Monsieur le Secrétaire d’Etat, Mesdames, Messieurs les Ambassadeurs, Mesdames, Messieurs,

Je voudrais tout d’abord vous dire, Monsieur le Secrétaire d’Etat, mon émotion à l’écoute de votre magnifique discours, et combien j’ai été personnellement touchée par vos paroles à mon endroit.

Déportée à Auschwitz, à l’âge de 16 ans, puis libérée au camp de Bergen-Belsen en avril 1945 par les armées alliées, je pensais à la stupéfaction horrifiée des soldats britanniques en découvrant dès leur entrée dans le camp les cadavres accumulés sur le bord de la route et les squelettes titubants que nous étions devenus. Nul cri de joie de notre part. Seulement le silence et les larmes d’émotion et de tristesse. Nous n’osions croire que, même au dernier moment, nos bourreaux n’avaient pas réussi à nous tuer pour faire disparaître toute trace de leurs crimes. Ce fut le cas de milliers de déportés qui furent contraints par les SS de marcher jusqu’à épuisement, avant de mourir au bord de la route, alors que la fin de la guerre était toute proche.

Nous pensions aussi à tous ceux et celles qui n’étaient plus là et ne rentreraient jamais chez eux. Ma mère, que vous avez eu l’attention d’évoquer, était morte du typhus quelques semaines auparavant et ma sœur était mourante. C’est par miracle, à quelques jours près, qu’elle fut sauvée.

Depuis près de 60 ans, je sais ce que je dois à tous ceux qui ont combattu contre les nazis et particulièrement aux Américains, qui, une fois encore, alors qu’ils n’étaient pas directement menacés, avaient traversé l’Atlantique pour défendre la liberté, notre liberté.

J’ai eu maintes fois l’occasion de le dire, notamment lorsque j’ai été invitée à New-York, il y a près de 30 ans par Nahum Goldman à parler de l’Holocauste devant le Congrès Juif Mondial qu’il présidait.

Je ne le dirai jamais assez et toujours avec la même émotion et la même reconnaissance. C’est celle que j’ai ressentie certes avec une intensité particulière le 6 juin 1994, lors de la commémoration du 50ème anniversaire du débarquement. Alors Ministre, j’avais l’honneur d’être aux côtés de la Reine Elisabeth d’Angleterre, sur la plage d’Arromanche pour assister au défilé des vétérans anglais qui avaient débarqué sur cette plage 50 ans auparavant. Une fois encore, je n’ai pu m’empêcher de pleurer lorsque j’ai entendu la Reine rendre hommage au courage et à l’héroïsme des soldats venus de tous les continents, puis évoquer ma présence pour affirmer que les énormes sacrifices consentis par les Alliés n’étaient pas trop chers payés pour la libération des peuples asservis par les nazis et sauver les derniers survivants des camps de concentration.

Cinquante huit ans ont passé depuis notre libération. Il n’y a pas de jours où les déportés survivants ne pensent à ce qu’ils ont vu et vécu. Ce passé nous hante. Non pas tant les souffrances, l’épuisement, la faim, le froid et le sommeil. Tout cela peut s’oublier, même les pires humiliations tendant à nous priver de toute dignité humaine, nous traitant non pas comme des esclaves, mais comme des déchets, des " stuck ", qui n’avaient plus pour les identifier qu’un numéro tatoué sur leur bras. Ce qui nous hante, c’est le souvenir de ceux dont nous avons été brutalement séparés dès notre arrivée et dont nous avons très vite su qu’ils avaient été directement à la chambre à gaz.

Ce qui me hante aussi c’est la vision en mai et juin 1944 des Hongrois dont les trains se succédaient sur la rampe et dont la plupart étaient immédiatement mis de côté pour être gazés, les jeunes enfants donnant la main à leur mère ou une grande sœur. En deux mois, plus de quatre cent mille Hongrois sont arrivés à ce seul camp d’Auschwitz-Birkenau.

Ce sont plus d’un million de Juifs et de tziganes qui ont été exterminés à Auschwitz. Nous en avons été les témoins horrifiés. C’est cela l’horreur, la pire des tragédies de l’histoire de l’Humanité, que l’on n’a pas le droit d’oublier. Avant de disparaître, nous nous sentons le devoir de transmettre aux générations qui prennent la relève, aux opinions publiques de nos pays et aux responsables politiques comment sont morts 6 millions de femmes et d’hommes, dont 1 million ½ d’enfants, simplement parce qu’ils étaient nés juifs.

C’est pourquoi je remercie le GAIS (Groupe d’action internationale pour la mémoire de la Shoah) et le Gouvernement américain qui en assume cette année la présidence, avec autant d’engagement et d’efficacité.

Cette réunion a été l’occasion de faire le point des progrès accomplis dans le domaine de l’éducation sur l’Holocauste et de réfléchir aux actions à prévoir pour l’avenir. En quelques années, les progrès sont loin d’être négligeables ; qu’il s’agisse de renforcer, par de nouveaux projets, les mesures prises dans chacun de nos pays ou d’harmoniser et coordonner nos programmes, autant que faire se peut, compte tenu de la diversité des situations.

Le GAIS, en accueillant progressivement en son sein les représentants des pays d’Europe Centrale et de l’Est, a largement contribué à ce que l’histoire de l’Holocauste y soit enfin enseignée. Plus de quatre vingt dix pour cent des Juifs de Pologne, des Pays Baltes, d’Ukraine ou de Biélorussie ayant été assassinés, dans les ghettos, les chambres à gaz ou encore massacrés à ciel ouvert par des sections spéciales, les rares survivants n’ont pas été en mesure de lutter contre l’oubli imposé par les régimes communistes en place.

Enfin libres, ces pays, qui avaient été privés d’histoire et de mémoire, prennent désormais conscience de l’enjeu démocratique que représente pour chaque pays la vérité sur son passé. Les communautés juives renaissantes forment l’espoir qu’il leur soit enfin rendu justice.

Vous me permettrez de vous faire part de quelques réflexions sur la spécificité de la situation française par rapport à celle des autres pays européens occupés par les nazis.

En 1940, la France comptait environ 300.000 Juifs. 78.000 ont été déportés, dont 75.000 ne sont pas revenus. 75.000, la population d’une ville déjà importante pour un pays comme la France, et pourtant le pourcentage de Juifs victimes de l’Holocauste y est bien moindre que dans tout autre pays occupé.

Au retour, les survivants, souvent des adolescents ayant perdu toute leur famille, éprouvaient le besoin de parler : ils se sont heurtés à un mur de silence, une véritable chape de plomb. Il a fallu des années pour que l’Holocauste s’inscrive dans la réalité de l’histoire de nos pays.

De la douleur de nos proches à entendre les récits des atrocités que nous avions eu à supporter et qui, aujourd’hui, nous interrompent sans même s’en rendre compte, aux sentiments de culpabilité de tous ceux qui avaient plus ou moins conscience qu’ils auraient pu faire davantage pour sauver des Juifs, en passant par l’incrédulité ou l’indifférence, il est difficile de discerner les raisons de ce rejet inexprimé du passé. Un rejet si puissant que ce sont les déportés qui ont été longtemps accusés de ne pas avoir parlé. Aussi serait-il intéressant, pour le GAIS, me semble-t-il, de se pencher sur les raisons complexes de ce long et lourd silence.

C’est entre eux, durant des années, que les anciens déportés ont préservé la Mémoire intacte, puisque les historiens eux-mêmes récusaient la validité de leurs témoignages, au motif qu’émanant des victimes elles-mêmes, il convenait de s’en méfier.

Longtemps récusé par les historiens, ce travail de Mémoire a été assumé par les survivants qui ne pouvaient ni ne voulaient oublier, ne serait-ce que pour tenir l’engagement pris auprès de leurs camarades. La Fondation pour la Mémoire de la Shoah, que je préside, créée depuis près de trois ans et dotée d’un fonds constitué par le remboursement des spoliations en argent dont les propriétaires ou leurs ayants-droits n’ont pu être retrouvés, permet d’initier ou de soutenir tous les projets susceptibles de contribuer, tant à l’œuvre de Mémoire, qu’aux travaux des historiens.

Il y a peu encore, je ne pouvais croire que le négationnisme puisse réellement prospérer. Nul historien, digne de ce nom, ne lui a jamais accordé un quelconque crédit. La banalisation, résultant des comparaisons faites entre l’Holocauste et des événements, certes tragiques, mais de nature toute différente, m’inquiétait davantage. Elle ramenait l’extermination des juifs et des tsiganes à un crime de guerre parmi d’autres, sans en préserver l’unicité résultant de la spécificité idéologique, la planification et l’efficacité dans la mise en œuvre.

Sans changer d’opinion sur ce risque réel, d’ores et déjà en voie de se réaliser et même de se retourner de façon scandaleuse contre Israël, accusé par certains de crime contre l’humanité, je m’inquiète de plus en plus des nouvelles formes du négationnisme. Ce ne sont pas seulement les journaux et les livres scolaires de quelques pays qui diffusent largement une propagande nauséabonde, ce sont aussi leurs télévisions qui, par satellites, inondent le monde entier de ces mensonges.

C’est pourquoi, au-delà d’un effort accru en faveur de l’enseignement de l’Holocauste, qui doit porter aussi de façon très explicite sur ses origines idéologiques, culturelles, voire religieuses, autant que sur les faits eux-mêmes, il convient de ne faire preuve d’aucune complaisance vis à vis du négationnisme. Disant cela, je sais bien le respect que l’on doit à la liberté d’opinion, mais est-il admissible que des mouvements de mieux en mieux organisés à cet effet puissent, à travers les réseaux d’internet, diffuser la haine et le mensonge ?

Il me paraît souhaitable, ne serait-ce que pour protéger les jeunes, qui passent maintenant des heures devant leur écran, devenu leur passe-temps et leur instrument préféré, que des mesures soient prises sur le plan international pour mettre un terme à de tels messages. Les Tribunaux français, récemment, n’ont pas hésité à interdire certains sites.

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Comment pourrais-je enfin ignorer vos inquiétudes concernant la montée de l’antisémitisme ? Comment pourrais-je d’ailleurs le faire alors que le Président de la République et le Gouvernement en font eux-mêmes état pour condamner cette situation et prendre des mesures fortes pour y mettre un terme.

Contrairement à ce que beaucoup imaginent, il ne s’agit pas de l’antisémitisme traditionnel de l’extrême droite, ni de l’antagonisme entre christianisme et judaïsme, ni même du populisme xénophobe qui en a été le successeur, mais de la dérive haineuse d’un antisionisme militant qui est souvent l’apanage de groupuscules d’extrême-gauche.

Il s’agit, depuis quelques années, d’un tout autre phénomène qu’il est encore plus difficile de contrecarrer, dans la mesure où il traduit de vrais problèmes politiques et un mal de vivre, notamment chez des jeunes issus de l’immigration. La France a eu à faire face, depuis une trentaine d’années, à une profonde mutation.

Traditionnellement " terre d’accueil ", elle a, pendant des décennies, parfaitement su intégrer les nombreux étrangers venus en vagues successives de l’Est ou du Sud de l’Europe. Ils sont aujourd’hui français parmi d’autres, qui ont trouvé toute leur place dans une société qu’ils ont souvent contribué à enrichir.

Ce modèle n’a pas aussi bien fonctionné avec les nouveaux migrants venus pour travailler mais pas nécessairement s’installer définitivement. Leurs familles les ont rejoints et il y a aujourd’hui entre 5 et 6 millions de musulmans qui ont subi de plein fouet les crises économiques successives, entraînant chômage et discriminations. Leur intégration pose problème. Pour eux, l’ascenseur social n’a pas fonctionné.

La violence dans les quartiers est hélas banale. Entre jeunes Musulmans, elle reste une lutte entre clans rivaux. A l’encontre des Juifs, qui sont aujourd’hui environ 600.000, compte tenu de ceux qui sont venus d’Europe de l’Est et d’Afrique du Nord, elle revêt trop souvent un caractère antisémite.

Depuis septembre 2000 et la 2ème Intifada, le climat s’est beaucoup alourdi. Solidaires de la cause palestinienne, nombre de jeunes Musulmans ne font guère de différence entre l’antisionisme et l’antisémitisme. En dépit des mesures de sécurité renforcée, quelques synagogues et écoles juives ont fait l’objet de dégradations, et des Juifs ont été menacés ou agressés ; même si le nombre des incidents reste limité, un sentiment d’insécurité s’est développé au sein de la communauté juive.

Les autorités françaises ont fermement réagi, d’une part en poursuivant les auteurs de ces infractions, d’autre part en renforçant la protection des personnes et des bâtiments communautaires.

Des sanctions exemplaires ont été prises par le Ministre de l’Education Nationale à l’encontre des auteurs de ces incidents. Il a par ailleurs rappelé à tous les enseignants qu’ils ne devaient tolérer aucune complaisance en ce domaine, l’école devant être l’apprentissage du " vivre ensemble " et de la tolérance.

Cela dit, il n’est pas toujours facile pour les enseignants de faire face à la montée de la violence dans des classes où se trouvent des enfants d’appartenances ethniques et religieuses aussi diversifiées, alors que les parents n’ont plus d’autorité sur leurs enfants. Paradoxalement, dans le même temps, les sondages d’opinions, récemment réalisés, ne traduisent aucune montée de l’antisémitisme. En dépit des difficultés rencontrées dans quelques établissements scolaires, l’enseignement de la Shoah, obligatoire depuis longtemps, trois fois au cours de la scolarité, s’est nettement amélioré en qualité depuis quelques années et le nombre de voyages à Auschwitz organisés par des professeurs à l’intention de leurs élèves ne cesse d’augmenter. Je pense, au demeurant, que chacun a droit à son histoire et que si l’enseignement de la Shoah est de portée universelle, on ne devrait pas exclure des programmes scolaires, l’histoire des pays dont sont originaires de nombreux élèves.

Aussi, je tiens ici à rendre hommage aux nombreux enseignants qui, volontairement, au-delà de leurs obligations professionnelles, s’impliquent personnellement dans l’enseignement de la Shoah pour en transmettre un message de tolérance. De même je rends hommage aux nombreux rabbins et imams, prêtres et pasteurs, qui réunissent conjointement des jeunes de toutes confessions pour leur apprendre à se respecter, à dialoguer et à vivre ensemble.

A peine élu, pour la première fois, Président de la République, en 1995, Jacques Chirac reconnaissait la responsabilité de l’Etat français en ces termes : "transmettre la mémoire du peuple juif, des souffrances et des camps, témoigner encore et encore, reconnaître les fautes du passé et les fautes commises par l’Etat, ne rien occulter des heures sombres de notre histoire, c’est tout simplement défendre une idée de l’homme, de sa liberté, de sa dignité. C’est lutter contre les forces obscures toujours à l’œuvre". Il ne s’agissait pas pour lui d’une formule toute faite mais de sentiments qu’il ressent profondément depuis longtemps.

De son côté, le Premier Ministre de l’époque, Lionel Jospin, a pris la décision d’allouer à la charge du budget de l’Etat, un capital ou une rente à tous les orphelins dont le père ou la mère était mort en déportation, victime des persécutions antisémites.

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Mais puisque ayant aujourd’hui, ici, l’honneur de vous adresser la parole, je tiens à vous dire encore quelques mots de mon pays. A plusieurs reprises, et notamment il y a quelques années à Miami, lors d’une grande réunion des membres féminins d’Hadassa, j’ai observé combien les Juifs américains conciliaient leur attachement à leur pays et la solidarité avec Israël.

Il en va de même pour les Juifs-français : nous sommes français. Certains d’entre nous appartiennent à ces familles juives, qui les premières en Europe ont acquis la pleine citoyenneté depuis plus de deux cents ans, grâce à la Révolution Française. Pour autant, nous n’entendons par renoncer à notre judaïsme, qu’il soit d’ordre religieux ou culturel. A travers ces liens, nous sommes nécessairement solidaires d’Israël, anxieux et attentifs à la survie de ce petit pays sur lequel pèsent tant de menaces. Même si nous n’en sommes pas citoyens et que nous n’y vivons pas, nous sommes comme eux, comme vous, divisés sur les solutions à venir pour qu’enfin la paix et la sécurité lui soient garanties, pour que la prospérité y revienne. Et surtout qu’Israël ne soit pas injustement condamné et mis au banc des Nations.

Aussi, me référant aux propos tenus le 30 avril, devant le Congrès, par le Secrétaire d’Etat Colin Powell, à l’occasion des journées consacrées à la mémoire des victimes de l’Holocauste, je forme l’espoir, un immense espoir que, grâce à vos efforts et ceux de toutes les démocraties, impliquées dans ce processus, la paix règne enfin sur Israël, une paix non fondée sur la force des armes mais sur les droits reconnus tant des Israéliens que des Palestiniens à avoir leur patrie dans laquelle les uns et les autres puissent vivre en sécurité. Je n’en ignore pas les difficultés et que la route sera longue. Cela suppose des concessions de part et d’autre, difficiles pour les uns et les autres. Ils ne pourront pas y parvenir sans un fort soutien.

Ancienne présidente du Parlement Européen, je tiens à vous dire, en conclusion, que sans doute réconcilier les Allemands et les Français en 1945 n’était guère plus aisé.

Avec le soutien des Américains à travers le plan Marshall, la volonté de quelques-uns a triomphé. De cela aussi je leur suis reconnaissante.

Je vous remercie de m’avoir écoutée.