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Ron Süskind : « La CIA et l’administration Bush savaient que Zubaydah était fou. Mais, pour ne pas perdre la face, on l’a quand même torturé et ses propos délirants ont été consignés comme autant de preuves. »

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Dans le magazine en ligne Salon, le célèbre journaliste Sydney Blumethal présente le dernier livre de Ron Suskind (The One Percent Doctrine : Deep Inside America’s Pursuit of Its Enemies Since 9/11) . Pour lui, cette étude de la doctrine qui alimente la « guerre globale au terrorisme » illustre encore une fois à quel point « l’administration Bush s’appuie sur des certitudes théologiques pour masquer son opportunisme politique — au diable la réalité des faits ».

Dans le cas du militant islamiste Abou Zoubaydah, l’administration était si fière d’avoir attrapé celui qu’elle présentait comme « le numéro trois d’Al Qaïda », qu’elle a choisi de fermer les yeux sur tous les rapports d’experts qui - après l’avoir examiné et lu ses dossiers - avertissaient que le Saoudien était clairement atteint de maladie mentale. Il souffrait de délires schizophrènes et d’hallucinations visuelles et auditives. Sous la torture, Zoubaydah « avouait » les projets d’attentats les plus fous - projets qui déclenchaient des alertes aux États-Unis, entretenaient le climat de peur et mobilisaient tous les services anti-terroristes à la recherche de cellules dormantes et de bombes sales n’existant que dans l’imagination délirante d’Abou Zoubaydah.

Extrait du livre :

« A la Maison Blanche, c’était Dick Cheney qui avait élaboré les nouvelles « règles d’engagement ». Il n’était plus besoin d’avoir des preuves pour agir. Même si la probabilité qu’une information récoltée soit vraie ne dépassait pas les 1% , cela suffisait à déclencher une attaque préemptive.

En mars 2002, au Pakistan, la CIA et le FBI capturèrent Abou Zoubaydah, présenté encore à ce jour comme un cadre de très haut niveau dans l’organigramme d’Al Qaïda. Bush n’hésita pas à déclarer publiquement qu’il s’agissait du « directeur des opérations d’Al Qaïda », le « collaborateur direct de Ben Laden » et qu’il était le « Numéro 3 » de l’organisation, après Zawari et Ben Laden. C’était une victoire importante pour la lutte anti-terroriste si chère au président.

Dan Coleman, un des experts du FBI enquêtant de longue date sur Al Qaïda, fut chargé de décortiquer le journal personnel de Zoubaydah. Très vite il fut frappé par l’incohérence des propos écrits du militant et surtout la schizophrénie du personnage, ayant de longues conversations nocturnes avec dieu et ses anges.

Autre problème : aux dates auxquelles il était supposé, selon CIA, avoir participé à des attentats anti-américains, son journal ne contenait aucune indication dans ce sens, juste des propos délirants décousus. Tant Coleman que les autres experts et médecins de la CIA rendirent tous le même rapport : « Ce type n’est pas un chef militaire d’Al Qaïda, ce gars est fou, il est évident qu’il souffre de schizophrénie délirante. »

Quand Bush fut informé du diagnostic des experts, il n’était pas content du tout. Il s’est tourné vers George Tenet, chef de la CIA : « J’ai raconté partout que ce type était un personnage clé d’Al-Qaïda et maintenant vous voulez me faire perdre la face ? » Bien sûr que non monsieur le Président.

Et c’est ainsi que Zoubaydah devint le premier bénéficiaire des nouvelles règles concernant la torture d’un prisonnier, règles très éloignées des conventions de Genève. Comme le rapporte un des analystes en chef : « A la CIA, au FBI et à la NSA, tout le monde levait les yeux aux ciel. Tout le monde avait lu les rapports et c’était évident que ce gars était taré. Bush et Cheney le savaient également. Son interrogatoire n’allait rien nous apprendre de concret et ses propos délirants n’avaient aucune utilité pour notre travail de renseignement. Au contraire, à force de poursuivre toutes les pistes délirantes sur lesquelles il nous lançait, nous allions gaspiller notre temps et nos moyens.  ».

Mais malgré cela, pour ne pas contrarier le président, on donna l’ordre de torturer un malade mental ayant des hallucinations… et on se précipita en hurlant sur le moindre mot qui sortait de sa bouche.

On lui mit la tête sous l’eau pour simuler la noyade et Zoubaydah se mit à décrire en détail des plans d’attentats contre des centres commerciaux, des centrales nucléaires, des supermarchés… ainsi que le projet d’Al-Qaïda de construction d’une bombe atomique.

A chaque nouveau projet décrit par Zoubayda, malgré l’absence totale de preuvees plausibles, l’administration Bush sonnait le tocsin dans les médias. En mai 2002 la ville de New York fut placée en alerte maximale suite aux délire de Zoubaydah proférés sous la torture et qui annoncaient la destruction du pont de Brooklynn et de la statue de la liberté. Londres et Paris recevaient régulièrement des alertes de la part des services, mais là-bas on était plus circonspect quand à leur validité.

Par contre le vice-président Cheney s’appuya sur les délires de Zoubayda pour faire la tournée des studios de télévision et défendre cette hystérie qu’il avait contribué à créer : "Nous avons réussi à attraper un grand nombre de militants. Leurs interrogatoires nous ont permis d’obtenir de nombreuses et nouvelles informations qui annoncent sans aucun doute de nouveaux attentats. »

« Surrealpolitik », par Sydney Blumenthal, Salon.com, Etats-Unis, 22 juin 2006,

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