Général Harald QUIEL : Merci mon général. Bien sûr je ne veux pas entrer dans le jeu : quelle arme est la plus guerrière ? Mais j’avoue que je suis simple artilleur donc pardonnez-moi !

Je veux moins parler de l’aspect politico-militaire de l’engagement du corps européen, mais plutôt vous donner un témoignage du cas concret d’un corps d’armée qui s’est engagé au Kosovo dans un cadre multinational. Vous savez, dès le temps de paix, le corps européen est un quartier général, composé de son état-major, d’un bataillon d’aide au commandement, qui par essence, est multinational grâce aux cinq Etats membres dont il dépend.

Ses concepts d’emploi prévoient même une multinationalisation approfondie dans le cadre d’un engagement. La formule dite "5 plus X" montre que pour une opération, le corps européen est prêt à prendre sous son commandement d’autres nations qui ont envie de s’y joindre. Ces nations seraient également encouragées à déléguer du personnel pour renforcer l’état-major.

Les officiers de liaison de la Grande-Bretagne, des Pays-Bas et de la Turquie qui sont arrivés à Strasbourg depuis peu de temps, témoignent de l’ouverture vers d’autres nations européennes sans que nos pays aient décidé d’accepter de nouveaux membres de droit.

Donc au moment où le corps européen, l’année dernière, a été choisi pour commander la Kfor, l’aspect multinational a vraiment été le dernier point à nous avoir causé des soucis.

Les soldats du Corps Européen étaient parfaitement préparés à prendre toutes les responsabilités à la tête d’une opération de maintien de la paix grâce aux nombreux exercices multinationaux et grâce à notre engagement dans le cadre de la Sfor en Bosnie-Herzégovine - presque 500 soldats lors de 4 mandats successifs. Mais c’est surtout grâce à la multinationalité vécue au quotidien pendant presque dix années d’existence de l’Eurocorps.

QUELLES ETAIENT ALORS LES CARACTERISTIQUES DU HQ KFOR 3 ?

Environ 350 soldats du Corps Européen - 250 pour l’état-major et une centaine pour le Support Group - ont été renforcés par 130 soldats en provenance des pays membres du corps européen.

23 pays, je répète, 23 pays supplémentaires ont apporté leur contribution pour arriver à l’effectif total du quartier général soit 975 personnels. Cela veut dire, que le poste de commandement de la Kfor était composé de soldats et de personnels civils venant de 27 pays, allant de l’Argentine jusqu’à l’Islande. Les grandes nations de l’OTAN, bien sûr, étaient celles qui avaient une représentation assez importante à savoir les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la Turquie, la Norvège et surtout l’Italie. Bien naturellement, je ne mets pas en question le fait que les soldats des nations dont la langue maternelle est l’anglais ont joué un rôle particulièrement important, parce que, en tant que "native speakers", ils ont apporté une expertise indispensable pour le bon fonctionnement du travail fondé sur l’anglais.

Au cours de cet engagement, notre participation a représenté 40% de l’état-major et, avec 3 officiers généraux sur 9 ainsi que 50% des postes de colonels, le Corps Européen a occupé une partie significative des postes clés.

Ce niveau de contribution a permis à l’état-major du corps européen de tenir le rôle de "core HQ", c’est-à-dire le noyau de l’état-major, facteur indispensable à une bonne cohésion d’emblée.

L’expérience multinationale acquise à Strasbourg, déjà évoquée, a été un des facteurs clés permettant de s’adapter rapidement au caractère multinational de la mission. Cet outil multinational a permis d’intégrer sans problème majeur tous les renforts en personnels. Une des leçons à retenir est l’importance de la capacité d’intégration d’un état-major noyau pour que la multinationalité ait une chance de bien fonctionner.

Ceci étant, je ne suis pas favorable à la solution retenue pour l’avenir du HQ KFOR, à savoir de passer du système "état-major noyau", à un système de poste de commandement qui est constitué de contributions provenant de beaucoup de quartiers généraux et de renforts nationaux. Le facteur intégration dans un tel cas de figure demandera beaucoup plus d’attention et une bonne cohésion sera plus difficilement obtenue.

COMMENT LE CORPS EUROPEEN A-T-IL CONÇU L’INTEGRATION DES RENFORTS ?

Pendant les semaines précédant la passation de commandement à Pristina, les officiers généraux, les officiers OF-5 et un certain nombre d’officiers de grades inférieurs, mais occupant des postes importants, ont participé à diverses activités d’entraînement qui se sont déroulées à Strasbourg et ailleurs. Ainsi, très rapidement, une bonne cohésion s’est établie et une même vision de la mission s’est imposée. L’intégration au sein du quartier général de la KFOR 2 jusqu’à notre prise de commandement le 18 avril s’est effectuée en plusieurs rotations d’environ 60 à 80 soldats - une par semaine - étalée sur sept semaines. Ainsi l’intégration des personnels à l’état-major KFOR 2 en fonction d’une part et l’intégration progressive des membres de KFOR 3 d’autre part, ont été relativement faciles. On pourrait se poser la question de savoir si un état-major de près de 650 soldats n’était pas surdimensionné pour l’accomplissement de la mission de la KFOR. Ma réponse est "oui". Les mêmes missions et tâches remplies par notre état-major multinational auraient pu être prises en compte par un état-major national à effectifs beaucoup plus réduits. Ce dernier profiterait alors de sa cohésion naturelle et de son professionnalisme reposant sur un entraînement commun sur une longue période, sur un esprit commun, sur une langue commune, et bien d’autres avantages.

L’état-major multinational dans ce sens signifie toujours un compromis qui consiste à compenser certaines faiblesses qualitatives évidentes par une augmentation quantitative en effectifs. S’y rajoute l’exigence des nations participantes à vouloir occuper un certain nombre de postes clés pour ainsi s’assurer d’un droit d’intervention dans le processus décisionnel. Une augmentation du nombre " d’indiens " est ainsi inévitable.

Par contre, je suis convaincu que les avantages inhérents à la multinationalité sont prédominants et notre état-major en a fait la preuve. Ce sont :
- son caractère de solidarité en vue d’un problème commun à résoudre,
- sa richesse d’idées émanant de cultures différentes,
- son sens de la diplomatie qui prévaut entre partenaires,
- ses qualités de tolérance face aux opinions proposées,
- sa valeur pour la connaissance mutuelle des peuples et certainement d’autres avantages.

En conclusion, le Corps Européen a rempli une mission bien complexe et difficile dans le cadre d’un état-major multinational, qui dépassait largement la dimension des cinq nations membres. J’estime personnellement, et je crois ne pas être seul, que ses actions ont été couronnées de succès. Pour cela il a été important que certaines conditions liées aux personnes soient réalisées. Avant tout bien sûr :
- une bonne maîtrise d’une langue commune et bien sûr de l’anglais,
- une compréhension commune de la mission chez tous les participants,
- une formation militaire fondée sur des principes comparables,
- la maîtrise de l’équipement mis à la disposition ce qui conditionne un entraînement commun avant le début de l’opération,
- une volonté de s’intégrer dans un système militaire inaccoutumé,
- une acceptation totale de structures de subordination avec des supérieurs venant d’autres nations,
- et finalement la volonté de contribuer à la cohésion du personnel du quartier général. Mais ces exigences individuelles doivent se fondre dans un ensemble commun, soudé et réactif pour fonctionner au mieux. Seul un noyau fort, très fort, provenant d’un état-major du temps du paix et qui bénéficie d’une reconnaissance multinationale peut assurer cette cohésion en très peu de temps.

Ceci a été la réalité pour le quartier général de KFOR 3 et c’est la raison pour laquelle je juge que la multinationalité est en effet une valeur ajoutée et pas du tout un handicap. Merci. (applaudissements)


Source : Forum de doctrine militaire 2001 : Vers une vision européenne d’emploi des forces terrestres, CDES, Ministère de la Défense http://www.cdes.terre.defense.gouv.fr