« Avant la guerre »

Before War
Washington Post (États-Unis)

[AUTEUR] Joseph S. Nye est ancien secrétaire adjoint à la Défense (1994-1995). Il est doyen de la Kennedy School of Government de l’université d’Harvard et auteur de The Paradox of American Power.

[RESUME] L’Irak est le premier test de la doctrine Bush des guerres préventives. Il faut que cet exemple marque la suite.
Le monde a changé et il est désormais plus facile pour un petit groupe de provoquer d’énormes dégâts et de nous frapper avec l’aide d’un État déviant comme l’Irak ou la Corée du Nord. Face à cette situation, la doctrine de Bush est juste. Malheureusement, la guerre préventive est en opposition avec l’article 51 de la Charte de l’ONU alors même que l’attente devient trop risquée. En outre, cette guerre préventive, si elle sort du cadre légal, pourrait servir d’excuse à d’autres États pour faire la guerre quand ils le veulent.
Il faut donc rester dans la légalité en faisant valider le principe de guerre préventive par la constitution de larges coalition. Ainsi, on pourrait admettre que la guerre préventive est illégale quand elle est unilatérale, mais légale quand elle est multilatérale. Il faut aussi définir des critères précis pour limiter son recours et l’Irak remplit ces critères :
- Il a déjà été condamné par le Conseil de sécurité.
- Il a déjà utilisé des armes de destruction massive.
- Il a soutenu le terrorisme.
- Il n’a pas un régime permettant de restreindre le pouvoir central.
Cette guerre pose un seul problème : nous n’avons pas d’alliés. Il faut donc être plus patients, inciter les faucons à ne pas faire la guerre tout de suite, soutenir les inspections et profiter du délai pour constituer une large coalition.

« Bush engendre un million de Ben Laden »

Bush breeds a million bin Ladens
Gulf News (Dubaï)

[AUTEUR] Khalid Khawaja est ancien officier de renseignement pakistanais. Il vit à Islamabad et a co-rédigé l’accord qui a mis fin aux luttes entre faction en Afghanistan en 1993.

[RESUME] Je suis un ancien officier de renseignement pakistanais. J’ai été un proche compagnon d’Oussama Ben Laden dans les premières heures de la résistance afghane contre les Soviétiques et je suis un dévot musulman. Autant dire que pour beaucoup aux États-Unis, je suis un terroriste. Pourtant, je ne suis pas plus terroriste que George W. Bush et ses conseillers militaires.
Le monde musulman reconnaît le danger que représentent les armes de destruction massive dans les mains d’un fou et n’aime pas Saddam Hussein, mais nous voulons éviter que des innocents meurent et que les bombes américaines fassent naître des tas de petits Oussama. En effet, les dirigeants américano-britanniques ont créé un conflit avec le monde musulman qui n’était pas nécessaire.
Il est vrai que des musulmans ont tué des Américains le 11 septembre et je m’en excuse au nom du monde musulman, mais j’aimerai que George W. Bush présente ses excuses pour les familles afghanes et irakiennes tuées. Il ne le fera pas car le gouvernement états-unien ne reconnaît pas l’égalité des hommes en dehors de ses frontières. Toutefois, les musulmans ne reconnaîtront jamais de domination sur eux.
Il serait facile pour les musulmans de renverser Saddam Hussein, mais cela va coûter des milliards de dollars aux États-Unis et cela créera des tas de petits Ben Laden. Les États-Unis doivent cesser de nous considérer comme des ennemis.

« Pouvons-nous trouver les armes ? »

Can We Find the Weapons ?
Washington Post (États-Unis)

[AUTEUR] Jonathan B. Tucker est membre de l’United States Institute of Peace, un organisme dépendant du Congrès. Il a été inspecteur en désarmement en Irak, spécialisé sur les armes biologiques en 1995, et membre du Center for Nonproliferation Studies du Monterey Institute for International Studies.

[RESUME] Les inspecteurs de l’ONU n’ont toujours pas trouvé les armes que le gouvernement accuse l’Irak de posséder, et qu’il détient probablement. Cela fait peser une menace sur nos troupes et pose le risque de la diffusion de ces armes dans les réseaux terroristes. Il faut prévoir que, après l’invasion, des centaines de scientifiques ayant travaillé sur les programmes d’armement irakien pourraient aller vendre leur savoir-faire à d’autres. De plus, les services de renseignements états-uniens ne savent sans doute pas où se trouvent tous les stocks d’armes et on peut craindre que les responsables du régime de Saddam Hussein ne s’en emparent pour les vendre après la guerre ou pour mener des guérillas.
Contre ces menaces de prolifération, il faut donc avoir une politique cohérente qui pourrait inclure les éléments suivants :
- Annoncer une récompense pour toute personne pouvant donner des informations permettant de découvrir et de détruire des armes de destruction massive.
- Surveiller les frontières de l’Irak pour empêcher l’exfiltration d’armes de destruction massive, de documents ou de scientifiques.
- Demander au Conseil de sécurité un retour des inspecteurs immédiatement après la guerre pour rechercher les armes. Il faudra faire comprendre aux différents membres qu’il en va de l’intérêt de tous.
- Offrir des emplois attractifs dans la recherche civile aux scientifiques irakiens sur le modèle de ce qu’on a proposé aux scientifiques soviétiques.
Ces mesures doivent être prise pour éviter qu’une invasion n’augmente la menace des armes de destruction massive.

« Salut au chef »

Hail to the chief
Washington Times (États-Unis)

[AUTEUR] Frank J. Gaffney Jr est président du Center for Security Policy, le think tank qui rassemble les principaux « faucons » états-uniens. Le Réseau Voltaire lui a consacré une enquête : « Le Centre pour la politique de sécurité : les marionnettistes de Washington ».

[RESUME] C’est à la veille de la guerre avec l’Irak que nous allons voir de quoi George W. Bush est fait.
Pour nous qui soutenons sa guerre au terrorisme, ce n’est pas difficile de voir ses qualités. Il a bien compris la menace que représente Saddam Hussein. Nous avons trouvé admirable que le président soit prêt à mener une coalition des volontaires si le Conseil de sécurité n’est pas prêt à faire face à cette menace. Nous sommes également heureux qu’il souhaite libérer l’Irak et son peuple qui souffre et, au-delà, assurer un meilleur futur à la région.
Il est étonnant que des Américains s’opposent à ce projet et les qualités du président Bush ressortent encore plus quand on le compare à ses opposants. Ainsi, Nancy Pelosi, Carl Levin ou Jimmy Carter demandent tous que les États-Unis cherchent des alliés, se soumettent à l’ONU et n’agissent pas seuls. Si on les écoutait, la guerre en Irak n’aurait pas lieu ou aurait lieu à un moment où Saddam est encore plus dangereux. L’ONU se montrerait efficace uniquement pour empêcher les États-Unis d’utiliser leur puissance pour soutenir la liberté et la sécurité internationale et les ennemis de l’Amérique seraient encouragés.
En fait, le long processus à l’ONU a donné plus de temps à Saddam pour se préparer et cela causera plus de morts américaines et irakiennes. C’est pourquoi le président a raison d’affirmer que nous ne pouvons plus attendre.

« La puissance ne fait pas le droit »

Might doesn’t make right
International Herald Tribune (États-Unis)

[AUTEURS] L’Archevêque Desmond Tutu est Prix Nobel de la paix 1984. Ian Urbina est rédacteur au Middle East Research and Information Project (MERIP) de Washington.

[RESUME] Les gens de foi sont du côté de la paix et placent leur confiance dans la loi.
Le monde est à un moment crucial de son histoire : va-t-il être gouverné par la loi et la raison ou par la force et l’agression ? Les États-Unis sont un pays puissant, mais leur vraie force est de soutenir des causes justes. Ils ont, avec Martin Luther King, un exemple de la force des luttes non-violentes. Il faut se souvenir que ce sont le boycott et les pressions diplomatiques qui ont fait tomber le régime d’apartheid. Ce sont ces méthodes qui faut utiliser par opposition à la guerre.
Il n’y a pas de déshonneur à ralentir et à laisser faire les inspecteurs soutenus par la menace d’une action militaire états-unienne. Ce n’est pas un vote contre la guerre à l’ONU qui affaiblira cette institution, mais plutôt l’action unilatérale. Il faut respecter le droit et faire avancer ses opinions par les preuves et non par l’achat des votes.
Les États-Unis ont la capacité de renverser Saddam Hussein, mais cela vaut-il le prix à payer en terme de perte de crédit pour la diplomatie et le droit, de mort d’innocents et de conséquences pour l’avenir ? George W. Bush est un homme de foi, espérons qu’il respecte aussi la loi.

« Israël-Palestine : les piliers de la paix »

Israël-Palestine : les piliers de la paix
Le Figaro (France)

[AUTEUR] Shimon Peres est ancien Premier ministre travailliste israélien (1995-96) et récent ministre des Affaires étrangères démissionnaire du gouvernement Sharon. Il a reçu le Prix Nobel de la paix en 1994.

[RESUME] Le processus de paix entre nous et les Palestiniens est dans l’impasse, non pas car nous n’avons pas de plan de paix, mais parce que nous manquons de confiance dans l’existence même d’un partenaire de paix. Israël, et pas seulement lui, a perdu confiance en Yasser Arafat. Il est possible que les Palestiniens ne croient pas que Sharon puissent faire des concessions, mais surtout les Israéliens ne pensent pas qu’ils peuvent faire la paix avec les Palestiniens.
Il y a trois millions de Palestiniens dans les territoires. Les tentatives d’attentats sont quasiment quotidiennes. Elles entraînent des ripostes israéliennes qui plongent les territoires dans la crise. Pourtant, ce n’est pas inéluctable. Il faut se souvenir qu’il y a également trois millions de Palestiniens en Jordanie et nous n’avons pas ces problèmes avec eux. À cela, il y a trois raisons :
- Entre nous et la Jordanie, il y a une frontière stable et sûre.
- En Jordanie, il y a un gouvernement efficient qui impose son autorité à tous, à la différence de l’Autorité Palestinienne dans les territoires.
- Il n’y a pas d’implantation israélienne en Jordanie et pas de différends territoriaux entre nos deux pays.
Ces éléments nous rappellent donc qu’il faut créer une frontière sûre entre les territoires et Israël. En ce qui concerne l’Autorité Palestinienne, c’est plus compliqué. Il s’avère que Yasser Arafat, leader de l’OLP, n’est pas parvenu à devenir le leader effectif de l’État palestinien en gestation. En effet, Arafat n’a pas osé recourir à la force pour créer une entité centrale capable de contrôler l’usage des armes par toutes les factions et son autorité est minée par des groupes minoritaires.
Il faut donc réformer l’Autorité Palestinienne en séparant les pouvoirs, en nommant un Premier ministre, en assurant plus de contrôle sur les factions minoritaire et en assurant plus de transparence sur les activités financières. Les États arabes soutenant la paix et Yasser Arafat ont accepté cette réforme. C’est donc maintenant à Israël de revenir à la table des négociations pour constituer une frontière stable et briser le cercle vicieux de la violence.
Nous avons trop longtemps cru que c’était les partenaires de paix qui créaient les plans de paix. Il faut maintenant que le plan de route pour la paix produise des partenaires capable de l’appliquer.

« L’assassinat serbe entraîne une vacance du pouvoir »

Serbian assassination creates power vacuum
Taipei Times (Taïwan)

[AUTEUR] Aleksa Djilas est le fils du grand dissident yougoslave, Milovan Djilas, est un ancien professeur à l’université d’Harvard. Il est l’auteur de Yugoslavia, the Contested Country et vit à Belgrade depuis 1993.

[RESUME] Le meurtre de Zoran Djindjic est un choc pour la Serbie qui espérait entrer dans la normalité après avoir émergé du cauchemar du règne de Milosevic.
Il y a deux ans, Milosevic tombait sans que le sang soit versé, puis il était extradé. Cette révolution pacifique et la normalisation des relations avec l’Occident étaient la fierté des Serbes. Bien sûr, les assassinats politiques ne sont pas un phénomène nouveau, mais les Serbes espéraient que désormais c’était le bulletin de vote et non l’arme à feu qui allait dominer la vie politique de leur pays. C’était justement la politique de Djindjic qui devait entraîner ce changement de comportement.
Zoran Djindjic avait peu confiance dans les institutions existantes. Il avait pris l’habitude de les court-circuiter, d’accumuler du pouvoir personnel et d’improviser des majorités parlementaires. Tout ce qui comptait pour lui était la prospérité de la Serbie et son intégration dans l’Europe. C’est peut-être cette politique qui l’a tué car cela ne l’avait pas rendu populaire et ses entorses à la légalité constitutionnelle n’ont pas dû pousser ses adversaires à être plus respectueux de la loi.
Quoi qu’il en soit, les conséquences de la mort de Djindjic vont être tragiques. Les Occidentaux l’appréciaient, le voyaient comme un réformateur et sa mort pourrait freiner les investissements. En outre sa mort va accréditer la thèse selon laquelle la Serbie ne peut être dirigée que par des régimes autoritaires. La mort de Djindjic va surtout créer un vide car il avait accumulé de nombreux pouvoirs entre ses mains. On peut également craindre que le crime organisé puisse désormais facilement intimider ses successeurs, moins talentueux que lui. En effet, si l’état d’urgence a été déclaré pour combattre ces réseaux, on peut douter que leurs vrais dirigeants soient arrêtés tant leur influence dans la police est grande.
La mort de Djindjic est peut-être la conséquence de ses récentes mesures contre le crime organisé, question qu’il avait longtemps négligé, préférant s’attaquer à des institutions corrompues pendant que ces réseaux prospéraient. Il va falloir s’attaquer à ces groupes et aux causes de leur émergence : la pauvreté du pays. Cette tâche va devoir être conduite en gardant à l’esprit les succès de la politique de Djindjic : le discrédit lancé sur les soutiens de Milosevic et la promotion de la liberté politique et économique.