LE MONDE | 29.11.02 | 12h36
Belgrade a aidé Bagdad à se préparer à un conflit avec les Etats-Unis
En 1999, des responsables militaires irakiens étaient reçus dans la capitale de l’ex-Yougoslavie par des experts en camouflage

Avant le départ du pouvoir de Slobodan Milosevic, en octobre 2000, les forces armées serbes ont servi de maître à penser, sinon de modèle, aux forces armées irakiennes. Des premières, les secondes n’ont pas seulement appris comment se prémunir contre les coups d’un adversaire pour durer et continuer à représenter une menace potentielle crédible. Outre ce savoir-faire, les troupes de Saddam Hussein ont aussi reçu - en directives opérationnelles, en modes d’organisation et en équipements - de l’ex-Yougoslavie de quoi contraindre un agresseur à prévoir d’engager des moyens d’envergure pour l’emporter sur le terrain.

C’est la conclusion à laquelle sont parvenus, sur la foi de ce qu’ils ont pu observer et recueillir, les analystes de services occidentaux de renseignement, dont ceux de l’OTAN et ceux de la France.

Après la campagne aérienne des alliés au Kosovo, au printemps 1999, des responsables militaires irakiens ont pris la route de Belgrade, où ils ont été reçus par certains de leurs homologues serbes. Pour secret qu’il ait été, ce périple n’a pas échappé au haut-commandement de l’OTAN, à l’époque l’état-major du général Wesley Clark.

Ainsi des techniciens irakiens ont-ils pu accéder à des centres de la défense antiaérienne serbe et visiter le Musée de l’aviation, à Belgrade, où ils ont inspecté des vestiges d’engins automatiques de reconnaissance (drones) et d’avions de combat F-16 américains abattus par les armées serbes, ainsi que les débris d’un appareil dit "furtif", un F-117. De même, ils ont pu se faire communiquer par les experts serbes les mille et un stratagèmes de camouflage, de dispersion, d’enfouissement, de protection sous des tonnes de béton, et de leurre grâce auxquels Belgrade a pu conserver relativement intact son potentiel militaire au Kosovo. Et cela, malgré les bombardements ininterrompus de l’aviation américaine durant 78 jours. Personne n’ignore que l’armée ex-yougoslave est passée maître dans l’art de la dissimulation des cibles et qu’elle pourrait avoir fait école, en dépit de l’écrasante supériorité technologique américaine.

MARCHÉ NOIR

Le risque n’est donc pas nul que les Irakiens usent de méthodes équivalentes pour limiter l’efficacité d’attaques américaines si le président George Bush décidait d’y avoir recours pour obliger Bagdad à laisser travailler les inspecteurs de l’ONU et à respecter ses promesses de désarmer. Ce qui incite aujourd’hui le général Clark à suggérer que Washington s’y prenne autrement qu’en 1991, lors des raids menés pour sanctionner l’Irak d’avoir envahi le Koweït. D’autant que la preuve est établie que des techniciens serbes ont transmis leur compétence aux Irakiens, pour ce qui a trait notamment à des matériels sophistiqués.

Par exemple, ils leur ont livré des fibres optiques, dont l’intérêt est d’améliorer les performances des systèmes d’armes antiaériens en temps réel. Ils ont modernisé leurs batteries de missiles sol-air SA-3 et SA-6, pour les rendre aptes à atteindre des altitudes élevées tout en se satisfaisant de devoir recourir à des radars de guidage et d’interception qui fonctionnent par intermittence et qui rendent leur détection par l’aviation américaine difficile, voire aléatoire.

Le déploiement de tels radars par Bagdad n’est pas une nouveauté en soi. Lors de leurs survols, depuis une dizaine d’années, du territoire irakien, les pilotes américains et britanniques y ont été confrontés. L’Ukraine, qui en fabrique et en a aussi exporté en Russie et en Ethiopie, a été accusée par Washington d’en avoir cédé à l’Irak via un intermédiaire qui pourrait avoir été la Serbie ou la Chine.

Malgré l’embargo décrété par l’ONU, il semble que des usines d’armement en ex-Yougoslavie, installées tant en Serbie, en Bosnie qu’au Monténégro en leur temps, ont fourni des matériels aux forces de Saddam Hussein. Cela aurait eu lieu par le biais d’une société d’Etat, la Jugoexport-import, qui a entretenu un bureau à Bagdad.

Les Etats-Unis ont formulé récemment de telles accusations auprès du président Vojislav Kostunica, "tombeur" de Milosevic, qui dit avoir tout ignoré de telles transactions sans, apparemment, en avoir convaincu les Américains. Ces opérations concerneraient le combustible utile aux missiles sol-sol SCUD irakiens, à des roquettes et à diverses munitions antichars. Entre autres fournitures, car cela n’est peut-être pas complet.

D’autres sources évoquent des livraisons de pièces détachées pour des avions de combat Mig, y compris des réacteurs de rechange, à l’occasion de contrats payés au comptant. Ce marché noir se tiendrait au nez et à la barbe des contingents de soldats du maintien de la paix en Bosnie et au Kosovo, où il existe des équipes spécialisées d’enquêteurs militaires à l’affût du moindre renseignement sur l’existence de stocks d’armes clandestins dans les Balkans.

Jacques Isnard

ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 30.11.02

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