En janvier 2004, nous affirmions dans nos colonnes que les États-Unis projetaient d’attaquer la Syrie en juin 2004. L’actualité internationale à cette époque là les empêcha d’agir, avant que la campagne électorale états-unienne ne repousse toute possibilité d’action. Aujourd’hui que l’administration Bush II est mise en place, elle peut à nouveau envisager ce projet. Dans son discours, ce 17 février 2005, le président George W. Bush s’est montré très menaçant contre Damas et a exigé que la Syrie retire ses troupes du Liban.
Bien que cette demande ne soit pas officiellement liée à l’événement, cette déclaration intervient après l’assassinat de Rafic Hariri et ses obsèques très médiatisées au cours desquelles une grande manifestation contre la présence syrienne a eu lieu. Les manifestants accusaient Damas d’être responsable de la mort de l’ancien Premier ministre libanais et la presse conformiste a vu dans la masse des manifestants le signe que la population libanaise souhaitait massivement un départ des troupes syriennes. Cependant, cette analyse perd de vue les réalités libanaises. Le Liban est un pays où coexistent dix-sept communautés différentes. La mobilisation des groupes chrétiens et des partisans de Rafic Hariri encadrés par les phalangistes lors des funérailles ne signifie donc pas que les autres communautés sont opposés à la présence syrienne. Jacques Chirac s’est bien rendu au Liban le jour des obsèques mais rappelons qu’il n’a pas participé aux funérailles et que cette visite doit moins être interprétée comme un soutien aux activistes anti-syriens qu’une visite à la famille d’un homme qui l’a beaucoup aidé lors de la campagne présidentielle de 1995 et qui était présenté au Liban, à tort ou à raison, comme le gardien du « trésor de guerre » du président français.

Malgré tout, la presse conformiste présente aujourd’hui une France associée aux États-Unis contre la Syrie, une population libanaise massivement mobilisée contre Damas et une Syrie présumée coupable de l’attentat contre Hariri.

Quand nous avons conçu la rubrique « Tribunes libres internationales », nous avons fait le choix de nous intéresser avant tout aux opinions exprimées par les dirigeants politiques ou les responsables d’organisations. Il est rare que nous traitions des textes d’éditorialistes si ces derniers ne cumulent pas leurs fonctions avec d’autres, ou s’ils n’incarnent pas la voix d’un courant de pensée spécifique (Robert Kagan, Daniel Pipes, Franck Gaffney…). Dans le cas des commentaires autour de l’assassinat de Rafic Hariri, il nous a pourtant semblé important de mettre en avant le travail des éditorialistes récurrents des quotidiens à grand tirage. En effet, on assiste dans leurs écrits de ces derniers jours à une préparation de l’opinion publique internationale à l’acceptation de la culpabilité syrienne. Des preuves de la culpabilité syrienne ? Il n’y en a pas et les éditorialistes n’en donnent pas. Une enquête a-t-elle commencé permettant d’affirmer la culpabilité syrienne ? Non, pas plus, mais cela n’empêche pas la Syrie d’être désignée comme coupable. C’est la répétition qui fait office de preuves. Ce travail de préparation servira très probablement de base aux futures déclarations de responsables politiques autour de ce crime. Il ne sera en conséquence pas nécessaire de produire de preuves puisqu’il y aura consensus sur la culpabilité syrienne.

L’éditorialiste de The Age, Tony Parkison n’accuse pas formellement la Syrie et admet qu’il n’existe aucune preuve de l’implication syrienne dans ce crime. Cependant, il ne voit aucun autre suspect et met en avant la présence de groupes terroristes en Syrie. Il estime que la Syrie va désormais être totalement isolée de la communauté internationale.
L’éditorialiste du New York Times et ancien conseiller de Madeleine Albright, Thomas L. Friedman, ne doute pas de la culpabilité syrienne même s’il concède qu’elle sera dure à prouver. Se présentant comme le porte-parole du défunt Rafic Hariri, dont il prétend avoir été l’ami, il affirme que la Syrie, acculée, est en train de se comporter comme elle l’avait fait à Hafa sous le règne d’Hafez Al Assad, niant au passage que le régime ait pu évoluer avec l’arrivée au pouvoir de Bachar Al Assad. Il appelle les Libanais à se mobiliser contre les Syriens, comme sont censés, selon lui, l’avoir fait les Irakiens lors des dernières élections.
L’éditorialiste du cabinet de relations publiques Benador Associates, du New York Post et de Gulf News, Amir Taheri voit pour sa part quatre suspects possibles : le Hezbollah, la mafia, l’Iran ou la Syrie, avec une très nette préférence pour cette dernière. Il estime que les accusations contre les États-Unis, Israël ou la France sont ridicules (sans se donner la peine d’expliquer pourquoi) et que la Syrie a forcément eu connaissance de l’opération compte tenue de la présence de ses services de renseignement au Liban. Notons que cet argument, souvent entendu ces derniers jours, ne vaut que pour la Syrie mais pas pour l’Espagne lors des attentats du 11 mars 2004 ou les États-Unis pour les attentats du 11 septembre 2001. Il faut croire que la Syrie est réputée avoir les services secrets les plus efficaces du monde.
Dans son éditorial du Figaro, Alexandre Adler ne s’interroge même pas sur l’identité de l’assassin : les Syriens sont coupables, cela ne fait aucun doute. Et pour mieux évacuer la question de la culpabilité, il place le débat sur un autre niveau : la vraie question n’est pas « qui ? » mais « pourquoi ? ». Étrange raisonnement qui désigne l’assassin avant de rechercher le mobile. L’auteur estime que ce crime est imputable à l’aile dure du régime de Bachar Al Assad, avec pour objectif de provoquer une crise pour se renforcer aux détriments des réformateurs et en se rapprochant des radicaux sunnites. Alexandre Adler accuse par ailleurs ce courant de soutenir Zarkaoui en Irak et Al Qaïda. Il pronostique que cette action de l’aile dure va entraîner un clash entre la Syrie et l’Iran ; l’aile dure syrienne ne pouvant que s’inquiéter, vues ses alliances islamistes sunnites, d’un Irak chiite que l’Iran soutient. Cette tribune a été publiée le jour même où le président Khatami apportait son soutien à la Syrie.
Dans son éditorial du Daily Star de Beyrouth, Rami G. Khouri va pour sa part beaucoup moins loin que ses confrères et ne se prononce pas sur la responsabilité des uns et des autres. Il remarque simplement que les réactions placent la relation entre la Syrie et le Liban au centre de la polémique et que quelle que soit la vérité (il ne semble pas croire que toute la lumière sera un jour faite sur cette affaire) les efforts de l’opposition libanaise pour que la Syrie quitte le pays vont s’intensifier. Le reste de sa rédaction avait cependant une approche beaucoup plus dure et affirmait : « Hier Beyrouth ressemblait à Kiev et la tombe de Hariri, au cœur de Beyrouth, aux tentes de la liberté qui ont fait tomber le régime ukrainien inféodé à la Russie par le biais d’élections générales ». Étrange analogie ou aveux concernant les organisateurs de la manifestation ?

Le coupable est désigné, l’enquête est donc inutile. Rappelons que, en vertu du Syria Acountability Act adopté par le Congrès en 2003, la Syrie peut être attaquée par les États-Unis à tout moment sans que le président Bush ait à solliciter l’autorisation des parlementaires. Damas s’est déjà préparé à une telle éventualité en achetant du matériel militaire russe ; la Fédération de Russie étant devenu le recours militaire de toutes les cibles potentielle de l’expantionnisme états-unien au Proche-Orient.
Cette situation donne une place particulière à Moscou et renforce ceux qui à Washington veulent en découdre.
Ainsi, dans le Washington Post, Richard Holbrooke dénonce l’ambition impériale russe sur les anciennes républiques soviétiques et demande l’annulation de toutes les discussions entre l’OTAN et la Russie… tout en affirmant vouloir intégrer la Russie et non l’isoler. De son côté, dans une interview au journal autrichien Die Presse, George Soros profite d’une présentation générale de son action philanthropique pour fustiger l’inaction des Européens contre la Russie et exiger que cette dernière ne participe plus aux réunions du G8.
Dans l’International Herald Tribune, le porte-parole d’Aslan Maskhadov, Ahmed Zakaev relance auprès de l’opinion occidentale l’offre de cessez-le-feu du dirigeant séparatiste tchétchène et menace à mots couverts de nouvelles actions des « extrémistes » si la Russie n’obtempère pas.
On trouve un tout autre discours chez l’ancien conseiller de Michel Debré, Constantin Melnik, dans Trud. L’auteur est un ancien membre du réseau Stay Behind mais fait partie de ceux qui dans les années 90, après la chute de l’URSS, se sont détournés des États-Unis par nationalisme. Soucieux d’associer la France et la Russie contre l’entreprise « néo-bonapartiste » états-unienne, il compare la politique de Poutine à celle de De Gaulle et vante implicitement les relations entre Moscou et Paris.