JPEG - 11.6 ko
G. W. Bush devant l’assemblée
générale des Nations Unies

Le Philosophe allemand Karl Jaspers a écrit, il y a maintenant 40 ans que « l’ONU représente le simulacre de communication par où les grandes puissances cachent ce qu’elles veulent faire (…) Les États utilisent cette scène pour se composer un visage en face de l’opinion publique mondiale et duper l’adversaire par ce jeu. Le tout est un masque derrière lequel chacun fait ce qu’il veut, lorsque sa force et la chance offerte par la situation le lui permettent. » [1]

Il est fort probable que G.W. Bush n’a jamais entendu parlé de Jaspers. Néanmoins, instinctivement, il est certainement « jasperien ». En faisant mine de passer sous les fourches caudines du Conseil de Sécurité matérialisées en l’espèce par les objections françaises, chinoises et russes, il se présente comme un homme qui donne une chance à la Paix. Son père en son temps, nous a servi, lui aussi, ce récital dont le moment ultime n’est autre que le déchaînement du feu et du fer.

La résolution 1441 n’empêchera pas la nouvelle guerre de se produire. D’ailleurs, celle-ci n’a rien de neuf, si ce ne sont des habits dont le patron a été réalisé au lendemain du 11 septembre 2001. Ce conflit en cours de préparation constitue une phase supplémentaire de cette guerre du Golfe de 1990-1991 avec qui de fortes similitudes apparaissent.

Il y a 12 ans, l’Irak possédait en théorie la 4ème armée du monde. Au sujet de cette dernière, un constat s’impose : « Plus on s’éloigne du conflit, plus de voix se font entendre pour déclarer que derrière l’écran de fumée de la propagande présentant l’armée irakienne comme la quatrième du monde et disposant de l’arme atomique, derrière les gesticulations intimidantes du début (occupation du Koweït) puis les rodomontades des armées étrangères personnalisées, par médias interposés, par le Général Schwartzkopf (Desert Storm), il n’y avait personne à affronter. Ce n’était qu’un semblant d’armée, peut-être 200 000 ou 250 000 hommes et non les 500 000 annoncés à grand son de trompe, que l’Irak opposait aux alliés en terre koweïtienne, un agglomérat de troupes mal entraînées, dépourvues du matériel indispensable, mal approvisionnées et délibérément sacrifiées par le pouvoir irakien » [2].

Rappelons-nous aussi, ce que le Général Schwartzkopf dira des Scuds irakiens : « Du point de vue militaire, c’était l’équivalent d’un unique avion larguant au jugé une unique petite bombe - terrible, certes, pour celui qui a la malchance de se trouver dessous, mais, dans le contexte général d’une guerre, rien de plus qu’un moustique »  [3].Il reconnaîtra également ceci : « la première bombe que nous avons lâchée sur Bagdad avait une puissance explosive équivalente à celle de la totalité des scuds qu’ils ont lancés » [4] .

Aujourd’hui, l’Irak (malgré les destructions de 1991, de 1993, de 1998 et les conséquences de l’embargo) serait à nouveau à quelques enjambées de la possession d’armes de destruction massive. Cette situation justifierait une intervention et le renforcement du corpus juridique délimitant le désarmement nucléaire, balistique, biologique et chimique de l’Irak.

En 1990-1991, déjà, la guerre du Golfe nous a été vendue au nom du Droit international.

Le 11 septembre 1990, devant le Congrès américain, Georges Bush (père) annonçait même au monde, qu’un « nouvel ordre mondial peut émerger ; Une nouvelle époque, plus libre de menaces et de terreurs, plus forte dans la quête de la paix, une ère dans laquelle les Nations du monde - Est et Ouest, Nord et Sud - peuvent prospérer et vivre en harmonie ».
Onze années plus tard, par un jour terrible et par un curieux hasard, le 11 septembre 2001, le fils pouvait dresser l’inventaire de l’héritage paternel. Peut-être auraient-ils du écouter un peu mieux ce monde arabe qu’ils méprisent, humilient, manipulent, à leur profit (pétrolier notamment) et pour le compte d’Israël, bien en peine face à la révolte populaire palestinienne.

En tendant leur oreille, ils auraient ainsi perçu autant d’avertissements annonciateurs de ce qui allait se produire, comme celui de Tarek Aziz. Dès 1998, celui-ci professait : « S’il y a désordre dans le monde arabe, vous en payerez les conséquences dans les rues de Paris, Marseille et de Bordeaux. L’Amérique, elle ne sera pas touchée. Il y a des musulmans qui vivent en France comme des Français. Il y a une intégration entre les peuples. Mais cela est dangereux si les relations ne sont pas fondées sur le droit, la justice et la compréhension » [5].

Mais Tarek Aziz n’est que l’adversaire des États-Unis. Alors entendons la voix d’un intellectuel comme Burhan Ghalioun qui annonçait en 1991 : « nous nous souviendrons de la guerre du Golfe comme d’une répétition générale inaugurant l’ère des grands affrontements qui vont modifier radicalement, et plus tôt que nous ne le pensons, les données stratégiques mondiales, en particulier dans le bassin méditerranéen. Sortant nécessairement diminué et amoindri politiquement et économiquement, de cette dernière épreuve mondiale, le monde occidental fera difficilement face à la montée irrésistible, matérielle et morale de ce monde pauvre qui n’a réellement plus rien à perdre » [6].

Ces mots sont devenus notre réalité. Les chocs évoqués par Ghalioun et Tarek Aziz sont arrivés avec encore plus de force que prévu, même s’ils diffèrent de ce qui avait été envisagé.

Ils ne sont que le terrible pendant d’un mécanisme tout aussi violent et dont l’expert militaire français Alain Faure-Dufourmantelle nous livre le ressort : « le monde serait entré dans une époque où une morale variable, ajustée en fonction des intérêts du moment, pourrait être décrétée par l’hyperpuissance et lui permettre de monter impunément des opérations punitives contre des États perturbateurs ou adroitement présentés comme tels (…) Quel pays pourrait avoir la certitude d’être à l’abri d’habiles campagnes de calomnies ».
Le Droit international est bel et bien le reflet des rapports de forces entre États. Les faibles (Irakiens, Palestiniens et Tchétchènes) dotés ou non d’un État en paient le prix. La résolution 1441 illustre cette réalité qui faisait dire encore à Karl Jasper « l’ONU, cette institution qui prétend servir à mettre hors du monde la violence, est pour sa part un déguisement de la violence ».

JPEG - 13 ko
École irakienne détruite par un
bombardement états-unien
source : unesco.org

L’espèce irakienne en est une illustration flagrante. Les hostilités contre le peuple irakien durent depuis près de 12 ans. Les États-Unis mènent en effet une guerre d’usure contre l’Irak depuis la fin de « Desert Storm » en 1991, au moyen de sanctions internationales interdisant à Bagdad de commercer librement qui se retrouve privée de 75% de ses rentrées extérieures.

Ces sanctions se traduisent par des effets dévastateurs sur la population. En, 12 ans, 1 million et demi d’irakiens en sont morts dont 650 000 enfants. Chaque mois de 5000 à 7000 enfants décèdent des conséquences de l’embargo. Le taux d’enfants naissant avec un poids inférieur à 2.5 kilogrammes est passé de 4.5% (1990) à 25.67% aujourd’hui.

Quant à l’économie irakienne, elle est réduite à sa plus simple expression. 80% des usines irakiennes ont tout simplement arrêté de produire. Les 20% restants sont d’un autre âge.

Mais c’est là, la partie émergée de l’iceberg. Cette politique de sanctions meurtrières se double d’une violation continue de la souveraineté irakienne par le biais d’une ingérence et de bombardements réguliers.

Les États-Unis n’ont-ils pas adopté une loi intitulée « Iraqi Liberation Act », l’acte de libération de l’Irak. En vertu de ce texte, le gouvernement américain a octroyé des fonds importants à l’opposition irakienne et une aide matérielle militaire, avec parfois des opérations terroristes sur le territoire irakien ! Et, il ne faut pas oublier les zones d’exclusion aérienne et les attaques aériennes régulières anglo-américaines, quasi quotidiennes (auxquelles la France ne participent plus directement depuis 1996).

Aujourd’hui, les États-Unis veulent aller plus loin. Dès le 27 novembre 2001, le Président George W. Bush, profitant de la situation résultant de la destruction des Twin Towers, menaçait ouvertement l’Irak en déclarant qu’il « constitue un objectif légitime de la guerre contre le terrorisme » .
Or, à ce jour, rien ne prouve l’implication de l’Irak dans ces actes terroristes. Faute de preuve et de pouvoir par conséquent criminaliser Bagdad, Bush Junior a été contraint de faire appel à des arguments spécieux, comme ce fût le cas à l’occasion de son discours sur l’État de l’Union, prononcé en janvier 2002 devant le peuple américain et sa représentation politique.

Selon, le Président des États-Unis, l’Irak doit être puni en raison de son appartenance à un « axe du mal », « un axe diabolique » dans lequel figurent également l’Iran et la Corée du Nord. Est-ce un délit international ? Des sanctions pour appartenance diabolique sont-elles prévues dans la Charte des Nations unies ? N’est-ce pas là un procès en sorcellerie digne de ceux du moyen âge ? Ces paroles appartiennent-elles réellement au Chef de la Nation occidentale la plus moderne et la plus puissante ? Une telle évocation du diable, un tel appel à l’irrationnel ne seraient-ils pas plus logiques dans la bouche d’un Taliban, dans celle d’un islamiste palestinien ou de toute autre personne qui pense à tort ou à raison que l’Amérique est un grand Satan ?

Ce paradoxe apparent n’en est pas un à lire Noam Chomsky que le New-York Times célèbre comme le plus grand intellectuel américain encore en vie. En effet, dans « Autopsie des terrorismes », il nous apprend ceci « les États-Unis constituent en fait, l’une des cultures les plus religieuses, les plus extrêmes et fondamentalistes au monde ».

Poussant son raisonnement jusqu’au bout et après avoir rappelé que les États-Unis ont agressé depuis 1945 à 27 reprises d’autres Nations, il constate ceci : « les États-Unis s’arrogent le droit d’user unilatéralement de la force quand ils le souhaitent ». Il conclue que « dans la majeure partie du monde, les États- Unis sont considérés comme un grand pays terroriste, ce qui n’est pas sans fondement ».

Il ne s’agit pas là d’une analyse isolée aux États-Unis. Ramsey Clark, à la tête d’International Action Center et ancien ministre de la justice, affirme que : « Le militarisme américain est affranchi de tout contrôle. Il frappe où et quand il le choisit ».

Le sort réservé à l’Irak par les États-Unis renvoie in fine à deux questions indissociables l’une de l’autre : où vont les États-Unis et avec eux où va le monde ?

Pour y répondre et en guise de conclusion, nous ferons appel à deux universitaires.
Commençons par Michael Sthol Chercheur américain en Science politique et qui nous fournit une première piste : « l’utilisation ou la menace de d’utilisation de la force par les grandes puissances sont habituellement décrites comme de la diplomatie coercitive et non comme une forme de terrorisme ». Or ajoute Sthol, cette menace ou l’utilisation de la violence poursuit « des buts qui devraient être décrits comme terroristes s’il ne s’agissait pas de grandes puissances ». Cet extrait est issu d’un ouvrage oublié à l’issue de la guerre du Golfe et dont le titre en dit long « Du terrorisme d’État occidental ».

Les terroristes ne seraient donc pas seulement là où on croit les voir. Les menaces adressées à l’Irak, notamment par le biais de la résolution 1441, sont ainsi une examplification dramatique et porteuse du danger « d’une fuite en avant vers un monde qui se trouverait progressivement militarisé à l’extrême avec toutes les conséquences que cela pourrait avoir pour les sociétés développées » comme le souligne l’éminent professeur de Droit international, Jean-Pierre Colin, dans son dernier ouvrage « rituel pour un massacre ».

De Kaboul, à Bagdad en passant par Moscou, Washington ou même par Sangate, l’Humanité s’enfonce ainsi, chaque jour davantage, dans la violence généralisée, l’autoritarisme, et à terme le totalitarisme universel.

[1] Karl Jaspers, « La Bombe atomique et l’avenir de l’Homme », Buchet Chastel, 1963, page 287.

[2] Vatin Jean Claude "Ordre majeur et désordres mineurs ?" in « Crise du Golfe et ordre politique », CNRS éditions, 1993, page 17.

[3] Schwartzkopf Norman, « Mémoires », Plon, 1992, pages 469, 471 et 479.

[4] Schwartzkopf Norman, opus cité, voir pages 469, 471 et 479.

[5] Rencontre de l’auteur avec Tarek Aziz en mai 1998. L’auteur s’est rendu en Irak en mai 1998 et mai 2002. Il a également rencontré Scott Ritter (UNSCOM) en 2002, David Kyd (AIEA) en 1999 et Morizio Zifereo (AIEA) en 1995.

[6] Ghalioun Burhan, " Le Golfe en conflits ", in « L’Événement européen », mars 1991/13.