du pétrole au Moyen-Orient est liée au pacte solennel scellé au lendemain de Yalta à bord du croiseur américain Quincy entre le Président Roosevelt et le Roi Ibn Séoud. Le pacte détermine une constante de la politique américaine, envers l’Arabie Saoudite et les autres pays producteurs de pétrole. L’Arabie Saoudite ferait tout pour garantir les approvisionnements pétroliers de l’occident, ce qui était un enjeu vital ; en contrepartie, les Etats-Unis appuieraient le régime et les gouvernements saoudiens successifs en s’interdisant toute immixtion durable dans leur politique intérieure. A partir de 1976, sous la présidence de M. Jimmy Carter, la question du respect des droits de l’Homme s’est posée avec plus d’acuité aux Etats-Unis, qui ont condamné les exactions de la Savak en Iran ; en revanche les violations des droits de l’Homme en Arabie Saoudite n’ont pratiquement jamais été évoquées."

Il n’a pas été simple de cerner la nature des liens entre les compagnies américaines et leur pays d’origine très attaché à son indépendance énergétique. M. Michel Chatelus, professeur à l’Institut d’études politiques de Grenoble, a noté à ce propos que : "La nature des relations des Etats avec les multinationales est variable. On observe cependant que les entreprises pétrolières sont parmi les plus multinationales même si les compagnies américaines demeurent très fortement liées au Département d’Etat et se soumettent le plus souvent aux injonctions qu’elles reçoivent de lui."

Evoquant quelques cas particuliers, il a précisé :"La stratégie des Etats-Unis en mer Caspienne est déterminée par leur politique à l’égard de l’Arabie Saoudite. Ils tentent parfois d’intoxiquer Ryadh en jouant sur l’ampleur des réserves de la Caspienne. Il est difficile de soutenir que les Etats-Unis sont influencés mécaniquement par le pétrole. Ils demeurent tout à fait sionistes, ce qui démontre qu’à leurs yeux l’électorat juif américain est plus important que le lobby pétrolier. Ils doivent également tenir compte de groupes de pression collatéraux tels les Turcs par rapport aux Grecs ou aux Arméniens, etc. Une politique étrangère est rarement purement rationnelle."

Les compagnies pétrolières américaines s’exonèrent parfois de la politique étrangères des Etats-Unis. La présence de Gulf Oil en Angola pendant la guerre froide en témoigne, comme le remarque M. Jean Savoye, chercheur à l’institut de recherches internationales et stratégiques : "Les compagnies pétrolières en Angola n’ont pas véritablement joué de rôle politique en liaison directe avec leur pays d’origine. Elles agissaient en fonction de leurs intérêts commerciaux pendant la guerre froide. On a observé des liens entre la compagnie américaine Gulf Oil et certains dignitaires cubains. Les compagnies américaines comme les troupes cubaines sont restées, sans que la politique américaine dans la région ait changé jusqu’à la fin des années 1980."

M. Alexandre Adler, directeur éditorial de "Courrier international" a lui aussi observé que : "Rien n’empêche une compagnie pétrolière américaine de poursuivre une politique différente de celle de son gouvernement mais la plupart ont été le pilier de l’ordre américain à cette exception près que longtemps les compagnies texanes ont refusé de reconnaître l’Etat d’Israël en raison de leurs liens avec l’Arabie Saoudite."


Source : Assemblée nationale. http://www.assemblee-nationale.fr