La présidente rappelle le protocole de publicité des travaux de la commission d’enquête et fait prêter serment à M. Lebigot.

Mme Nelly OLIN, Présidente - Monsieur Lebigot, vous êtes président de l’association France sans drogue. Je vais vous donner la parole pour que vous fassiez votre exposé, que vous essaierez de tenir en une dizaine de minutes pour permettre ensuite au rapporteur et aux sénateurs ici présents, membres de la commission, de vous poser des questions.

M. Serge LEBIGOT - Merci, madame la présidente. Mesdames et messieurs les Sénateurs, depuis quelques années, émergent dans notre pays deux opinions divergentes sur les réponses à donner aux problèmes des drogues :

- certains, qu’ils soient issus du monde médical, de l’enseignement, de l’éducation ou qu’il s’agisse tout simplement de parents, demandent une meilleure information sur les dangers des drogues et des sanctions beaucoup plus sévères contre les trafiquants dans l’objectif d’en limiter au maximum l’usage ;

- d’autres, au contraire, relayés par la MILDT, favorisent l’apprentissage des drogues sans risques. C’est ce qu’on appelle plus communément "la gestion des risques".

Aujourd’hui, un discours empreint de défaitisme plaide l’inutilité d’un combat perdu d’avance contre la drogue. Ce discours engendre une situation de compromis favorisant l’idée de "faire avec la drogue" et non contre elle.

Alors que je pensais qu’être contre la drogue allait de soi dans ce pays, il s’avère que tel n’est plus le cas pour certains responsables. Non qu’ils se déclarent pour la drogue, mais qu’ils prônent l’inadéquation d’un "contre" pour privilégier la thèse de l’accommodement. Ces mêmes responsables passent allègrement d’un "faire avec" au pur et simple "laisser faire" et s’abritent ainsi derrière le nouvel idéal que représente, en matière de toxicomanie, la politique de réductions des risques qui domine par défaut depuis 1995.

Tout nouveau modèle s’accompagne d’un nouveau vocabulaire. Le dictionnaire de l’usage des drogues a ainsi été révisé. La pierre de touche de cette évolution en est l’expression "usager de drogues", destinée à remplacer celle de "toxicomane" ou de "drogué". Mais de la drogue, en vérité, on n’use pas ; c’est elle qui use. Tout le vocabulaire se trouve ainsi progressivement perverti. Les risques qu’il s’agit d’éviter ne sont plus ceux inhérents à l’introduction d’un poison dans le corps mais les risques opportunistes comme les infections.

La prévention ne vise plus à détourner de la drogue mais à éviter les dommages collatéraux. "L’usager de drogue" se retrouve ainsi inscrit dans un jeu de rôle : c’est un "citoyen" rendu responsable devant son auto-empoisonnement. Or la drogue est un poison. Faut-il une nouvelle fois le rappeler ?

Le terme de "poison" est devenu suranné, mais nous savons tous ce qu’il signifie. On désigne comme poison toute substance qui porte atteinte à la santé ou à la vie lorsqu’on l’avale ou qu’on l’absorbe de quelque autre manière. Poison est synonyme de toxique. Les drogues sont, elles aussi, du poison, mais, à la différence des produits ménagers ou des détergents, aucune étiquette ne l’indique. Les fournisseurs de ces poisons n’ont aucun intérêt à ce que le consommateur fasse le rapprochement entre ce qu’il consomme et les effets néfastes qu’ils engendrent.

Or la politique que je viens de vous décrire n’a lieu d’être que si la drogue est autorisée, ce qui paraît extravagant. Il suffit pour cela de prêter attention au propos de certaines associations qui affirment que la prohibition accroît les risques de contamination. En vérité, cette politique de réduction des risques n’est cohérente qu’à une double condition.

Premièrement, ne cesser de répéter que la misère causée par la drogue est une conséquence de la politique répressive de l’Etat et, surtout, se jouer du désarroi des citoyens excédés par les dealers et les toxicomanes qu’ils côtoient tous les jours et les inciter alors à une certaine forme de lobbying dans le but d’accéder à une requête : créer des structures adaptées qui feraient lâchement disparaître les scènes de drogue aux yeux des citoyens. En effet, qui ne voit rien ne sait rien. Pour résumer la démarche, les initiateurs de cette politique misent sur la lâcheté des citoyens tout en les manipulant à leur insu.

Deuxièmement, minimiser les dangers des drogues, priver la population d’informations objectives et organiser des centres officiels de consommation de drogues représente la phase effective du projet. Cela suppose l’ouverture de maisons closes où le drogué se shoote sous contrôle médical, s’assurant ainsi que la dose n’est pas mortelle et, surtout, que l’empoisonnement n’infecte pas.

A cet acte citoyen serait accordée — cela va de soi — une licence citoyenne et à la drogue fournie par des dealers citoyens serait lié un label qualité NF. Comment accepter cet état de fait, si ce n’est au prix d’une quelconque lâcheté ?

Plus grave encore, comment les responsables de la MILDT, que ce soit l’ancienne présidente ou son successeur, peuvent laisser entendre qu’ils seraient pour explorer cette voie ?

Il nous faut donc relancer le débat : se prononce-t-on réellement contre la drogue ? Refuse-t-on les centres de shoot ? Les médecins accepteront-ils de doser l’auto-empoisonnement du drogué au nom de son libre arbitre ? Les tenants de la réduction des risques peuvent-ils nous faire croire que substituer une seringue à une autre suffit à en rendre inoffensif le contenu ?

Une autre catégorie de biens pensants, que je qualifierai ici d’irresponsables, proposent carrément de légaliser les drogues et, surtout, le cannabis. Personne n’a encore suggéré qu’il faudrait rendre les drogues accessibles aux enfants, mais ceux qui prônent la légalisation des drogues en pensant qu’elles seraient moins tentantes pour les jeunes ne se rendent pas compte qu’elles leur deviendraient de ce fait plus accessibles.

La légalisation amènerait de fait à une escalade de la consommation de drogues et à une augmentation des risques,dépendances et dégâts engendrés.

Dès les années 60, toute une génération, en toute ignorance, a adopté le cannabis et, depuis, certains post-soixante-huitards de toutes professions en vantent encore l’usage. Ils omettent toutefois d’informer qu’une des nouvelles variétés, appelée "skunk", est quinze fois plus forte que le cannabis qui circulait il y a vingt ans.

Ils essaient aussi de faire passer le message selon lequel le cannabis est moins néfaste que le tabac, relayés en cela par une certaine presse et, surtout, par un parti politique qui n’a de cesse de faire la promotion du cannabis et d’en demander la légalisation.

Or le récent rapport de l’Inserm ou les études britanniques et australiennes révèlent, entre autres, que le cannabis contient bien plus de goudron que la cigarette.

Il faut différencier l’usage du tabac ou de la consommation modérée d’alcool de la prise de drogue illicite. La drogue n’est utilisée que pour ses effets anormaux. Certaines drogues prises en groupe, comme le cannabis ou l’ecstasy, ne sont pas consommées dans le but de célébrer un événement ou de s’en réjouir, mais pour atteindre un état physique et psychique artificiel.

Si l’on en croit les statistiques, la plupart des jeunes qui fument du cannabis ne passent pas nécessairement aux drogues dures. Pourtant, la grande majorité de ceux qui consomment de l’ecstasy, du LSD ou d’autres drogues ont commencé par fumer des joints.

Le souci d’affirmation dans un groupe justifie chez un certain nombre de jeunes l’essai de la première prise de drogue. Le désir d’enfreindre l’interdit n’est que secondaire par rapport au désir d’appartenir. La plupart ne considèrent pas le fait de se droguer comme un acte de rébellion, mais plutôt comme un acte de conformisme : fairece qui est demandé pour être accepté au sein du groupe. Cette attitude est reconduite dans le choix des vêtements ou de la coupe de cheveux.

A contrario, d’autres affirment qu’ils ont essayé parce que les copains le font ou pour bien voir quels en sont les effets. Il résulte de ces deux approches que la drogue, pour les jeunes, est devenue une pratique sociale et le vecteur d’un conformisme de groupe. On peut noter à ce propos que les jeunes de 14/15 ans sont ceux qui subissent le plus cette influence du clan.

Certains acteurs du débat sur les drogues répandent l’idée fausse selon laquelle l’usage des drogues a traversé l’ensemble des populations au fil des civilisations. Ils ont tort. Dans les civilisations anciennes, même les plus évoluées, seuls les sorciers et les prêtres utilisaient à des fins mystiques certaines substances chimiques affectant le cerveau. Jamais la drogue n’a fait partie de la société civile.

Est-il permis, à des fins de garantir un marché à ceux qui les vendent, d’empoisonner notre cerveau avec des substances toxiques et de banaliser ainsi auprès des jeunes l’expérience de la drogue ?

Il y a trente ans, quand un jeune fumait en cachette une cigarette, il se croyait courageux. Si inhaler du poison est courageux, alors il l’était. Certains jeunes, aujourd’hui, fument des joints, prennent de l’ecstasy ou consomment parfois d’autres drogues. Ils ont besoin d’en absorber des quantités de plus en plus grandes pour atteindre l’effet recherché. Cela est-il vraiment courageux ?

Ce qui est encore plus révoltant, c’est qu’au cours de ces dernières années, on ne leur a pas dit la vérité. Pire encore, on les a abreuvés d’innombrables mensonges. Dire simplement aux jeunes de ne pas se droguer n’est pas suffisant. Il faut leur dire tout ce que l’on sait sur les drogues et pourquoi l’usage en est interdit.

Quand de nouvelles drogues telles que les drogues de synthèse, comme l’ecstasy, apparaissent, on dit souvent d’elles qu’elles ne sont pas dangereuses. Aujourd’hui, beaucoup de ces drogues circulent dans les raves parties et trop de personnes pensent que les rave sont acceptables à condition qu’une équipe médicale soit présente. Cela veut-il dire que les jeunes ne peuvent passer une nuit à danser, rire, discuter, sans que des médecins soient prêts à intervenir ?

Que valent par ailleurs les testings organisés dans les rave parties par quelques associations financées par la MILDT ou la DDASS, quand on sait qu’un jeune peut très bien mourir d’un ecstasy de pure MDMA ? Il faut arrêter de faire croire que les drogues ne sont nocives qu’à cause de ce qu’on y ajoute. La drogue elle-même est nocive, et c’est ce qu’on omet de dire.

Apprendre aux jeunes à utiliser la drogue en prenant le moins de risques possible n’est pas ce qui devrait leur être enseigné. On devrait plutôt leur inculquer que refuser la drogue est un comportement normal. Il faut enfin parvenir à faire passer ces messages et cesser de considérer la génération montante comme une génération perdue. Ce serait terrible pour eux et pour l’avenir de notre civilisation d’abandonner la partie.

Dire aux jeunes que, s’ils veulent absolument se droguer, ils doivent le faire de manière raisonnée est une solution de facilité, mais elle est d’une infinie tristesse. Un tel message n’est autre qu’une démission. Il n’y a rien de raisonnable à se droguer et il n’y a pas non plus d’usage sans risque de la drogue. Nous ne ferons aucun progrès tant que l’on aura pas mis fin à la propagande qui parle d’un usage sans risque de la drogue. Il n’y a pas d’usage sans danger des drogues, car toutes provoquent des dégâts. Si l’on veut convaincre les jeunes des dangers des drogues, il faut, d’une part, une meilleure information et, d’autre part, des peines plus lourdes à l’encontre des trafiquants.

Dans certains quartiers de grandes villes, il est presque plus facile de se procurer de la drogue qu’un timbre-poste. Il faut que cet état de fait cesse, il faut que la drogue cesse d’être à la mode. Nous devons convaincre les jeunes qu’elle n’a rien de cool et qu’ils n’en n’ont pas besoin. Ce sera difficile mais réalisable ; certains pays comme la Suède nous ont montré la voie.

J’aimerais, avant de conclure, dire un mot sur les programmes de substitution. En choisissant d’accepter les traitements à long terme de substitution, notre société a choisi la voie de la facilité. On ne demande plus aux toxicomanes d’arrêter sa consommation et, de ce fait, il perd sa motivation à suivre une thérapie visant l’abstinence. Il accepte passivement cette pseudo-aide sans engager sa responsabilité. Choisir de mettre sous dépendance la plus grande partie de sa population toxicomane, c’est se débarrasser du besoin de comprendre les raisons qui poussent cette population à sa déviance. Pire, c’est officialiser et entretenir la dépendance du toxicomane.

L’Etat a ainsi évité, pendant de nombreuses années, de mettre sur pied une véritable politique en matière de toxicomanie. Quand on met ce concept au même plan que les méthodes de thérapie et de désintoxication reconnue, cela signifie qu’on se détourne de l’objectif d’abstinence. Or cette objectif est commun à toutes les thérapies efficaces des dépendances. Recourir à une autre méthode signifie qu’on abandonne tout espoir de guérir le toxicomane et qu’on l’emprisonne en permanence dans une camisole de force chimique sous le contrôle des médecins et de l’Etat. Il s’agit donc d’une vraie prolongation de la toxicomanie.

Dur constat pour la MILDT, qui axe depuis plusieurs années ses actions uniquement sur la réduction des risques et la substitution. Le seul ouvrage, publié par la MILDT qui aurait pu faire acte de volonté de prévention, s’intitule "Savoir plus, risquer moins" et a malheureusement pour seul défaut de minimiser les risques d’absorption de certaines substances. J’aurais plutôt souhaité voir apparaître sur le marché un ouvrage plus sérieusement renseigné, s’intitulant "Savoir plus et mieux pour ne pas consommer".

Mme la Présidente - Merci, monsieur le Président. Monsieur le Rapporteur, vous avez la parole.

M. Bernard PLASAIT, Rapporteur - Merci. Nous sommes évidemment à la recherche de tous les éléments qui permettraient de dégager la politique la meilleure pour lutter contre ce fléau qu’est la consommation de drogues. Je pense qu’il faut se garder de tout excès et trouver non pas le point d’équilibre mais l’endroit où se situe sans doute la vérité. C’est pourquoi il convient de se garder de banaliser et de diaboliser. C’est en ce sens que je voudrais vous poser quelques questions.

Votre association et ce que vous venez de nous dire montre que vous souhaitez l’éradication totale des drogues. Ne considérez-vous pas cependant qu’il y a quelque chose d’utopique dans cette idée, dans la mesure où il nous a été dit (et on peut penser que ce n’est pas totalement sans fondement) qu’une société sans drogue n’existe pas. La preuve en est d’ailleurs qu’il existe des drogues licites.

Par conséquent, dans le contexte social de notre pays, avec son histoire et sa culture, et dans un contexte européen, comment peut-on réellement envisager l’éradication totale des drogues ?

M. Serge LEBIGOT - Le nom "France sans drogue" n’est qu’un nom et nous ne demandons pas l’éradication totale car nous savons très bien que ce serait utopique. En revanche, on peut arriver à une très forte diminution. Certains pays, comme la Suède, qui avaient dépénalisé et libéré les drogues dans les années 70, sont revenus en arrière dix ans après. On connaît les chiffres de la Suède : ce pays connaît à l’heure actuelle le taux le plus bas de consommateurs de cannabis en Europe.

Pour arriver à ce système, il faut faire de la prévention. Or elle n’existe pratiquement pas et ce ne sont pas les quelques livres de la MILDT qui sont de la prévention. Ce n’est pas en disant aux jeunes qu’il faut en savoir plus pour consommer mieux et modérément que l’on fera avancer les choses. Le mieux est de leur apprendre à ne pas consommer du tout. Jusqu’à maintenant, aucun discours n’a été fait en ce sens.

Quant aux actions dans les écoles, on sait très bien qu’il y en a très peu. J’ai personnellement quatre enfants et jamais ils n’ont été informés sur les dangers des drogues dans leurs écoles. J’ai une fille de 22 ans et je peux témoigner de ce qui se passe.

J’habite dans un quartier qui est considéré comme un haut lieu de la drogue dans Paris, le 18e arrondissement, là où, normalement, on devrait apprendre aux enfants que la consommation de drogues est dangereuse. Cela n’a jamais été fait, et je tiens à préciser que mes enfants sont dans les écoles du 18ème arrondissement. Je rencontre dans l’association de nombreux enfants qui n’ont jamais été informés, que ce soit à Paris ou en province. Il n’y a aucune information.

La seule information qui a été diffusée, c’est le livre de la MILDT, et on en connaît les conséquences. J’ai plusieurs témoignages de parents, dont celui d’une maman qui a perdu sa fille à cause de l’ecstasy et qui demande de porter plainte contre la MILDT, qu’elle accuse d’avoir causé la mort de sa fille car le livre de chevet de celle-ci était : Savoir plus, risquer moins".

Voilà le problème de la prévention. Je sais bien qu’une société sans drogue n’existe pas, mais on peut en diminuer énormément les effets.

M. le Rapporteur - Dans le même esprit, ne peut-on pas considérer que, d’une certaine manière, il s’agit de liberté individuelle ? Quand on est dans le cadre des drogues les plus dures, dont on connaît les effets réellement dévastateurs, on peut comprendre qu’on limite considérablement, voire qu’on en interdise totalement la consommation, ce qui est le cas de la législation actuelle. En revanche, si le cannabis ne présente pas autant de dangers que certains le disent et s’il présente quelques inconvénients mineurs, surtout pour celui qui consomme, après tout, pourquoi ne pas considérer comme une liberté individuelle le fait de fumer du cannabis chez soi ?

M. Serge LEBIGOT - Je travaille aussi dans le milieu artistique. De nombreux artistes font la promotion des drogues en disant : "Je consomme et cela ne me fait rien". Le problème, c’est de savoir à qui on s’adresse. Si on s’adresse à notre jeunesse et si on autorise demain à nos enfants de consommer, puisque les tenants de la dépénalisation disent qu’on ouvrira les coffee shops ou autres à partir de 16 ans, comment pourra-t-on le contrôler ? On sait bien qu’un enfant de 12 ans pourra très bien se fournir en cannabis.

Il faut savoir en outre que le cannabis qui avait cours il y a trente ans n’est plus le même aujourd’hui. A l’heure actuelle, on trouve différentes sortes de cannabis, en particulier le skunk, ou même l’aya, qui tirent à 35 % de THC. C’est pratiquement de la drogue dure.

Il serait grand temps que tous ces gens qui font la promotion de ces drogues en disant que c’est une question de liberté nous disent exactement quel genre de drogue ils vendraient, qui la vendrait et qui la contrôlerait. Cela veut dire que l’Etat serait obligé de contrôler une drogue avec un faible taux de THC alors que les dealers vendraient une drogue beaucoup plus forte, ce qui n’arrangerait absolument pas la situation, contrairement à ce qu’ils disent.

M. le Rapporteur - Je ne suis pas un partisan de la libéralisation, mais je pense qu’il est bon d’essayer de comprendre les éléments forts sur lesquels il faut s’appuyer pour éviter la poursuite de cette banalisation de la consommation du hash, notamment.

Cela me conduit à vous poser une autre question. En effet, j’ai lu dans l’une de vos publications que vous considériez que les facteurs de protection contre la drogue que sont le soutien affectif de la famille, les amis qui ne se droguent pas, la réussite scolaire, les perspectives professionnelles, les valeurs positives et les buts dans la vie sont les facteurs de protection les plus importants, mais ne croyez-vous pas que, justement, la grande difficulté de lutter contre ce fléau de la banalisation de drogue, notamment du cannabis, vient du fait que ces valeurs dont vous parlez sont terriblement absentes, précisément, dans les milieux et dans les lieux où on trouve le plus de gens exposés à cette contamination et à ce danger de la drogue ?

Accessoirement, si c’est bien dans ces endroits et pour ces personnes qu’il y a le plus de difficultés, que préconiseriez-vous pour que l’environnement soit restauré ?

M. Serge LEBIGOT - Depuis plusieurs années, je reçois beaucoup de jeunes de 15 ou 16 ans, car je suis aussi responsable d’une autre association du 18e qui s’occupe d’enfants défavorisés, et j’ai constaté, en leur posant la question, que de nombreux jeunes sont sous l’emprise du cannabis du fait de problèmes relationnels. Soit la famille est déstructurée, soit ils n’ont plus aucun contact avec elle, soit l’enfant ne parle plus à son père ou la fille à sa mère.

Par ailleurs, il apparaît que tous ces jeunes sont en instance d’échec scolaire. En effet, s’ils sont entrés dans un groupe pour consommer, c’est justement pour parler de leurs problèmes, souvent pour des raisons de timidité. Ensuite, le groupe les attache et tous ceux qui sont dans un groupe de consommateurs de cannabis ou d’autres drogues dans les lycées et les collèges se parlent de leurs problèmes familiaux. Je pense que j’ai répondu.

M. le Rapporteur - Puis-je vous demander ce qui vous a conduit à militer et à devenir un président d’association ?

M. Serge LEBIGOT - J’ai créé une association, il y a pratiquement vingt ans, après avoir été muté dans un petit village de province, parce que je me suis aperçu que beaucoup de jeunes de 12 ou 13 ans prenaient plaisir à consommer de l’alcool très fort dès le matin. Il s’agissait d’une association de prévention pour les jeunes consistant à les occuper et à faire de nombreuses activités à longueur d’année.

Il y a une dizaine d’années, j’ai été muté à nouveau à Paris, dans le 18e arrondissement et le quartier Marx Dormoy, où sont arrivés 1 200 toxicomanes au crack qui venaient de Stalingrad. Alors que j’avais quatre enfants, il s’est trouvé que, vers 1994, mes enfants ne voulaient plus aller à l’école pour la simple raison que, lorsque vous avez 60 ou 80 toxicomanes dans votre l’immeuble, vous vivez un véritable enfer.

Suite à cela, j’ai créé l’association "Entraide 18", que j’ai médiatisée un maximum en faisant venir plus de cent journalistes en 1999, j’ai organisé différentes marches contre la drogue et j’ai surtout déposé plainte, avec 3 000 habitants du quartier, contre les pouvoirs publics, parce que je considérais qu’on ne respectait pas les lois sur le trafic et la consommation des stupéfiants. Il est tout à fait anormal que, dans certains quartiers de Paris (je parle du mien, mais je pourrais aussi parler des Halles, de Château-Rouge ou de Stalingrad), les gens consomment des drogues dures, en particulier du crack et de l’héroïne, à la vue de tous les enfants, qui peuvent ramasser des seringues à longueur de journée. J’en ai remis moi-même plus de 400 à la MILDT l’année dernière en lui disant que cette politique est hyper dangereuse pour des quartiers entiers.

C’est de là que j’ai créé France sans drogue, en disant aux gens qu’il était grand temps de se rassembler pour lutter contre la drogue.

Mme la Présidente - Je voudrais aussi vous interroger sur les raisons pour lesquelles, selon vous, il y a une telle consommation de drogues. Je pense évidemment beaucoup aux drogues qui sont utilisées par les jeunes, c’est-à-dire le cannabis et les drogues chimiques ou médicamenteuses. Pensez-vous que le rôle de la situation psychologique dans laquelle se trouve l’enfant ou l’adolescent est absolument déterminant ou si la motivation n’est importante que pour 10 % ou 20 % de ces usagers de drogues qui, un jour, deviendront des usagers réguliers, puis dépendants, puis éventuellement de vrais toxicomanes pendant que le restant, c’est-à-dire 80 ou 90 % des gamins, ne consomme que parce que le produit est en circulation abondante, qu’on le trouve facilement et à bon marché et qu’il est d’autant plus difficile de ne pas le consommer devant les copains parce que c’est la mode ?

Autrement dit, selon vous, la quasi libre circulation du produit, malgré la loi, n’est-elle pas un facteur déterminant pour la consommation ?

M. Serge LEBIGOT - Dans une grande partie des cas, il n’est pas rare de trouver de la drogue en très grande quantité dans n’importe quelle ville de France. Je vais bien souvent en Espagne en vacances et je m’aperçois qu’au bord de la frontière franco-espagnole, on peut ramener toutes les graines de cannabis que l’on veut.

Il y a aussi un facteur d’incitation. Tous les promoteurs de la légalisation font des campagnes de publicité énormes. Dans tous les salons où les Verts sont présents, vous pouvez trouver tous les livres du CIRC qui vous expliquent comment consommer, rouler des joints et faire d’autres choses.

Il ne faut pas oublier que la MILDT elle-même est fautive puisqu’elle a banalisé pendant des années la non-dangerosité du cannabis et le principe de consommation de drogues sans risques. J’ai plusieurs livrets de la MILDT qui parlent de l’ecstasy et dans lesquels on ne dit à aucun moment que l’on peut mourir de ce produit, ce qui est sidérant. L’organe central de lutte contre la drogue ne vous informe pas des dangers de la drogue !

J’ai ce livret sous les yeux. On dit que prendre de l’ecstasy avec des cigarettes est dangereux parce qu’à force de fumer du tabac, on peut avoir un cancer, sans parler des dangers de l’ecstasy. Cela m’amène à me demander à quoi sert la MILDT.

M. le Rapporteur - Pouvez-vous nous préciser la formule exacte tirée de ce livret ?

M. Serge LEBIGOT - J’ai surligné ce passage assez surprenant : "Sous l’effet de l’ecstasy, certaines personnes consomment des quantités importantes de tabac. Ce dernier entraîne une dépendance physique et psychique rapide et forte. Un usage du tabac à long terme est très nocif pour le système cardio-vasculaire et respiratoire. Il est hautement cancérigène". C’est tiré du livre de la MILDT "Savoir plus, risquer moins". Il y a des quantités de petites brochures comme celle-ci sur le cannabis et d’autres produits et à aucun moment on ne parle du danger des drogues. Je trouve cela surprenant.

Il faut savoir que la MILDT finance aussi quantité d’associations qui font ouvertement la promotion des drogues. Certaines associations de support d’usagers tirent tous les trois mois un livre qui s’appelle "Se droguer heureux" et qui vante les mérites des injections et de la légalisation des drogues, le tout étant financé par l’Etat. Dans ce cas, quel message peut-on faire passer à des jeunes ?

Mme la Présidente - Nous aurions besoin de précisions sur ce point.

M. Serge LEBIGOT - Je peux parler de l’association ASUD, qui est financée par les pouvoirs publics.

M. le Rapporteur - J’en ai entendu parler, en effet.

M. Serge LEBIGOT - Le sigle signifie "Auto-support des usagers de drogues". ASUD dit ceci : "Les risques liés à la drogue se nomment répression, ignorance et ordre moral", et surtout pas le fait de consommer. Ce sont donc des gens qui attaquent la prohibition, bien sûr.

J’ai quelque chose de plus intéressant. L’année dernière, alors qu’ils étaient réunis avec le CIRC (le CIRC et ASUD travaillent en partenariat) dans un cinéma du 18e arrondissement, le Trianon, avec l’autorisation de l’ancien ministre de l’intérieur, il a été écrit ceci : "Le CIRC, ainsi que des militants d’ASUD, des jeunes Verts et de la LCR ont distribué un brin d’herbe aux participants majeurs". Je pensais jusqu’à maintenant que la distribution d’herbe était interdite en France. Cela s’est fait sous couvert des pouvoirs publics et ces gens-là sont financés par la MILDT !

M. le Rapporteur - Vous avez parlé tout à l’heure d’une revue. Quelle est son nom exact ?

M. Serge LEBIGOT - Il s’agit de la Revue des drogués heureux, qui est réservée aux usagers de drogue et que je n’ai pas pu me procurer.

M. le Rapporteur - Par conséquent, par l’intermédiaire de l’association, nous devrions normalement l’obtenir.

M. Serge LEBIGOT - Normalement, oui. J’ai rencontré récemment un magistrat qui voulait déposer plainte contre eux pour incitation à usage de drogue.

M. le Rapporteur - Madame la Présidente, je n’ai plus de question.

Mme la Présidente - M. Muzeau m’a demandé la parole.

M. Roland MUZEAU - Je vous ai écouté attentivement, monsieur le Président, et j’avoue que je suis un peu étonné des raccourcis que vous vous êtes autorisé à faire sur un propos qui, globalement, assimilait les responsables politiques (vous avez fait référence à des gens du spectacle et de la politique) sinon à la volonté de libéraliser le cannabis, du moins à une attitude de laisser-aller générale.

Je me dois de vous dire que c’est totalement inexact, que les quelques exemples que vous avez pu prendre il y a quelques secondes sur deux partis politiques ne peuvent pas être assimilés à la représentation nationale et qu’à ma connaissance, les pouvoirs publics d’hier, d’avant-hier et d’aujourd’hui n’ont jamais fait la promotion de la libéralisation ni manifesté quelque mansuétude à l’égard de l’usage de la drogue.

Vous avez eu des propos extrêmement durs sur la MILDT. Après les auditions qui ont eu lieu ici et la connaissance que j’ai de l’action de cet organisme, j’ai un avis totalement opposé au vôtre. Je crois qu’à aucun moment, la MILDT n’a eu l’attitude que vous lui prêtez. La MILDT a travaillé avec les moyens qui lui ont été donnés et dans des conditions difficiles sur un sujet controversé mais sur lequel, de façon ultra majoritaire, les politiques n’ont jamais cédé à ce qui est votre crainte et ce qui pourrait être la mienne : faire passer les drogues pour des produits naturels.

Il faut quand même que vous ayez cela à l’esprit car il me semble que c’est un point extrêmement important.

Vous avez évoqué le modèle de la Suède où tout se passerait dans le meilleur des mondes. La Suède a vu les cas d’usage de drogue multipliés par trois, tout en partant de très bas, comme vous le savez, et n’a pas trouvé de solution miracle par rapport à notre pays, ni en matière de justice, ni en matière de droit pénal, ni en matière de répression. La Suède a vu aussi ses crédits consacrés à la prévention et aux soins diminuer de 50 %. Par conséquent, la situation n’est pas aussi idyllique en Suède qu’il pourrait paraître.

Ce qui m’a intéressé malgré tout dans votre propos, c’est qu’il puisse exister dans notre pays cette certitude que les pouvoirs publics laisseraient faire au fil de l’eau des pratiques qui sont dangereuses pour la santé des jeunes et des moins jeunes. J’en suis très étonné.

M. Serge LEBIGOT - Je vais me permettre de vous répondre. Je n’ai pas dit que tous les politiques allaient dans ce sens, mais je suis désolé de vous rappeler que l’ancien ministre de la santé prône ouvertement la dépénalisation du cannabis : M. Kouchner en a toujours été un fervent défenseur. Je possède un document de la Coalition des radicaux anti-prohibitionnistes (CORA), dont M. Kouchner est le représentant en France, qui prouve que la CORA demande ouvertement la légalisation de toutes les drogues.

Comme j’ai parlé de partis politiques, je veux parler en particulier des Verts. Tous les adhérents des Verts prônent la légalisation des drogues et la dépénalisation du cannabis. Certes, je connais aussi beaucoup de gens, quel que soit leur bord, qui sont contre les drogues. Malheureusement, il faut signaler que des politiques sont pour la dépénalisation.

Certaines personnes dans le show-biz, notamment un grand tennisman, disent ouvertement qu’elles consomment du cannabis et que cela ne leur fait rien. Dire cela aux jeunes est dangereux.

Je mets en cause les politiques car je vois ce qui se passe dans nos quartiers : on consomme de la drogue au vu de tout le monde et si tous les habitants le voient, comme moi-même, les politiques le voient aussi. Qu’attendent-ils pour faire quelque chose ?

M. le Rapporteur - Pouvez-vous nous donner des précisions sur cette association internationale qui se nomme la CORA ?

M. Serge LEBIGOT - Il s’agit d’une association qui a été créée en Italie, qui a deux représentants au Parlement européen, qui s’appelle la Coalition des radicaux anti-prohibitionnistes (je vous laisserai le document que j’ai trouvé sur Internet) et qui est composée, comme elle le dit elle-même, "de citoyens et de personnalités politiques anti-prohibitionnistes européens qui prônent la voie de la légalisation." On y trouve un grand nombre de représentants et je ne suis pas arrivé à avoir tous les noms, mais je sais qu’y figurent Daniel Cohn-Bendit et Noël Mamère et que Bernard Kouchner en est le représentant en France. Que je sache, prôner la légalisation des drogues, c’est accepter que la drogue soit en vente libre.

Mme la Présidente - Il nous reste à vous remercier, monsieur le Président, et à vous souhaiter bon courage dans vos missions. Nous vous demanderons de nous laisser tous les documents auxquels vous avez fait référence et il est possible que nous vous demandions un complément d’information ou des documents que vous n’aviez peut-être pas sous la main.


Source : Sénat français