Général Jean-Patrick GAVIARD : Mon général, messieurs les officiers géné-raux, messieurs les officiers, mesdames, messieurs, je voudrais commencer par deux boutades :
- La première : je ne croiserai bien évidemment pas le fer avec la cavalerie et l’infanterie ; de la même manière, je ne prendrai pas position entre l’importance des missions effectuées par les forces aériennes et les forces terrestres, en parti-culier au Kosovo. Ces actions sont très complémentaires. Aujourd’hui, en tant que sous-chef opérations des armées, je mesure bien combien ces opérations, sont totalement interarmées.
- La deuxième boutade : aujourd’hui, peut-on travailler d’une autre manière qu’en multinational ? Mon intervention pourrait s’arrêter là puisque, aujourd’hui on sait que les interventions seront effectuées pour une très large part d’une manière multinationale.

Je voudrais, enfin, évoquer une anecdote et reprendre mon chapeau d’aviateur, puisque je suis devant un aréopage d’officiers essentiellement de l’armée de terre. Cette anecdote permet de mesurer les progrès significatifs effectués au sein d’une coalition multinationale. J’étais donc en mars 1999 dans le centre d’opérations à Vicenza, pendant l’opération Allied Forces. Le responsable, le général Mike Short, que nos amis américains connaissent bien, au moment où on avait besoin de renforcer le nombre d’avions sur le théâtre, souhaitait augmenter ce nombre de 150 appareils.

Je le cite "Mon pays va envoyer 150 avions en Turquie pour essayer d’ouvrir un nouveau front". A ce moment là, le représentant d’un petit pays se lève et propose : "Je peux mettre à votre disposition 4 F16." (d’un standard bien évidemment moindre que celui des avions américains). Réponse du général Short : "Non, 4 avions, ce n’est pas assez, j’enverrai des avions américains, point !". Le lendemain matin, changement d’attitude, certainement après une visioconférence avec Washington :"Les 4 avions je les prends, et s’il y en a d’autres, je les accepte". Ce qui illustre parfaitement qu’aujourd’hui les opérations s’effectuent en coalition. Coalition qui traduit une forte volonté politique d’action en commun.

Les enseignements, qu’on peut tirer aujourd’hui des opérations récentes, peuvent nous amener à opposer efficacité opérationnelle et multinationalité. D’une manière très simple et pour ne pas monopoliser la parole, je voudrais :
- dans un premier temps, ébaucher les caractéristiques de la multinationalité,
- puis développer les effets négatifs, au sens opérationnel, d’une opération multinationale,
- enfin, mesurer ce qu’une opération multinationale peut apporter de positif.

LES CARACTERISTIQUES DE LA MULTINATIONALITE

La multinationalité est avant tout d’ordre politique. Aujourd’hui, la communauté internationale joue un rôle de plus en plus actif dans les crises. La France souhaite donc placer son action en général et plus particulièrement celles de ses forces armées dans le cadre de sa participation au règlement général des conflits et des crises. Inversement, la France ne souhaite plus s’engager seule dans le règlement d’une crise, mises à part les éventuelles atteintes à ses intérêts vitaux.

L’exception pourrait être l’évacuation de ressortissants. En première ébauche, l’état-major interarmées (EMIA) planifie des opérations d’évacuation de ressortissants d’une manière strictement nationale. Mais bien sûr, très rapidement, des contacts sont pris, après accord du CEMA, avec d’autres nations possédant des ressortissants, dans le pays considéré, pour travailler d’une manière bilatérale voire multinationale. Dans le cas particulier d’une opération de coercition, un recours à la force ne peut se justifier, aujourd’hui, que par une action de multinationalité. Les missions de coercition ne s’effectueront donc que dans un cadre multinational. Il faut en effet obtenir l’aval politique de l’ONU, de l’Union européenne ou d’un grand nombre de nations.

En conséquence, on peut dire que désormais et à un horizon prévisible, la multinationalité est un paramètre incontournable que le chef militaire doit intégrer dans sa mission.

LES FAIBLESSES EN MULTINATIONAL

Quelles sont toutefois les faiblesses que l’on peut identifier lorsque l’on travaille en multinational ? Sur ce sujet, nous avons à notre disposition des retours d’expérience intéressants. Les généraux présents ici même - le général Thomann, le général de Saqui de Sannes ou vous-même mon général - ne me contrediront pas. La structure de commandement est multinationale, les PC sont multinationaux, mais il reste des sensibilités et des sentiments nationaux qui peuvent s’exercer et qui s’exercent.

Sans l’avouer officiellement, chaque pays impliqué dans la crise poursuit un objectif spécifique, dont il a la charge, pour veiller à protéger ses intérêts. Lors des frappes aériennes du printemps 1999, il y avait, au sein de chaque nation, un officier qui veillait au strict respect entre les cibles visées par les appareils de son pays et celles qui avaient été approuvées par ses instances nationales.

Il existe donc au sein d’une coalition un représentant national. Ce n’est pas une particularité française, c’est le cas de toutes les nations engagées dans une coalition. Comme vous l’avez évoqué, chaque pays précise ses règles d’engagement. Ainsi, au niveau de la légitime défense, il existe des différences entre les règles françaises et les règles anglo-saxonnes. Les différents contributeurs peuvent définir des règles d’engagement plus restreintes que celles édictées dans le plan d’opération. C’est un problème délicat qu’il faut savoir gérer sur le terrain.

Les prises de décision, surtout lorsqu’on agit au sein d’instances internationales qui n’ont pas une vocation militaire (Union européenne, ONU ou OSCE) peuvent se traduire par des retards car il est nécessaire d’obtenir un consensus. Il existe donc une course entre le processus décisionnel qu’il faut savoir maîtriser et l’intervention, surtout si les événements se précipitent. En termes de réactivité, la capacité de faire face à un événement imprévu dans les délais suffisants est difficilement compatible avec l’accord de tous les contributeurs. Je voudrais citer un exemple : lorsque nos amis russes sont entrés dans la Kfor, on a senti un flottement au niveau de la coalition, parce qu’il fallait réagir très vite et que les compagnies russes sont allées plus vite sur le terrain que la coalition pour obtenir un accord d’intervention.

Les missions sensibles sont aussi parfois l’objet de contrôles nationaux. A titre d’exemple j’évoquerai le porte-avions : pour les Français, il devait rester sous le contrôle opérationnel du CEMA, il n’était donc pas confié à l’Alliance.

Parlons des échecs ! Au sein d’une coalition qui a besoin de durer, les échecs fragilisent la multinationalité. C’est bien ce que visait Milosevic lorsqu’il essayait de mettre un coin dans l’Alliance en évoquant les dommages collatéraux des opérations aériennes. Effectivement, plus une coalition est importante plus elle est efficace, à condition de rester soudés.

Enfin, il existe un langage commun - vous y avez fait allusion - qui peut être un barrage en particulier pour nous, Français. Je crois que ce barrage est en train de se lever aujourd’hui, et que nos officiers, parce qu’ils ont été sur le terrain, manient la langue de Shakespeare bien mieux que nous ne la pratiquions il y a encore quelques années.

L’APPORT DE LA MULTINATIONALITE A L’EFFICACITE OPERATIONNELLE

La multinationalité n’apporte pas que des contraintes. Une connaissance mutuelle, un entraînement en commun, une prise en compte des sensibilités de chacun, peuvent accroître l’efficacité d’une coalition.

Ce qui renforce l’efficacité d’une coalition, c’est la capacité d’anticiper. Anticiper en terme de planification surtout car les études menées en amont sont conduites de façon très poussée. Parallèlement, plus les pays participants apprennent à travailler ensemble, et plus les risques imprévus deviennent faibles.

Il faut tenir également compte du fait qu’il existe une hystérésis entre le moment où on décide et le moment où la planification est définie, surtout si cette planification doit être bâtie avec le consentement de plusieurs nations. C’est pourquoi il faut anticiper !

Autre point, l’interopérabilité. Il s’agit d’une évidence sur laquelle on va certainement revenir. Il faut s’entraîner en commun, au niveau des états-majors, au niveau des forces sur le terrain de telle sorte que l’on puisse maîtriser des techniques communes, réagir de façon cohérente face aux événements et bien évidemment parler la même langue opérationnelle. La connaissance des règles d’engagement de chaque contingent en opération est une nécessité. Ainsi, le commandant d’une brigade multinationale peut engager un contingent étranger possédant des contraintes d’engagement moins fortes que son propre contingent, en toute connaissance de cause.

En conclusion, il ne faut donc pas opposer efficacité opérationnelle et multinationalité. Ce sont deux données d’ordre différent :
- L’une est politique et devient désormais un paramètre incontournable de toute opération.
- L’autre peut être maîtrisée par l’anticipation lors de la préparation, l’entraînement et une meilleure connaissance mutuelle.

Enfin, comme vous le savez, l’Europe s’est dotée d’un comité politique, d’un comité militaire, d’un état-major européen. La France travaille donc en ambiance multinationale. Par ailleurs, des structures internationales existent, et le général Quiel, chef d’état-major du corps européen, qui va me succéder au micro, ne me démentira pas. On travaille entre Européens. On travaille également avec nos amis de l’Alliance atlantique. Le général Valentin, qui est ici, va prendre en octobre 2001 le poste de commandant de la KFOR6. La multinationalité est une réalité.


Source : Forum de doctrine militaire 2001 : Vers une vision européenne d’emploi des forces terrestres, CDES, Ministère de la Défense http://www.cdes.terre.defense.gouv.fr