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Voici deux ans, l’opération Liberté immuable de la Coalition globale mettait fin à 23 ans de guerres et d’instabilité en Afghanistan. Officiellement, cette intervention avait été entreprise à la suite des attentats du 11 septembre pour « arrêter et traduire en justice Oussama Ben Laden et ceux qui le protègent ». Accessoirement, elle a permis d’installer un nouvel État, à la faveur de la non reconnaissance par la communauté internationale des diverses autorités qui se partageaient le pays, dont l’Émirat des talibans [1]. Alors que l’ONU a accompli un effort gigantesque d’assistance aux populations, notamment en scolarisant 4,2 millions d’enfants et en rétablissant un système sanitaire, la Coalition s’est désintéressée de la reconstruction politique. Tant bien que mal, une Constitution a été adoptée, le 4 janvier 2004, mais il est peu probable que l’élection présidentielle prévue pour juin puisse se tenir. C’est pourquoi l’Union européenne s’apprête à demander la convocation d’une conférence mondiale visant à conduire à son terme le processus de stabilisation et de démocratisation de l’Afghanistan.

Le renversement des Talibans, qui contrôlaient la région de Kaboul, n’est pas l’œuvre militaire de la Coalition, mais d’un rassemblement de factions rivales autour du Front islamique uni, rebaptisé par la presse occidentale « Alliance du Nord » et soutenu de longue date par l’Inde, l’Iran et la Fédération de Russie. Les États-Unis qui avaient placé au pouvoir les Talibans, s’étaient contentés de changer de camp leur soutien et d’acheter à coup de millions de dollars le ralliement de chefs de guerre. La fin des hostilités n’a donc pas débouché sur un changement de système politique, mais traduit un renversement des rapports de force.

L’Accord de Bonn, négocié entre factions sous les auspices de l’Onu, mais surtout sous pression états-unienne, a permis d’installer un gouvernement provisoire centralisé autour d’Hamed Karzaï, qui cumule les fonctions de président et de Premier ministre. Ancien agent de la CIA à l’époque de William Casey, émigré aux États-Unis où il obtint la double nationalité, Hamid Karzaï était devenu un ami personnel de la famille Bush et un cadre de la holding pétrolière UNOCAL qui assure la maîtrise d’œuvre du projet de pipe-line trans-afghan. Dénué de toute légitimité sur place, son autorité et celle de son gouvernement sont proportionnelles à la protection que lui offrent les troupes étrangères de la Force internationale d’assistance et de sécurité (ISAF). Or, celles-ci étant limitées en nombre ne peuvent guère s’aventurer hors de Kaboul, l’autorité du gouvernement hors de la capitale demeure incertaine. Il est représenté en province par d’anciens chefs de guerre dont les comportements évoluent lentement. À chaque instant les combats entre factions sont susceptibles de reprendre à l’extérieur de Kaboul. Au cours du quatrième trimestre 2003, les accrochages ont été plus nombreux et plus meurtriers que pendant les vingt mois précédents. Le retour de la violence a causé la mort de nombreux civils, ainsi que des représentants d’organisations internationales. En octobre, la guerre a paru reprendre entre le clan d’Atta Mohammed et celui de Dostum à Mazar-e Charif. Heureusement, un cessez-le-feu a rapidement pu être négocié entre ces factions incluant un désarmement portant sur les armes lourdes [2]. Le maintien de la paix est donc lié au déploiement de l’ISAF. Cette force multinationale a constitué de premières « équipes de reconstruction provinciales », mais faute d’effectifs, il n’en existe que quatre à ce jour (provinces de Kunduz, Parwan, Herat et Kandahar).

Le programme de désarmement général, de démobilisation des forces des uns et des autres et de formation d’une armée nationale a juste débuté. La phase pilote du désarmement, intitulée « Programme Nouveau départ pour l’Afghanistan » a commencé le 24 octobre dans la province de Kunduz permettant la démobilisation et la réinsertion d’un millier de combattants. La seconde phase, initiée à Gardez le 9 novembre, a permis de démobiliser et de réinsérer plus de 1500 soldats. La troisième a débuté à Kaboul le 10 décembre et concerne 2000 hommes. La quatrième commencera à Gardez ces jours-ci.

Parallèlement, l’armée nationale afghane se constitue sous encadrement états-unien. Elle comprend à ce jour 6500 hommes répartis en 12 bataillons. Il est prévu qu’elle atteigne dans une décennie 70 000 hommes. La formation de la police n’est pas plus rapide. Sur 50000 policiers et 12000 gardes-frontière prévus, moins de 3000 ont été recrutés avec l’aide financière de l’Union européenne. On sait que le président Karzaï a si peu confiance dans son administration que sa sécurité rapprochée est assurée par des mercenaires d’une compagnie privée états-unienne.

Indépendamment de cette question d’organisation, l’ordre public est tributaire de la promulgation de nouvelles lois. À ce jour, ni le Code civil, ni le Code pénal n’ont été rédigés. Le Ministère taliban pour la promotion des vertus et la suppression des vices a été remplacé par un Département des instructions islamiques qui ne diffère guère [3]. En outre, on ne voit pas très bien comment rétablir un semblant de justice sans juger les criminels de guerre. Or, le général Dostum, surnommé Gengis Khan en raison des cruautés qu’il aime perpétrer en public, est notoirement responsable du massacre de 3000 combattants au moins à Mazar-e Charif sur demande implicite de Donald Rumsfeld pendant l’opération Liberté immuable [4]. Il est peu probable qu’il ait jamais à s’en expliquer et sa nomination comme ministre de la Défense est aujourd’hui à l’ordre du jour.

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Le Général Dostum, dit « Gengis Khan »
Abdul Rachid Dostum impose toujours sa loi à Mazar-e Charif.

Le seul changement de mœurs important est la reprise de culture de l’opium, qui était sévèrement réprimée par les Talibans à la fin de leur émirat et ne l’est plus aujourd’hui. Selon le rapport de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC), rendu public le 29 octobre, les revenus agricoles de l’opium sont estimés à 2,3 milliards de dollars, soit plus de la moitié du PIB afghan. Le pays est redevenu le premier producteur mondial d’opium. Il est peu réaliste de croire que cette drogue puisse être cultivée et exportée en de telles quantités sans l’accord au moins tacite des autorités nationales et d’assistance militaire internationale.

La restauration de l’État passe par l’édification d’un système politique recueillant l’adhésion de la population. L’Accord de Bonn prévoit l’établissement progressif d’une démocratie. Une assemblée, la Loya Jirga, a été mise en place pour rédiger une constitution. Elle comprend 340 membres élus des provinces, 110 représentants des minorités politiques (femmes, minorités religieuses, nomades), et 52 personnalités désignées par le président-Premier ministre. Moins de 3% des électeurs potentiels ayant pu participer à l’élection des députés de sorte, la Loya Jirga s’apparente à une fiction démocratique. La Constitution adoptée par cette curieuse assemblée n’est pas le fruit d’une délibération, elle a été rédigée par le représentant spécial états-unien Zalmay Khalilzad, et soumise à approbation. Les chefs de guerre ont négocié quelques amendements, notamment la suppression de la référence à la Déclaration universelle des Droits de l’homme et la subordination des lois positives à la Charia. De nombreux votes ont été achetés ou extorqués sous la menace. En définitive, cette constitution, dont certains passages peuvent faire l’objet d’interprétations variées, donne tous les pouvoirs à Hamid Karzaï. Cette mise en scène s’est donc bornée à donner une apparence de légitimité à un gouvernement fantoche imposé par Washington.

Pour les Afghans, la liberté et la démocratie restent à conquérir.

Documents de référence sur la situation en Afghanistan :
Plusieurs centaines de documents relatifs à l’opération Enduring Freedom ont été archivés sur notre serveur 911 Investigations. La plupart sont en anglais et au format PDF.
Pour l’année 2002, on trouvera des documents en français dans la rubrique Fil diplomatique de Réseau Voltaire. Notamment :
- Compte rendu de la réunion du Conseil de sécurité du 15 janvier 2004
- Rapport périodique du secrétaire général de l’ONU au Conseil de sécurité (30 décembre 2003)
- Rapport du secrétaire général de l’ONU à la 58e Assemblée générale (3 décembre 2003)
- Rapport de mission des membres du Conseil de sécurité (11 novembre 2003
- Rapport périodique du secrétaire général de l’ONU au Conseil de sécurité (23 juillet 2003)
- Rapport périodique du secrétaire général de l’ONU au Conseil de sécurité (18 mars 2003)

[1] Le gouvernement virtuel du président Burhanuddin Rabbani siégeait à l’ONU, mais n’exerçait aucun pouvoir en Afghanistan.

[2] Il semble que, en violation de l’accord, les forces du général Dostum n’aient abandonné qu’une faible partie de leurs armes lourdes.

[3] L’opinion publique occidentale a perdu de vue que la tragédie des femmes afghanes trouve son origine dans la guerre entreprise par les puissances occidentales contre le régime progressiste communiste en s’appuyant sur des groupes jihadistes obscurantistes. Sous le régime marxiste de Mohammed Taraki, la scolarisation des enfants des deux sexes était obligatoire, le lévirat -c’est-à-dire l’obligation pour les veuves d’épouser le frère du défunt- était interdite, ainsi que la vente des êtres humains. Cf. « Une guerre pour les femmes » par Christine Delphy, in Le Monde diplomatique, mars 2002.

[4] Donald Rumsfeld avait déclaré qu’il serait regrettable que les prisonniers détenus par Dostum « soient libérés et puissent se rendre dans un autre pays ». Voir à ce sujet le film de Jamie Doran, Massacre en Afghanistan, le convoi de la mort.