« La politique étrangère des États-Unis devra changer de direction »

U.S. Foreign policy direction will have to change direction
The Independent (Royaume-Uni)

[AUTEUR] DeAnne Julius est la nouvelle présidente du Royal Institute of International Affairs. Cette tribune est adaptée de la leçon inaugurale du nouveau cycle d’études du RIIA. Texte intégral téléchargeable.

[RESUME] Les implications économiques de l’actuelle politique étrangère des États-Unis font qu’elle est politiquement insoutenable. Soit la guerre au terrorisme est redéfinie en incluant davantage les alliés, soit la stratégie doit être totalement abandonnée, comme ce fut le cas au Vietnam il y a trente ans.
Si l’unilatéralisme n’est pas mis de côté, la prochaine décennie pourrait voir la rupture de l’alliance occidentale de l’après-guerre, ce qui provoquerait des dommages économiques importants à l’économie globale. La responsabilité ultime revient aux citoyens des États-Unis, mais d’autres ont un rôle crucial à jouer.
Au niveau politique, les dirigeants européens doivent réaffirmer leur soutien dans la guerre au terrorisme. Dans le cas contraire, les Américains resteront suspicieux quant à leurs motivations et peu disposés à les accepter dans les discussions. Le Groupe d’étude de Chatham House résumait dans Living with megapower la stratégie à appliquer :
- punir les terroristes ;
- les priver de refuge ;
- bloquer leurs soutiens financiers ;
- éradiquer les causes premières.
On s’aperçoit tout de suite que, seule, une action militaire ne peut suffire. La force de l’Europe est complémentaire de celle des États-Unis : la diplomatie, l’analyse et les aides au développement des uns peuvent appuyer la puissance militaire des autres. Cependant, je doute que beaucoup d’Américains réalisent que l’Europe contribue deux fois plus au développement dans le monde que les États-Unis.
Il est temps d’affronter le XXIème siècle et le terrorisme mondial avec d’autres concepts que ceux de la Guerre froide.

« La paix de Camp David n’est pas florissante »

Camp David Peace : not thriving
Jerusalem Post (Israël)

[AUTEUR] Gideon Ben-Ami est l’ambassadeur d’Israël en Égypte.

[RESUME] L’histoire de nos relations avec l’Égypte est marquée par les accords de Camp David dont c’est le 25ème anniversaire et la guerre du Kippour d’il y a 30 ans : ces repères historiques sont chargés d’émotions antagonistes. Les traumatismes de la guerre du Kippour subsistent malgré les résultats positifs (au plan militaire et tactique comme politique et stratégique) de cet affrontement. La mémoire du premier Camp David a été ternie par l’impression d’échec du second.
Cet accord est le plus bel exemple d’entente pacifique entre Israël et un pays arabe. Mais même si ce traité de paix est aujourd’hui irréversible, la normalisation que nous espérions est loin d’être atteinte. L’Égypte accuse Ariel Sharon et sa politique envers les Palestiniens d’en être responsables alors que c’est précisément l’Égypte qui en est la cause. L’ancien ambassadeur citait dans son livre publié en 1995, No more War, les réclamations faites devant le président Sadate en août 1980 : « il n’y a pas de normalisation dans les relations entre les deux pays, ou aucun progrès des Égyptiens pour établir des relations avec nous. »
Cela s’est aggravé : un officiel égyptien me disait qu’aucun approfondissement de nos relations bilatérales n’était possible avant qu’une paix compréhensive soit achevée, « et qui dit quelque chose de différent nous ment ». Nous pouvons être sûrs que dans la perspective égyptienne, même après une heureuse conclusion du processus de paix, d’autres clauses seront mises sur l’agenda, comme nous demander de nous désarmer de nos « armes de destruction massive ».
Et la presse ne cesse d’alimenter les théories conspirationnistes nous concernant. J’espère que cette diabolisation du gouvernement israélien et l’image négative du pays en général véhiculée par les plus grands éditorialistes, n’arriveront pas à influer sur leurs dirigeants politiques.
Il n’y a aucun doute sur le fait que les deux pays ont intérêt à préserver et renforcer ce traité de paix. Mais l’Égypte nous force à revenir en arrière vis-à-vis des Palestiniens. Nous ne pouvons laisser la deuxième Intifada détruire nos relations bilatérales.
Je suis persuadé que l’Égypte continuera à montrer sa sagesse politique et son soucis de stabilité au Proche-Orient est sincère. Mais même si le conflit est loin d’être résolu, nous pouvons au moins minimiser les dommages de la crise palestinienne aux plans politique et diplomatique. La participation de l’Égypte au processus de paix est bienvenue, même si ce n’est pas pour défendre notre camp. Après tout, c’est un État arabe influent et proche des aspirations palestiniennes.

« Isoler la droite israélienne »

Isoler la droite israélienne
Libération (France)

[AUTEUR] Ahmad Tibi est député à la Knesset et leader du Mouvement arabe pour le changement.

[RESUME] Ce n’est pas un hasard si la Knesset approuve une déclaration politique stipulant que « Judée, Samarie et Gaza ne sont, ni historiquement, ni politiquement, ni juridiquement des territoires occupés ». De même pour le rejet de la feuille de route truffée d’inconvénients : elle ne comporte aucun plan d’action obligeant le gouvernement israélien à prendre des mesures drastiques et le place en situation de monopole décisionnel. Nous allons droit à une situation d’apartheid, et cela a été accepté par les Palestiniens et la communauté internationale.
Nous comprenons le contexte qui a conduit l’Autorité Palestinienne à accepter ce projet. De plus, le Quartet a été pris en main par les États-Unis qui ont écarté ainsi l’Union Européenne, les Nations unies et la participation russe. L’aspect le plus désavantageux de la feuille de route concerne l’idée d’un « État palestinien provisoire », occupant à peine 42 % de la Cisjordanie et de Gaza. Ce caractère provisoire est une constante de la politique israélienne.
La construction du mur dresse des frontières politiques permanentes et le gouvernement israélien confisque de nouvelles terres aux Palestiniens. Soit nous arrivons à un compromis historique, soit nous mettons en place le même système qu’en Afrique du Sud durant son histoire la moins glorieuse (une solution intitulée « réorganisation de l’occupation »).
Le contexte va nous obliger à remettre en question la solution « à deux États » et à nous aligner sur la solution d’un État démocratique binational. Mais cette solution est massivement rejetée par les Israéliens.
Notre véritable dessein est d’isoler la droite israélienne et son idéologie expansionniste qui exclut la création d’un État Palestinien. Les élites israéliennes devront prendre conscience que l’occupation et l’expansion sont impossibles à poursuivre.
De son côté, le peuple palestinien ne peut pas accepter ce système de séparation raciste car il ne correspond pas à ses aspirations, lui qui se bat contre l’occupation pour accéder enfin à l’indépendance, à la liberté et à la dignité humaine.

« Ces musulmans qui alimentent l’islamophobie »

Muslims who fuel Islamophobia
International Herald Tribune (États-Unis)

[AUTEUR] Adib F. Farha est membre du Conseil National Libanais pour les Médias Audiovisuels et professeur à l’université américaine libanaise.

[RESUME] Je n’ai jamais compris comment un esprit droit pouvait respecter ou même accepter les opinions radicalement anti-musulmanes de Daniel Pipes, que le Président Bush a récemment nommé à l’Institut pour la paix contre l’avis de nombreux membres du Congrès.
J’ai regardé un talk show à la télévision libanaise où Pipes faisait face à Mustafa Bakri, rédacteur à Al Absou présenté comme un musulman modéré, et Sheik Omar Bakri Muhamad, leader d’un mouvement islamique basé au Royaume-Uni et appelé Al Muhajiroun (les Émigrants).
Alors que Pipes crachait son venin avec intelligence, ses deux interlocuteurs étaient impulsifs et loin de tout discours intellectuel. Omar Bakri appelait les 19 terroristes du 11 septembre les 19 magnifiques et s’appliquait à différencier un terrorisme acceptable d’un terrorisme condamnable. Qu’est-ce que peut penser un non musulman quand l’islam est représenté si fallacieusement ? Mon espoir porté sur le deuxième interlocuteur s’est évanoui lorsqu’il qualifia les soldats musulmans britanniques se battant contre le terrorisme en Afghanistan de criminels.
Ces deux personnages ne représentent qu’une petite minorité des musulmans et pourtant, les médias occidentaux -et même arabes dans ce cas- invitent rarement des intellectuels musulmans éclairés pour se confronter à Pipes. Les musulmans devraient présenter avec plus de force la vérité de leur foi. En tant que chrétien arabe ayant toujours vécu parmi les musulmans, je considère l’islam comme une noble religion qui prêche la tolérance.
À un moment du show, Omar Bakri a dit : « Daniel n’est pas musulman et je le suis. Comment pourrais-je l’aimer ? Il m’est commandé de le combattre ». Le Coran reste misérablement incompris. L’islamophobie est autant alimenté par les deux Bakri que par Pipes ; mais alors que je peux comprendre les intérêts de Pipes à véhiculer ce discours, je ne peux concevoir une telle position pour un musulman. Elle est aussi représentative de l’islam que celle de Timothy McVeigh, le poseur de bombe d’Oklahoma City, l’était pour la chrétienté.
Deux ans après le 11 septembre, les voix des vrais musulmans se sont évanouies. Elles doivent se refaire entendre.

« Construire la liberté de Cuba »

Building a free Cuba
Washington Post (États-Unis)

[AUTEURS] Vaclav Havel est l’ancien président de la République tchèque, Arpad Goncz est l’ancien président de la Hongrie et Lech Walesa est l’ancien président de la Pologne.

[RESUME] Il y a exactement six mois, le régime de Fidel Castro emprisonnait 75 représentants de l’opposition. Plus de 40 coordinateurs du Projet Varela, plus de 20 journalistes et d’autres représentants de mouvements défendant la démocratie sont en prison.
Malgré des lourdes peines, des voix indépendantes se font de plus en plus nombreuses et cela devrait inquiéter Castro. La pétition du Projet Varela (qui demande une nouvelle Constitution, la liberté de pensée et de réunion, la liberté d’entreprise et la libération des prisonniers politiques) a remporté un succès, mais la réponse n’a été qu’une répression accrue. Pourtant, on sent que le régime est affaibli, et les oppositions internes grandissantes, Castro sait qu’avec lui périra la Révolution.
Le monde démocratique doit soutenir l’opposition et aider à la mise en place de la démocratie et de la prospérité. Il doit continuer à condamner la répression du gouvernement tout en exerçant des pressions diplomatiques particulières sur le régime de Cuba. On ne peut pas dire que l’embargo américain ait eu les effets désirés, ni d’ailleurs la politique européenne. Il est temps pour l’Europe de considérer clairement Castro comme un dictateur et de ne l’avoir comme partenaire que s’il entame un processus de libéralisation politique.
En même temps, un « Fonds pour la démocratie cubaine » devrait être établi pour soutenir l’émergence d’une société civile à Cuba. Les transitions démocratiques pacifiques de l’histoire européenne récente, de l’Espagne aux pays d’Europe centrale, doivent servir d’inspiration à l’opposition cubaine. L’Europe ne doit plus hésiter.

« Les vrais perdants sont les pauvres »

The real losers are the poor
International Herald Tribune (États-Unis)

[AUTEUR] Supachai Panitchpakdi est directeur général de l’OMC.

[RESUME] Ce qui a le plus marqué la conférence de l’OMC à Cancun, c’est son impact sur les pays pauvres. Il y a deux ans, l’agenda de Doha montrait que le commerce est un élément vital du développement, davantage que des aides distribuées. Nous avons déjà avancé en ce sens à Genève et à Cancun, et nous avons mis en place un accord historique, le mois dernier, sur l’accès aux médicaments des pays pauvres.
Des propositions de traitements différenciés ont été acceptées. Pour la première fois, les pays les plus pauvres ont participé activement aux négociations. En agriculture, les négociations ont pris une direction très positive. Peut-être beaucoup considéraient cela comme insuffisant, mais dans une organisation où les décisions sont prises au consensus, les intérêts de tous obligent au réalisme.
Maintenant, des ministres ne sont pas d’accord sur l’agenda à venir et rendent ainsi incertaines les suites de ces avancées. Pour cette raison, la fin de cette conférence a été décevante. Les ministres n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur les questions de concurrence et d’investissements commerciaux, et de transparence sur les actions gouvernementales.
Tristement, ceux qui vont le plus souffrir de cette incapacité de compromis sont les pays les plus pauvres, alors même qu’un système commercial équitable aurait profondément facilité leur développement économique.
Si nous voulons conserver ce que nous avons construit et ressusciter ces négociations, les ministres doivent intensifier leurs efforts. Nous retenons de Cancun que nous devons être prêts à relativiser nos positions. Pour ma part, je considère qu’il est urgent d’arriver à élargir l’accès au marché et à établir des règles équitables pour tous les gouvernements et les peuples qu’ils représentent.