Général Ben BARRY : Merci mon général. Messieurs les généraux, mesdames et messieurs, il faut d’abord m’excuser pour mes faibles compétences en français qui ne me permettent que de m’exprimer en anglais. Donc je crois, Monsieur le Président, qu’il est préférable de continuer à parler en anglais.

La question qui m’a été posée est : "quel est le meilleur emploi possible de la force pour l’accomplissement de nos mandats et la réalisation de nos missions dans le cadre d’opérations de paix ou de maîtrise de la violence ?".

Je pense pour ma part que, dans ce domaine, trois éléments font la différences entre l’amateur et le maître :
- la compréhension de l’usage de la force et les limites fixées à cet usage,
- la capacité à apprendre de ses expériences et de celles des autres,
- la capacité à surmonter les difficultés inhérentes au travail en environnement multinational.

Je vais revenir sur chacun de ces points en me limitant à l’usage de la force mortelle et moins que mortelle aux niveaux tactique et opératif.

Notre doctrine permet un emploi judicieux et impartial de la force dont les limites sont fixées par les exigences dans le long terme des opérations de paix. Notre approche de l’usage de la force dans les opérations de maîtrise de la violence est définie dans notre concept d’usage de la force minimale. Ce dernier peut être défini comme suit : "l’usage mesuré et proportionné de la seule force nécessaire pour l’accomplissement d’un objectif bien spécifique dans le cadre de l’état final recherché". Il faut recourir à la force avec la plus grande prudence. En conséquence toutes les mesures doivent être prises de manière à éviter les pertes civiles et minimiser les dommages collatéraux.

Ceci est relativement aisé à appliquer dans une opération de maintien de la paix car le mandat et les règles d’engagement (ROE) limitent souvent l’emploi de la force aux règles de l’autodéfense.

Dans le cas d’une opération d’imposition de la paix, le problème est moins simple dans la mesure où le recours à la force peut être nécessaire pour imposer notre volonté, voire combattre celle des autres parties en présence, parties s’opposant au mandat des forces déployées. La conduite d’une telle action doit prendre en compte les implications dans le long terme de l’emploi de la force, d’autant plus quand on est en quête d’un consensus. Dans ce cas de figure, l’approche qui semble la plus appropriée est celle de l’emploi d’un système de "bons points et de punitions".

L’usage de la force requiert donc un pilotage plus précis et plus fin que ne le permettent les seules ROE. Par exemple, un emploi très musclé de la force dans les limites des ROE peut déstabiliser un processus politique. De même, une réponse trop faible peut amoindrir la crédibilité de la force, voire rendre la mission impossible. Si la mission des forces est de s’assurer du bon respect du plan de paix, alors la force nécessaire sera employée pour contraindre les parties en violation à le respecter à nouveau. Malgré tout, cela n’implique pas la défaite militaire totale de la ou les partie(s) en violation. Quoiqu’il en soit l’usage de la force doit être compris comme un outil utile à la mise en place, dans le long terme, des conditions requises pour la paix. Il est donc clair que les décisions les plus difficiles à prendre pour un commandant seront celles qui posent la question de l’emploi de la force et de l’intensité de cette dernière.

En ce qui nous concerne, nous avons recours à nos fonctions clés "trouver, contenir et frapper" dans les opérations de coercition comme dans celles de maîtrise de la violence L’important est de :
- trouver / d’identifier les causes du problème,
- contenir ces causes ainsi que leurs effets,
- frapper en utilisant la technique, souvent non militaire, la plus appropriée pour résoudre l’incident ou le problème.

L’expérience nous a montré que, dans les opérations complexes de maintien de la paix, la résolution d’un incident sera souvent liée à la " délocalisation " de l’incident ou à sa transposition dans un autre cadre. Par exemple, lorsqu’une force de maintien de la paix fait face à un barrage routier illégal, le déplacement ou la suppression de ce dernier nécessitera la combinaison de négociations et de pressions à différents niveaux de la chaîne de commandement de la partie en cause. La théorie a déjà été évoquée assez abondamment. Dans la pratique, nous sommes tous les prisonniers de notre expérience tactique.

La mienne se limite à la Bosnie où j’étais commandant d’une bataillon blindé d’in-fanterie, dans un premier temps au sein de la Brigade Multinationale, puis dans l’IFOR. A ce titre, j’ai été en charge de la rédaction du RETEX de ce déploiement pour le ministère de la défense britannique.

Entre 1992 et le retour des factions bosniaques dans leur cantonnements, les NU ainsi que l’OTAN ont été mis à rudes épreuves en Bosnie. Malgré tout, j’ai bien peur que ceux qui n’étaient pas déployés ont déjà oublié les leçons apprises avec difficultés par nos deux armées. Cela ne fait aucun doute : nous avons maîtrisé avec succès l’usage de la force défensive. A de nombreuses reprises, nos forces ont fait usage de leurs armes dans le cadre de l’autodéfense.

En septembre 1995, nous avons également réussi à maîtriser avec succès l’usage de la force dans des actions aux effets coercitifs. Les frappes aériennes de l’OTAN ainsi que celles de l’artillerie de la Brigade Multinationale ont renforcé les effets stratégiques produits par la reconquête de la Bosnie occidentale par les forces de la Fédération. La combinaison de ces trois facteurs a persuadé les serbes de Bosnie d’abandonner leurs exigences premières. Cette pression continue à s’exercer avec l’IFOR. Quand mon bataillon essuya des feux, nous répondîmes aux canons et à l’arme légère et firent à la suite une démonstration de forces. Bien que "borné", le commandant des forces adverses s’est plié à nos arguments après mes protestations véhémentes ; ce que nous appelons dans les forces britanniques "une conférence sans café".

A part les cas susmentionnés, les troupes britanniques n’eurent pas à ouvrir le feu. Néanmoins, la menace de l’emploi de la force fut souvent brandie pour contraindre les parties en présence à respecter les ultimatums. Dans le cas où l’une des parties refusait de se plier aux exigences de la Force, nous entamions, dans un premier temps, un round de négociations en déployant en parallèle nos forces sur le terrain de la dite partie et ce, de manière ostentatoire. Lorsque nous procédions de la sorte, les factions se pliaient à nos exigences, même à la dernière minute.

A mon sens, cela illustre une des différences principales entre les opérations de paix et les opérations de guerre. En temps de guerre, l’attaque est planifiée, menée de façon décisive de manière si possible à détruire le C2 de l’ennemi. Alors que dans une opération de maintien de la paix, il n’y a pas d’ennemi déclaré en tant que tel ; il nous faut donc obtenir l’adhésion et la coopération des systèmes de commandement et de contrôle des différentes factions dans le but d’atteindre les conditions fixées par le mandat et de modifier les attitudes des factions militaires. C’est pour cette raison que la communication avec les différentes parties en présence est un corollaire essentiel de l’emploi mesuré de la force.

En janvier 1996, les accords de Dayton demandaient, entre autres, aux parties en présence d’effectuer un retrait de leurs forces pour créer une bande de séparation de 4 km de large. Il était important que nous leur donnions la garantie que l’IFOR assurait leur sécurité pendant la phase de retrait. Il fallut donc rassurer les deux parties en même temps. Nous avons donc déployé autant de forces que nous le pouvions le long de la ligne de contact. A cet instant, nous recherchions un effet coercitif en recourant à notre capacité de combat dans le but de faire croire à une intention manifeste d’emploi de la force.

Et bien que nous fûmes dans une zone de guerre, nous n’étions pas en guerre avec les factions en présence. Il était donc d’autant plus important de minimiser les risques de pertes ou de blessés dans nos rangs. Cela avait pour conséquence une volonté explicite de réduire les sources de risque (exemple : une plus grande précaution quant à la présence de mines sur zone). Néanmoins, il nous fallait être prêts à employer la force nécessaire contre les positions des factions récalcitrantes.

L’entraînement reçu, ainsi que notre esprit guerrier (ethos), ne laissaient pas la place au doute quant à l’issue des possibles frictions ou combats avec les factions refusant de se plier à l’ultimatum (aux casernes de Tito à Sarajevo ou à Kulen Vakuf).

Néanmoins, je me suis souvent interrogé sur cet "ethos du combattant" ; existe-t-il dans les autres contingents présents en Bosnie au sein de l’ONU ou de l’OTAN ? Ces mêmes forces avaient-elles une capacité de combat adaptée, voire la volonté nécessaire à la conduite possible d’actions de force ? Nous avons la faiblesse de croire qu’un certain nombre de problèmes auxquels nous avions à faire face découlait du fait que certains contingents n’étaient entraînés, équipés et organisés que pour des missions d’opérations de maintien de la paix de très faible intensité dans un environnement peu hostile. Selon nous, ces contingents n’avaient aucune utilité pour la mission dans la mesure où ils étaient rapidement dépassés et contrôlés par les seigneurs locaux de la guerre. Ils devenaient otages du destin, sources de conflit et contribuaient par là-même à une dérive de la mission. Si la mission de l’ONU avait du être un échec, il aurait alors été extrêmement difficile, voire hasardeux, d’évacuer ces contingents de Bosnie. Nous avons donc retenu la leçon qui veut que "pour être de bons soldats de la paix, il faut avant tout être un combattant compétent". Les forces déployées doivent être capables de s’adapter et de faire face au niveau de violence imposé par les seigneurs locaux de la guerre. Nous appelons ce concept celui de la maîtrise de l’escalade de la violence" (escalation dominance).

Au sein de l’IFOR, la division multinationale sous commandement britannique était composée de groupes de combat de cinq nations différentes. Cette multinationalité a eu pour avantage politique de démontrer l’efficacité des engagements internationaux. D’autres pays de la coalition ont apporté des compétences et des capacités que les Britanniques ne possédaient pas. Néanmoins, il ne faut pas perdre de vue que dans le cadre d’une force multinationale, les différentes approches et règles d’emploi de la force peuvent nuire au principe de concentration des efforts. J’ai pu moi - même constaté que les différents dispositifs opérationnels nationaux envoient indirectement des messages contradictoires aux factions en présence. Ces dernières ont utilisé ce phénomène pour créer des frictions ou "traîner les pieds".

Il nous faut être réalistes et accepter l’idée que ce phénomène perdurera et sera toujours source de problèmes. Ce phénomène naît des différentes cultures, des différentes lois et politiques. Par exemple, le droit britannique est très restrictif quant à l’emploi de la force pour la défense des biens, alors que le droit d’autres nations l’est moins.

Comment pouvons-nous surmonter ces problèmes ? La réponse ne relève pas de "l’astrophysique", mais plus simplement de la mise en application de mesures favorisant les coalitions et renforçant l’alliance. L’usage de la force est un des défis que les différents commandements doivent surmonter, d’autant plus que ce défi est hautement politique et ardu. Je pense pour ma part que les clefs du succès sont :

- Des EM compétents qui se composeraient de structures préexistantes et bien entraînées. Ces dernières devraient utiliser une langue commune et des procédures standardisées. J’ai une faiblesse bien naturelle pour l’anglais et les procédures otaniennes,

- Un système de liaison efficace reliant les EM aux différents contingents nationaux qui leurs sont dévolus,

- Une forte exigence de compréhension commune transverse et verticale entre les commandants et les EM pour : une planification plus réaliste, ainsi qu’un C2 utilisant des techniques appropriées et au bénéfice de l’unité de commandement et des vues, et un commandement contribuant à renforcer la confiance mutuelle entre les différents contingents de la force multinationale.

Il n’y a rien de nouveau à ce niveau. Rochambeau, le duc de Wellington, le maréchal Foch ainsi qu’Eisenhower l’avaient compris. Au 21 ème siècle, il nous faudra développer ces qualités aux niveaux du commandant de division, de brigade, de régiment, de bataillon et même, peut-être, à celui de compagnie.

Tout ceci s’illustre dans des événements comme celui d’aujourd’hui ou lors d’entraînements multinationaux dans lesquels une meilleure connaissance de l’autre contribue à développer les qualités de "faiseur de paix".


Source : Forum de doctrine militaire 2001 : Vers une vision européenne d’emploi des forces terrestres, CDES, Ministère de la Défense http://www.cdes.terre.defense.gouv.fr