Réseau Voltaire

La perche du Nil, un pur symbole de la mondialisation

La sortie du film Le Cauchemar de Darwin est l’occasion idéale pour revenir sur un pays, la Tanzanie, dont un produit d’exportation très prisé, la perche du Nil, représente un véritable symbole de la mondialisation néolibérale actuelle.

| Liège (Belgique)
+

Grand comme deux fois la France, la Tanzanie est un pays d’Afrique orientale, situé en bordure de l’Océan. Son point culminant est le célèbre Kilimandjaro. Ce pays résulte de l’union du Tanganyika et de Zanzibar. Le Tanganyika (colonie allemande, puis britannique à partir de 1920) accède à l’indépendance en 1961 et la république est proclamée en 1962. A son tour, Zanzibar (colonie britannique dès 1890) acquiert son indépendance en 1963. Un an après, les deux pays proclament leur union, en préservant une autonomie respective. La capitale politique est Dodoma, au centre du pays, mais le centre économique est le port de Dar es-Salaam sur l’Océan indien.

A la formation de la Tanzanie, Julius Nyerere, leader panafricaniste et tiers-mondiste, acteur principal de la lutte pour l’indépendance du pays, en devient le premier président. Il le restera jusqu’en novembre 1985. En février 1967, il prononce le célèbre discours d’Arusha, où il jette les bases d’une politique économique autonome, qu’il articule autour de trois principes : « un gouvernement honnête, l’égalité entre les riches et les pauvres, l’indépendance économique ». Il prône l’authenticité tanzanienne. Il rend l’école obligatoire et trace les grandes lignes d’une profonde réforme de l’enseignement « Education for self-reliance », l’éducation pour compter sur ses propres forces. Le système de santé est modifié, et à partir de 1972, de nouveaux centres ruraux de santé sont créés, ceci s’accompagnant de l’accroissement de personnels de santé. L’accent est mis sur la médecine préventive, avec des campagnes d’éducation à la santé, de vaccinations. Sur le plan économique, il donne un rôle fort et central à l’Etat : le 6 février 1967, toutes les banques d’affaires privées sont nationalisées, ainsi que, dans les mois qui suivent, de nombreuses sociétés privées. Des coopératives d’État sont créées, pour parvenir à l’autosuffisance alimentaire. L’agriculture est choisie comme domaine décisif de l’activité économique. La propriété agricole est exploitée selon un système communautaire, basé sur des collectivités rurales nommées ujamaa, d’un terme swahili : « communautés économiques et sociales rurales dans lesquelles les gens vivent ensemble et travaillent ensemble pour le bien de tous » selon Nyerere, et qui deviendront le symbole du socialisme tanzanien.

A l’étranger, Nyerere soutient de nombreux mouvements africains de libération, notamment les indépendantistes mozambicains en lutte contre l’autorité portugaise. En 1979, suite à un désaccord de frontière, les troupes tanzaniennes attaquent l’Ouganda où règne Idi Amin Dada, dictateur sanguinaire et grotesque, provoquant sa chute. Il participe activement aux négociations menant à la fin du régime d’apartheid en Rhodésie du Nord et à la création du Zimbabwe en 1980.

Le début des années 1980 est très difficile au niveau international, avec le déclenchement de la crise de la dette. La Tanzanie est particulièrement touchée car Nyerere s’appuyait beaucoup sur l’aide étrangère, qu’elle soit anglaise, allemande ou chinoise, pour financer sa politique. La dette est passée de 212 millions de dollars en 1970 à 5,3 milliards en 1980. La corruption qui règne dans le pays n’arrange rien. La situation devient vite intenable.

En 1985, Nyerere quitte le pouvoir sur un bilan mitigé, et ses successeurs, Ali Hassan Mwinyi (1985-1995) puis Benjamin Mkapa, lancent le pays sur la voie de la libéralisation économique. L’économie est ouverte aux capitaux étrangers, ruinant de nombreuses petites entreprises tanzaniennes. Les conséquences sociales sont terribles. Aujourd’hui, pour ce pays de 36 millions d’individus, le revenu annuel moyen par habitant est de 290 dollars. A cause des ravages du sida, l’espérance de vie à la naissance est tombée à 43 ans. Plus d’un Tanzanien sur trois vit au-dessous du seuil de pauvreté, selon les statistiques officielles. Depuis 1998, un système de TVA unique à 20 % frappe durement les plus démunis, alors que le gouvernement a supprimé le soutien aux prix agricoles pour les petits producteurs et les subventions sur les produits de première nécessité pour la population. Les grands domaines agricoles appartenant à l’Etat ont été privatisés et les petits paysans n’ont plus reçu d’intrants agricoles tels que les semences et les engrais, désorganisant toute la production dont dépend pourtant le pays, dont près de 90 % de la population active s’adonne à l’agriculture. Les principales exportations, qui permettent de se procurer les devises nécessaires au remboursement de la dette, sont le café et le coton. Les exportations de bois ont décliné, de même que les ventes de sisal, jadis l’une des richesses du pays, et de clous de girofle de Zanzibar. L’exportation de la perche du Nil, poisson prédateur du lac Victoria, est venue s’ajouter récemment aux exportations traditionnelles. Le film Le Cauchemar de Darwin, aborde cet aspect de l’économie tanzanienne, et toutes les conséquences sur place (misère, violence, sida, famine, etc.).

Pour toutes ces raisons, la Tanzanie fait partie des pays pauvres très endettés (PPTE), ouvrant droit théoriquement à une réduction de sa dette. Elle a atteint le point d’achèvement en novembre 2001. Cela fut l’occasion d’un communiqué de presse autosatisfait du FMI et de la Banque mondiale qui parlait de 3 milliards de réduction du service de la dette... mais sur une période de vingt ans ! La valeur nette de la dette devait diminuer de 54 %, selon les prévisionnistes très optimistes du FMI. Patatras ! Loin de décroître, conformément aux proclamations médiatisées, la dette de la Tanzanie est toujours à la hausse. Pendant ce temps, elle applique les politiques néolibérales dictées par les institutions internationales.

Certes, quelques sommes libérées par l’initiative PPTE ont été investies dans l’éducation, avec pour but d’éliminer les droits d’inscription à l’école primaire. La Banque mondiale peut alors proclamer que « du jour au lendemain, 1,6 million d’enfants sont retournés à l’école ». Mais tout ceci n’est que de la politique-spectacle : rien n’est fait pour briser la spirale d’une dette qui est passée de 6,7 milliards de dollars à la fin 2001 à 7,5 milliards de dollars deux ans plus tard (dont 3,5 envers la Banque mondiale qui est de loin son principal créancier). Phénomène inquiétant, le ratio dette/exportations utilisé par le FMI et la Banque mondiale pour décider de la soutenabilité d’une dette, est passé de 105 % à la fin 2001 à 140 % à la fin 2003. Entre 1980 et 2002, la Tanzanie a remboursé, au titre de service de la dette, 4,3 milliards de dollars qui ont cruellement manqué aux services sociaux sur place.

En somme, la Tanzanie est totalement sous contrôle des grandes puissances. Elle exporte ses richesses naturelles (comme la perche du Nil) et financières (via le mécanisme de la dette). Pendant ce temps, sa population se débat dans la misère. La Tanzanie représente un condensé des pires conséquences du mécanisme de la dette. A ce titre, la démonstration du Cauchemar de Darwin est éclatante.

Articles sous licence creative commons

Vous pouvez reproduire librement les articles du Réseau Voltaire à condition de citer la source et de ne pas les modifier ni les utiliser à des fins commerciales (licence CC BY-NC-ND).

Soutenir le Réseau Voltaire

Vous utilisez ce site où vous trouvez des analyses de qualité qui vous aident à vous forger votre compréhension du monde. Ce site ne peut exister sans votre soutien financier.
Aidez-nous par un don.

Comment participer au Réseau Voltaire ?

Traducteurs de niveau professionnel : vous pouvez nous aider à rendre ce site accessible dans votre langue maternelle.