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« Discours américain et méthode tunisienne »

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Que le projet néowilsonien du président George W. Bush d’impulser un "Grand Moyen-Orient" démocratique et d’abattre les tyrannies soit utopique ou réaliste, nul ne peut en infirmer la noblesse morale, ni en contester l’urgence politique. Le monde musulman est malade de l’intégrisme et du népotisme politique. Ce qui suscite les doutes, toutefois, c’est la façon de parvenir à cette démocratie. La crainte est grande que l’effet domino des néo-conservateurs ne tourne à la chute en cascade dans le totalitarisme islamiste.
Répandre la démocratie dans le monde arabe sans créer de théocratie est le grand dilemme de l’administration américaine. Pour parvenir à cet objectif, il est bon de se pencher sur l’expérience tunisienne, comme le recommande le Washington Times. En effet, le projet américain de démocratiser le monde arabo-musulman, d’en extirper le virus intégriste, d’y enraciner une culture de la tolérance, d’y provoquer l’émancipation de la femme, donne rétrospectivement raison aux choix stratégiques de la Tunisie. L’expérience tunisienne n’est pas parfaite mais elle marque une expérience endogène de réforme dans un monde arabe frappé de sclérose. Ben Ali l’a manifestée lors du sommet arabe qui s’est tenu à Tunis en mai 2004. Force également modératrice et réconciliatrice, dont Tunis vient de faire preuve en invitant Ariel Sharon à participer au sommet mondial sur la société de l’information.
Il convient de rétablir quelques vérités à propos de la Tunisie. Primo, on ne peut transiger avec les islamistes et ça, contrairement à d’autres, Ben Ali l’a bien compris. Connaissant la logique subversive de l’intégrisme et sa finalité totalitaire, il en a interdit toute expression politique. La seconde vérité, c’est que, comme l’a expliqué Samuel Huntington, il n’y a pas de démocratie sans un minimum de bien-être social et de prospérité économique. Il n’y a donc pas de libéralisme politique sans son corollaire, sa condition sine qua non : le libéralisme économique, or, c’est le choix fait par la Tunisie depuis 1987. La troisième vérité, c’est qu’il n’y a pas de démocratie sans culture démocratique. Mais il n’y a pas de culture, ni d’éducation démocratique, sans la sécularisation du droit, sans la disjonction du religieux et du politique, sans l’existence d’une société civile, sans la laïcisation de l’enseignement, sans l’émancipation de la condition féminine. Depuis 1987, c’est précisément à ce chantier sans fin que s’est consacré Ben Ali.
Les États-Unis ont bien compris qu’ils ne pouvaient pas imposer le type de gouvernement occidental au monde arabe, et à ce titre la Tunisie offre un modèle. Désormais, toute zizanie entre l’Europe et les États-Unis profitera aux autocrates arabes ainsi qu’à leurs opposants et néanmoins alliés objectifs, les islamistes.

Source
Le Figaro (France)
Diffusion 350 000 exemplaires. Propriété de la Socpresse (anciennement créée par Robert Hersant, aujourd’hui détenue par l’avionneur Serge Dassault). Le quotidien de référence de la droite française.

« Discours américain et méthode tunisienne », par Mezri Haddad et Antoine Sfeir, Le Figaro, 28 mars 2005.

Mezri Haddad

Mezri Haddad est docteur en philosophie morale et politique (Paris IV Sorbonne), enseignant à l’université Paris VII – Denis Diderot et chercheur au Centre d’histoire des sciences et des philosophies arabes et médiévales (CNRS). Il est l’auteur de Carthage ne sera pas détruite et de La Tunisie, des acquis aux défis.

 
Antoine Sfeir

Antoine Sfeir Journaliste libanais, Antoine Sfeir est directeur de la revue Les Cahiers de l’Orient. Il est l’auteur du Dictionnaire mondial de l’islamisme.

 
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