« Il est temps pour le monde de dire non à Bush »

The time has come for the world to start saying no to Bush
Taipei Times (Taiwan)

[AUTEUR] Joseph Stiglitz est professeur d’économie et de finance à l’Université de Columbia et Prix Nobel d’économie 2001. Il a été président du collectif de conseillers économiques de Bill Clinton et vice-président de la Banque mondiale.

[RESUME] Pendant trois ans, le président américain a développé un agenda international unilatéraliste et a ignoré tous les points de vue en contradiction avec ses choix. Ainsi, sur la question du réchauffement de la planète, il refuse les preuves scientifiques et ne change pas de politique. De même en Irak, il était évident avant même l’invasion que George W. Bush mentait sur les armes nucléaires et sur les liens avec Al Qaïda, refusant de prendre en compte tout ce qui contredisait son discours.
Depuis la fin de la Guerre froide, les États-Unis sont la seule super-puissance mondiale, mais ils ont échoué à mettre en place un nouvel ordre mondial fondé sur des principes comme l’équité. Le reste du monde et l’Europe le savent, mais ils n’ont pas le droit de vote aux États-Unis. Toutefois, ils ne sont pas sans pouvoir. Le monde a la possibilité de dire non ! Il faut refuser les propositions états-uniennes à l’ONU car ce n’est pas en acceptant les requêtes de la Maison Blanche que les Nations unies redeviendront une institution respectée. Tout comme dans le domaine économique, les institutions multilatérales doivent servir l’intérêt de tous, pas uniquement celui d’un seul pays.
A Cancun, les pays en voie de développement ont affirmé aux États-Unis et à l’Europe que le monde ne pouvait plus continuer à fonctionner ainsi. L’Europe, qui dénonce l’unilatéralisme états-unien sur le protocole de Kyoto et la Cour criminelle internationale doit cesser d’agir comme les États-Unis dans le domaine économique en tentant un discours sur le libre-échange tout en se moquant des effets de ses subventions sur les pays pauvres.
L’Europe et le reste du monde doivent appliquer les principes qu’ils veulent que les États-Unis défendent et dire non à Bush.

« États-Unis : l’empire post-moderne »

EE.UU. : el imperio posmoderno
Clarin (Argentine)

[AUTEUR] Michael Walzer est philosophe, historien de la pensée politique et théoricien de la « guerre juste ». Il est membre de l’Institute for Advanced Study de l’Université de Princeton et administrateur de l’université hébraïque de Jérusalem

[RESUME] L’unilatéralisme n’est pas la forme naturelle de l’action états-unienne. Depuis la Seconde Guerre mondiale, au contraire, nous avons négocié des alliances et nous avons pour habitude de consulter nos alliés dans les situations critiques. Le désir d’agir seul est nouveau et repose sur l’arrogance et sur une vision idéologique de la puissance américaine.
Pourtant, dans le monde actuel, le mandat impérial est inutile et dangereux. Les États-Unis n’ont pas les moyens économiques de gérer un empire, une notion incompatible avec la démocratie et qui sapera notre légitimité. En, outre, tout pouvoir impérial fait apparaître des dirigeants s’opposant à ce pouvoir et le sapant.
En réalité, tout pouvoir entraîne des responsabilités. Il faut donc exercer ce pouvoir par la consultation, la persuasion et le compromis dans le cadre d’une coalition. Il faut préférer l’hégémonie à l’impérialisme. Car à la différence de ce dernier, l’hégémonie repose sur le consentement. Le rôle d’une puissance hégémonique « démocratique » est d’être toujours plus consensuel.
C’est aux libéraux et à la gauche aux États-Unis de se faire les portes paroles de l’auto-limitation et de soutenir la signature du protocole de Kyoto ou de la Cour pénale internationale.

« Les Irakiens peuvent faire davantage »

Iraqis Can Do More
Washington Post (États-Unis)

[AUTEUR] Jessica Mathews est président de la Carnegie Endowment for International Peace. Ancienne membre du comité éditorial du Washington Post au début des années 80, elle est aujourd’hui également membre du Council on Foreign Relations et de la Commission Trilatérale et administratrice de la Rockefeller Foundation et de la Century Foundation.

[RESUME] Aujourd’hui, en Irak, il n’y a pas de solution militaire à la violence d’inspiration politique. Ce qui était vrai pour les Français en Algérie, les Britanniques en Irlande du nord, les Russes en Tchétchénie et les Israéliens dans la bande de Gaza est vrai pour les États-Unis aujourd’hui.
Aujourd’hui, d’après les responsables militaires, il est inutile d’envoyer plus de troupes en Irak, hormis sur les frontières. En fait, il est important de rassurer la population irakienne sunnite qui a l’impression d’être la principale victime de la « débaasification ». De même, il ne faut pas se focaliser sur la rédaction rapide d’une constitution car elle ne vaudra rien si elle n’est pas le fruit de vraies discussions et concertation entre groupes politiques. Il faut plutôt mettre en place un gouvernement intérimaire, souverain nominalement. Cela a été fait dans les différentes provinces du pays. Si ces nominations ne sont pas démocratiques et ont été plus ou moins ben accueillies selon les endroits, elles ont permis de mettre des Irakiens en charges de certaines responsabilités. Au plan national, il faut adopter une loi électorale et organiser des élections pour choisir une assemblée qui sera en charge des affaires pour quelques années. Cela est risqué, mais cette option offre de grands avantages en termes de légitimité populaire.
Dans le même temps, il faut accroître le rôle de l’ONU afin que l’occupation étrangère soit mieux acceptée. La supervision de la reconstruction économique doit, elle aussi, être laissée aux Irakiens.
L’Irak appartient aux Irakiens. Plus vite nous convaincrons la population et le reste du monde que nous comprenons cela, plus nous aurons des chances de réussir.

« Un appel à la grandeur »

Call to greatness
Washington Times (États-Unis)

[AUTEUR] [Frank J. Gaffney Jr.] est président du Center for Security Policy, le think tank qui rassemble les principaux « faucons » états-uniens. Le Réseau Voltaire lui a consacré une enquête : « Le Centre pour la politique de sécurité : les marionnettistes de Washington ».

[RESUME] Depuis Bagdad, le débat aux États-Unis sur une rallonge budgétaire de 20 milliards de dollars alloués pour le futur de l’Irak libéré semble complètement coupé de la réalité. L’approbation par le Congrès offrirait une opportunité de transformer l’Irak et de démontrer que la grandeur de notre génération vaut bien celle de la génération du plan Marshall.
En Irak, nous agissons vite en nous appuyant sur les succès de nos administrateurs civils et de nos commandants militaires. Cependant, tout comme nous l’avons fait après la Seconde Guerre mondiale, nous devons faire un important sacrifice financier pour consolider notre victoire militaire dans cette bataille de la guerre au terrorisme. Les branches exécutives et législatives états-uniennes doivent tout particulièrement travailler à l’expansion et au financement des Commanders Emergency Relief Funds (CERF), des fonds discrétionnaires que les principaux responsables peuvent utiliser pour faciliter la transformation de l’Irak. Sans cette source de financement, beaucoup de projets prévus ou déjà amorcés ne peuvent voir le jour ou être terminés.
Si nous échouons dans ce type de projet, les Irakiens cesseront de nous faire confiance. Ce sera une victoire pour nos ennemis. En effet, ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement la reconstruction de l’Irak, mais la constitution d’un exemple qui pourra faire des émules et entraîner la transformation de tout le Proche-Orient. Notre investissement va permettre de sécuriser la paix. L’Irak a le potentiel pour devenir un allié stable et prospère des États-Unis.

« Lettre ouverte à Jacques Chirac »

Lettre ouverte à Jacques Chirac
RéseauVoltaire.Net (France)

[AUTEUR] Youssef El Aschkar est anthropologue et ancien président du Parti laïque et social libanais.

[RESUME] Monsieur le Président, les États-Unis et la France s’opposent sur deux conceptions du monde inconciliables. D’un côté Washington poursuit une guerre perpétuelle et idéologique. De l’autre, Paris défend le principe du droit international. Conditionnez votre acceptation d’une nouvelle résolution sur l’Irak à une triple clarification.
- Les Nations unies doivent d’abord évaluer la réalité des dégâts en Irak avant de définir comment et qui doit y pallier.
- Les États-Unis doivent renoncer à leur concept de guerre préventive, faute de quoi leur délier les mains en Irak serait les autoriser à déménager ailleurs leur guerre ambulante.
- La Communauté internationale doit dresser un bilan de la « guerre au terrorisme » et, s’il est négatif, refuser de poursuivre dans cette voie.

« L’Europe devant l’Empire : quel accès à la puissance ? »

L’Europe devant l’Empire : quel accès à la puissance ?
Le Figaro (France)

[AUTEUR] Albin Chalandon est ancien ministre français de la Justice (1986-1988) sous le gouvernement de Jacques Chirac lors de la première cohabitation.

[RESUME] Les faucons états-uniens considèrent aujourd’hui que l’Europe est « sans importance » car elle n’a pas de puissance militaire en dehors de la Grande-Bretagne. Ils ne voient l’Europe que comme un continent infantilisé qui ne doit servir qu’à jouer les utilités. Les États-Unis font valoir leurs intérêts égoïstes dans leurs relations avec notre continent et ils ne font pas plus grand cas de ceux qui se soumettent que de ceux qui leur résistent. Ainsi, la France, traitée par les dirigeants américains comme un gamin à corriger ou comme un traître n’aura, globalisation aidant, pas plus à souffrir des sanctions américaines que ses partenaires plus accommodants au sein de l’Union européenne.
Nous n’obtiendront pas la fin de l’unilatéralisme américain. Le maintien d’une certaine autonomie de notre part s’impose donc. En effet, en s’alignant sur la politique américaine, l’Europe se concentre sur des pays qui n’ont pas d’intérêt pour elle et délaisse des désastres humanitaires qui sont des objectifs prioritaires pour elle, mais qui n’intéressent pas Washington. On peut vivre normalement et prospérer sans être un sujet docile de l’Empire à condition que l’Union européenne devienne une puissance.
Il faut réinvestir dans le domaine militaire plutôt que de céder à la tentation du « tout social » intérieur qui démotive les populations. Si l’Europe veut être reconsidéré par les États-Unis, elle doit redevenir une puissance politique et militaire et avoir une économie modernisée. Pour cela il faut que se constitue un hyper État nation européen régit par la règle de la majorité et non plus de l’unanimité. En attendant d’atteindre ce difficile objectif, il faut que le noyau dur des États fondateurs forme entre eux une union politique restreinte.
C’est uniquement par l’union que l’Europe sortira de son insignifiance politique et militaire.

« Le maillon faible d’une Europe peu vaillante »

Le maillon faible d’une Europe peu vaillante
Le Monde (France)

[AUTEUR] John C. Hulsman est directeur des études européennes à la Heritage Foundation de Washington.

[RESUME] La France entretient des illusions de grandeur alors qu’en termes de puissance, elle n’est plus ce qu’elle était. C’est pour cette raison que les héritiers du gaullisme voient dans l’émergence d’un pôle européen, la possibilité de submerger la puissance américaine. Toutefois, la dernière décennie a montré empiriquement que l’Amérique a enchaîné les victoires, tandis que l’Europe n’a pas émergé et qu’elle est en voie de marginalisation. C’est cette différence de situation qui explique les différences de politique de la France et des États-Unis.
La France ne parvient pas à ce que ses partenaires lui emboîtent le pas dans la constitution d’une Europe de la défense. En outre, la France est emblématique des problèmes économiques structurels de l’Europe. Il est difficile de savoir si la politique de réforme de M. Raffarin portera ses fruits. Enfin, l’Europe est incapable de constituer une politique étrangère commune. Lors du conflit irakien, la Grande-Bretagne, l’Italie, l’Espagne, la Pologne et tous les pays d’Europe centrale ont balayé la prétention française de parler au nom de l’Union européenne.
La France et l’Europe ont donc peu de chances à long terme de pouvoir défier la puissance américaine en raison de leur faiblesse militaire, économique et politique. Le déclin français doit conduire les dirigeants américains à renoncer à vouloir punir une puissance moyenne qui peut leur être utile. De son côté, la France doit cesser d’agacer la seule puissance mondiale sous peine de perdre toute influence globale.

« La solution d’un seul État »

A one-state solution
The Guardian (Royaume-Uni)

[AUTEUR] Ahmad Samih Khalidi est un écrivain et un ancien négociateur palestinien. Il est chercheur au St Antony’s College d’Oxford.

[RESUME] Il semble que nous assistions actuellement à un réveil de la gauche israélienne face à la politique de la droite. Malheureusement la gauche sioniste continue de tenter de concilier l’inconciliable : le sionisme et la démocratie.
En effet, le sionisme signifie l’existence d’un État juif avec une majorité significative juive ce qui, en Palestine, se fait nécessairement au détriment des droits des Arabes palestiniens. Dès lors, la seule possibilité de maintenir la démocratie est la partition du territoire en deux États. Toutefois, les évènements récents montrent que la partition ne sera pas évidente en raison de l’implantation de colonies par les gouvernements successifs. En outre, dans la Palestine historique entre le Jourdain et la Méditerranée, les évolutions démographiques tendent à diminuer la part des juifs dans la population. Enfin, comment les Palestiniens pourraient-ils accepter de faire une croix sur leur histoire en reconnaissant le droit historique des juifs sur le territoire, admettant implicitement que la présence arabo-musulmane sur ce sol pendant 1400 ans était illégitime ?
Actuellement, ce qui inquiète le plus les responsables politiques israéliens, c’est que les dirigeants palestiniens changent leur discours et en viennent à revendiquer la constitution d’un seul État ou chaque homme disposerait d’une voix égale, sur le modèle de ce qui s’est passé en Afrique du Sud à la fin de l’apartheid. Si un tel principe était appliqué, Jérusalem pourrait être la capitale unie de la patrie d’une nation arabo-juive. Il est temps de se demander ce qui est le plus important : la démocratie ou la judaïté de l’État ?

« Les sales guerres jettent une ombre sur les vertus du Patriot Act »

Dirty wars cast shadow on virtues of Patriot Act
Christian Science Monitor (États-Unis)

[AUTEUR] Dennis Jett est doyen de l’International Center de l’University of Florida. Il est ancien directeur sur les questions africaines du National Security Council sous l’administration Clinton et conseiller du Carter Center sur les questions africaines. Il a été ambassadeur au Pérou et au Mozambique et vice-ambassadeur au Liberia (1989-1991).

[RESUME] La Commission réconciliation et vérité au Pérou vient de rendre son rapport et a conclu qu’il y avait eu 69 000 personnes tuées dans les violences politiques dans le pays entre 1980 et 2000. Les trois quarts des victimes étaient des paysans parlant le Quechua. Si la majorité a été tuée par le Sentier lumineux, 30 % l’ont été par les forces armées, 14 % par les groupes d’autodéfense ruraux et 2 % par un autre groupe terroriste.
Les élites des villes côtières affirment qu’elles n’étaient pas au courant de cette violence ou dénigrent le travail de cette commission comme le Cardinal Juan Luis Cipriani ou d’anciens officiers. Ce qui est en jeu, ce sont les réparations à verser. Un problème identique s’est posé en Argentine et au Chili.
L’histoire de ces pays montre que, bien souvent, quand une société se sent menacée, elle est prête à abandonner sa constitution, ses lois et ses libertés civiles contre la promesse de plus de sécurité. Certains dirigeants profitent de ces situations pour présenter leurs opposants politiques comme des alliés des ennemis du pays (comme l’a fait Donald Rumsfeld aux États-Unis) et les droits de la défense dans les procès sont fortement diminués (comme l’a fait John Ashcroft avec l’USA Patriot Act). Bien sur, les tortures au Pérou ne sont pas comparables à la diminution des droits de la défense aux États-Unis, mais nous sommes sur une pente glissante.
Les États-Unis ne sont pas le seul pays à être menacé par le terrorisme. Ils ne seraient pas le premier pays à accepter la violation des droits de quelques-uns contre la promesse de la sécurité.

« Rouillé et radioactif »

Rusty and Radioactive
New York Times (États-Unis)

[AUTEUR] Ashot Sarkissov est un ancien vice-amiral de la Marine russe.

[RESUME] Le 30 août, le sous-marin nucléaire russe K-159 a coulé dans la mer de Barents alors qu’il était remorqué au centre de démantèlement de Nerpa. Cet accident est symptomatique du malaise de la marine russe, plus de 30 sous-marins nucléaires de la première génération sont détériorés, avec notamment des problèmes des systèmes de sécurités. En outre, aucun des 192 sous-marins que la Russie a retiré de la navigation n’ont été démantelés faute de moyens. La Russie manque de place où entreposer le combustible des vaisseaux et des matériaux irradiés.
Cet héritage nucléaire de la Guerre froide représente un risque non seulement pour la Russie, mais aussi pour ses voisins. Si l’accident du K-159 ne présente pas de danger environnemental en raison des systèmes de protection qui l’équipait, il s’agit quand même d’un signal clair pour la communauté internationale et la Russie. Il faut intensifier le démantèlement des sous-marins et développer les efforts financiers dans ce domaine.