Robert Kagan : « L’esprit américain fait partie de l’ADN des États -Unis »

« Il nous est impossible de fermer la bouche des autres » dit un dicton japonais de ceux qui se vantent de tout savoir, ont la langue trop bien pendue, et se livrent à un verbiage stupide. Ce dicton s’applique fort bien à ces néoconservateurs qui feignent d’ignorer le monde, persistent dans leurs sottises malgré le déclin de George W. Bush et de ses Républicains, et continuent à publier leurs radotages dans les colonnes du Washington Post et leurs divagations intellectuelles dans la presse à sensation, comme le Weekly Standard. Ces néoconservateurs envoient des inepties dans l’esprit de leurs compatriotes et des habitants du globe, à travers les medias et avec l’aide de ces journaleux qui font partie du paysage de la presse néoconservatrice dans tous les pays du monde.

On a pu le voir dernièrement, de manière absurde, avec le publiciste états-unien Robert Kagan. Cet ancien membre du Carnegie Endowment for Peace[«  »La Fondation Carnegie pour la paix internationale », Réseau Voltaire, 25 août 2004.]] publie une tribune mensuelle dans le Washington Post. Il a aussi travaillé, de 1984 à 1998, comme conseiller au Council on Foreign Relations [1]. Il a publié, le 16 octobre 2006, une analyse abominable dans la gazette New Republic sous le titre « Cowboy Nation ». [2].

Kagan, ce « connaisseur du monde », essaye d’expliquer la mainmise états-unienne sur le soleil, la lune et les étoiles, le pétrole, bref le monde. Il prétend que les USA ont, depuis leur création, suivi leurs penchants expansionnistes, impérialistes et évangéliques : « Depuis que le premier pèlerin a posé le pied sur le continent- il y a 400 ans- l’Amérique a été une puissance expansionniste et n’a cessé de l’être, et ce, sur le plan territorial, économique, culturel et géopolitique. Les États-Unis d’Amérique n’ont jamais été une puissance du statu quo, mais toujours une force révolutionnaire. Le besoin de s’ingérer dans les affaires des autres, n’est ni un phénomène moderne ni une trahison de l’esprit américain. Il fait partie de l’ADN de l’Amérique. »

C’est le summum de l’arrogance ! Selon lui, « l’esprit américain » serait inscrit héréditairement dans l’ADN états-unien. Kagan, « le souffleur » de Bush serait-il devenu généticien, ou aurait-il acquis, contrairement à ses « collègues » scientifiques qui ne veulent absolument pas partager ses inepties, de nouvelles connaissances dans ce domaine des sciences modernes ? En aucun cas ! Celui qui pense que cet homme est mégalomane, ou fou à lier, ou simplement stupide parce qu’il voudrait convaincre ses compatriotes et quelques Européens par un mode de pensée simpliste, se trompe gravement !

Le simplisme démagogique des fantaisies génétiques de Robert Kagan, n’est pas un « faux-pas ». Comme dans toute idéologie fasciste, les sottises de Kagan sont associées à des théories pseudo scientifiques racistes, sociales darwinistes, néo-malthusiennes, et autres piliers de soutien indispensables à la politique étrangère agressive de tels États. De nos jours, l’anti-islamisme poussé à l’extrême fournit les moyens d’une terreur effrénée contre toutes les forces progressistes. Déguisé sous des prétextes de « lutte contre le terrorisme international », de « démocratisation » des régions « incultes », « l’esprit de conquête américain » devrait en fait s’appeler, correctement traduit : « colonisation et soumission » au profit des trusts militaro-industriels et pour des raisons géostratégiques. Rien de nouveau : Hitler avait envoyé ses guerriers vers l’Est, soi-disant parce que « le peuple allemand manquait d’espace ». « Nous voulons chevaucher vers les pays de l’est, » disait-on à l’époque, pour repousser la « marée asiatique ». Les grands consortiums étaient les gagnants.

« Nous ne sommes pas des âmes pacifiques »

Le rêveur impérialiste Kagan n’a pas eu peur non plus, dans sa récente philippique, de dénaturer l’histoire, pour faire croire au lecteur naïf que « des colonisateur britanniques s’efforçaient d’exterminer presque tous les indigènes d’Amérique longtemps avant la fondation de l’État (USA). Les Américains se sont installés avec violence entre 1740 et 1820 et aussi vers 1840 jusqu’à l’extermination des Indiens et l’éviction de la France, de l’Espagne et de la Russie. Il serait extraordinaire de croire que les premiers Américains aient conquis tout le pays et le pouvoir sans vraiment le vouloir ».

Donc, ce sont les Britanniques et pas les Américains qui ont décimé les Indiens nord-américains. Les ancêtres des actuels Américains, si l’on en croit Kagan, se sont seulement « multipliés ». Malin, Monsieur le néoconservateur, mais c’est un mensonge éhonté : il y avait, en 1600, environ 1,5 à 5 millions d’Indiens qui vivaient en Amérique du Nord. En 1608, dans l’actuelle Virginie, débarquèrent plusieurs navires avec 900 colonisateurs anglais qui devaient s’établir pour le compte d’une société commerciale de Londres. Ils fondèrent Jamestown, la première colonie anglaise en Amérique du Nord. La moitié des colons succomba cependant aux conditions de vie indescriptibles et, sans l’aide des Indiens, les autres n’auraient pas survécu non plus. Londres envoya d’autres colons avec l’ordre de faire rentrer des profits. Ils commencèrent alors à chasser les Indiens de leurs champs, à brûler leurs villages, et à utiliser les Indiens comme esclaves. De nombreux colons arrivèrent et ils achetèrent les terres des Indiens. Si ces derniers refusaient de partir, l’armée états-unienne réglait l’affaire en organisant des massacres terrifiants.

Conséquence : le scalp d’indien devint également une marchandise capitaliste ; en 1760, les autorités payaient 134 $ pour un scalp d’homme et 50 $ pour celui d’une femme. Les chasseurs de buffle professionnels abattirent en quelques années 7 millions de bisons et ils privèrent ainsi les indigènes de leur base alimentaire. Les bouchers gardaient seulement la peau et la langue et ils laissaient pourrir les cadavres. Les bisons ayant été exterminés en 1874, les Indiens furent menacés de famine et de mort ; il était dorénavant facile de les soumettre. La convoitise des terres, de l’or, de l’argent, du charbon, des trésors qui avaient été découverts sur les territoires des Indiens étaient, pour les Américains, la véritable raison de poursuivre la conquête et d’achever le génocide des indigènes. Beaucoup moururent de la variole que l’homme blanc avait introduite et propagée délibérément. Le Professeur Eva Lips (1906-1988), directrice de l’Institut Julius Lips pour l’ethnologie de Leipzig, a résumé la chose ainsi : « nous savons ce qu’étaient ces marchands de peaux criminels, avec leurs barils de whisky et le principe du gouvernement et du Ministère de la Défense qui déclarait les Indiens nord-américains comme ennemis. Nous connaissons les contrats de cession frauduleux qui ont dépouillé les Indiens de leur liberté, de leur terre et de leur base alimentaire, et nous connaissons aussi le proverbe du temps des pionniers : « Seul un Indien mort est un bon Indien. » [3] Les derniers Indiens furent repoussés dans des camps de concentration, ou dans des réserves offrant des conditions de vie misérables. Là-bas beaucoup succombèrent à l’alcool ou moururent le cœur brisé.

L’auteur états-unien Henry Miller (1891-1980) nous a fourni des renseignements sur ces "Américains", qui ont perpétré ces actes inhumains. L’auteur a défini ses compatriotes dans son ouvrage The Air-Conditioned Nightmare (Le Cauchemar climatisé, paru en 1945) et il nous en fait une description totalement à l’opposé de celle que veut nous vendre Kagan :
« L’Amérique, tout le monde le sait, est faite de gens qui ont voulu fuir des situations. L’Amérique est par excellence la terre des expatriés, des fugitifs, des renégats, pour user d’un terme énergique. Quel monde merveilleux, neuf et entreprenant nous aurions pu faire du continent américain si nous avions vraiment coupé les ponts avec nos congénères d’Europe, d’Asie et d’Afrique, si seulement nous avions eu le courage de tourner le dos au passé, de repartir de zéro, d’éliminer les poisons qu’avaient accumulés des siècles d’amère rivalité, de jalousie et de différends. On ne fait pas un monde nouveau en essayant simplement d’oublier l’ancien. Il faut pour faire un monde nouveau un esprit neuf et des valeurs neuves. Peut-être notre monde américain a-t-il commencé dans ce sens, mais ce n’est plus aujourd’hui qu’une caricature. Notre monde est un monde d’objets. Il est fait de conforts, de luxes ou sinon du désir de les posséder. Ce que nous redoutons le plus, en face de la débâcle qui nous menace, c’est de devoir renoncer à nos gris-gris, à nos appareils et à tous les petits conforts qui nous ont rendu la vie si inconfortable. Il n’y a rien de brave, de chevaleresque, d’héroïque ni de magnanime dans notre attitude. Nous ne sommes pas des êtres amis de la paix ; nous sommes timides, pleins de suffisance, nous avons perpétuellement la tremblote et le cœur sur les lèvres. » [4]

Miller se plaignait que les émigrants avaient fait table rase des idéaux du siècle des Lumières européen et qu’ils n’avaient pas trouvé le courage de créer une nouvelle manière plus moderne du vivre ensemble en société.

Ce regard sur l’histoire était nécessaire pour mieux comprendre Robert Kagan et « son mystère de la masse héréditaire », car toute l’énergie criminelle que ses ancêtres avaient déployé contre la vie humaine - ici je ne parle que des indigènes exterminés, sans inclure les meurtres américains de l’histoire moderne (les Japonais, les Vietnamiens, les Afghans, les Irakiens etc. massacrés) - devrait, logiquement, compléter sa thèse de recherche. Sa théorie selon laquelle l’esprit américain ferait « partie de l’ADN des États-Unis » devrait être complétée par le « deliquente nato », le criminel né. Le médecin italien Cesare Lombroso, professeur de médecine légale, de psychiatrie et fondateur de l’anthropologie criminelle (« Scuola positiva di diritto penale »), avait déjà publié en 1876 son ouvrage « L’Uomo delinquente » (L’Homme délinquant), dans lequel il décrivait le criminel comme un type humain particulier à classer entre les aliénés et les primitifs. Il avançait, à l’époque, la thèse selon laquelle la parenté directe de l’homme contemporain avec un ancêtre agressif, non domestiqué par la culture, apparaît clairement chez certaines personnes dans leurs caractéristiques physiques.

Avec son bavardage pseudo scientifique, Robert Kagan n’a vraiment pas rendu service à ses compatriotes ; au contraire : il se révèle même, dans ce cas concret, comme un anti-américain invétéré pour qui la réputation de ses concitoyens compte manifestement pour rien, et qui aspire seulement à influencer les masses pour imposer ses objectifs politiques.

La montée des néoconservateurs

Jetons d’abord un coup d’œil sur l’histoire politique américaine la plus récente, pour dévoiler la charlatanerie intellectuelle de Kagan et des néoconservateurs.

George W. Bush a accédé au pouvoir en automne 2000, par des élections douteuses, et il s’est aussitôt entouré d’un groupe de gens appartenant au centre des néoconservateurs, fondé dans les années soixante-dix, un courant intellectuel rallié par « un petit groupe d’auteurs, de reporters médiatiques,de forces politiques motrices, et d’universitaires extrêmement influents » selon James Zogby, président de l’AAI (Arab American Institute). Ils obtinrent des postes gouvernementaux : Dick Cheney, l’homme aux mains barbouillées de pétrole devint vice-président, Donald Rumsfield, le fanatique de la guerre en Iraq, secrétaire à la Défense et le va-t-en guerre Paul Wolfowitz, son adjoint ; l’abominable John Bolton fut nommé sous-secrétaire d’État chargé des questions de désarmement, le menteur Richard Perle, directeur de l’American Defense Policy Board, et Kristol, déjà mentionné, devint conseiller du président.

Il y a en ce moment une valse des postes, mais la politique de la « junte de Bush » a été, dès le début, une politique impérialiste, arrogante et unilatérale, selon la définition de l’ancien « agent secret » du service britannique et auteur anglais de romans policiers, John le Carré. Les néoconservateurs ont pris en main les rênes de la politique du gouvernement Bush, « du pays de Dieu », et ils ont cherché à imposer leurs projets mondiaux, concoctés dans leurs think-tanks depuis la fin de la guerre froide : un monde unipolaire, les États-Unis en position de superpuissance, une doctrine militaire « anticipatrice » avec des opérations de guerre ciblées, la négation du droit international et des accords internationaux.

L’industrie pétrolière américaine était alors dans l’impasse. Les réserves pétrolières du pays paraissaient devoir être épuisées dans les dix années à venir et les réserves mondiales, qui se trouvent en Asie Centrale, en Iraq, en Iran et en Arabie Saoudite, étaient vitales pour le marché mondial de l’énergie. Bush, le millionnaire texan, le représentant de la puissance des trusts du pétrole, a créé, avec son gouvernement, la base idéologique et politique pour exécuter les visées géostratégiques du lobby pétrolier. Le projet mondial impérialiste des néoconservateurs, en sommeil pendant des années, a tout à coup donné satisfaction aux convoitises néocoloniales de l’économie pétrolière : la carte mondiale pourrait changer en fonction de la carte pétrolière. Bush a auprès de lui Cheney, un expert en opérations militaires et en renseignements, un millionnaire du pétrole qui rejette de toutes les façons l’ordre mondial basé sur le droit international. Il a, depuis toujours, cherché à imposer la démocratie à l’américaine dans le monde entier, si besoin par la force d’une armée dotée de moyens de haute technologie.

Wolfowitz, n’a jamais caché son néoconservatisme extrémiste. En 1992, il a rédigé le document définissant la vision stratégique d’une superpuissance états-unienne visant à maintenir sa supériorité militaire sur ses rivaux, comme l’Allemagne et le Japon, et capable de mener plusieurs guerres simultanément [5]. Quelques jours avant l’élection présidentielle, en septembre 2000, la droite néoconservatrice publiait un rapport de 80 pages Rebuilding Americas Defenses : Strategies, forces and Resources For a New Century, une variante plus raffinée du rapport de Wolfowitz, et qui disait clairement ce qui viendrait après la prise du pouvoir : développement des forces armées états-uniennes, développement de nouvelles armes atomiques, établissement de bases militaires en Asie, guerres contre l’Iraq, l’Iran et la Corée du Nord. Le document précisait en outre : « le processus de transformation durera probablement longtemps à moins que ne survienne un événement effroyable qui servira de catalyseur - comme un nouveau Pearl Harbor » - ou un 11 septembre 2001 !

Wolfowitz désigna les coupables, trois jours après les attentats : Oussama Ben Laden, Al Qaïda, Saddam Hussein. Vouant une haine invétérée à Saddam, il avait déjà insisté, en 1991 et en 1998, pour l’éliminer du pouvoir. L’adversaire numéro un, Ben Laden et Al-Qaida, a été créé chez les Talibans. La guerre d’Afghanistan, prélude à la « guerre mondiale contre le terrorisme », est un maillon dans la chaîne des plans du groupe pétrolier Unocal, qui voulait construire un gazoduc et un pipeline du Turkménistan vers le Pakistan, à travers l’Afghanistan. Mais le régime des Talibans avait contrecarré le projet. Hamid Karzai, le président afghan, marionnette des Etats-Unis et ancien consultant de l’Unocal, a par la suite, en mai 2002, signé le contrat pour la construction du tracé.

Des preuves établissant un lien entre les attentats terroristes et l’adversaire numéro deux, Saddam Hussein, n’ont jamais été produites par le Pentagone et pas davantage des documents qui montreraient un lien entre l’Iraq et son prétendu programme de construction d’armes de destruction massive et le terrorisme. Des « preuves » ont été fabriquées et l’invasion de Iraq a été décidée. Wolfowitz a expliqué par la suite que l’existence des armes de destruction massive iraquiennes n’a jamais été la raison la plus importante de la guerre menée par les États-Unis, mais seulement le prétexte, parce que « c’était la raison que chacun pouvait saisir ».

Les élèves modèles de Hitler

Le mouvement néoconservateur est une école philosophique élitiste. Les adeptes s’appellent des « straussiens », parce qu’ils se soumettent corps et âme au dogme de Leo Strauss (1899-1973). Strauss a été soutenu en 1934 par Carl Schmitt, le « Kronjurist » de Hitler, pour l’obtention d’une bourse à la Rockefeller Foundation. Arrivé aux Etats-Unis en 1938, il enseigna ensuite durant des décennies à l’University of Chicago. Leo Strauss resta fidèle, jusqu’à sa mort en 1973, à son maître national socialiste Carl Schmitt.

Strauss et Schmitt transmettaient dans leurs « enseignements » une vision absolutiste de la vie, au prétexte que, sous de telles conditions, l’esprit pourrait triompher. Carl Schmitt, guide spirituel du Führerstaat de Hitler, professait un césarisme libéré des normes et des institutions, un signe précurseur du national-socialisme : « C’est sur l’égalité de race que reposent le contact permanent entre le führer et ses partisans ainsi que leur fidélité mutuelle. Seule l’égalité de race peut empêcher que le pouvoir du führer ne devienne tyrannie et arbitraire. »

Leo Strauss suivit le dogme de son maître. Les deux haïssaient le « monde moderne ». Strauss exigeait un système totalitaire directement gouverné par les philosophes, le respect de leurs structures mentales, une philosophie d’élite. Il croyait avoir trouvé, lui seul, la vérité, les messages dissimulés à l’intérieur de la « grande tradition ». Depuis Platon, en passant par Hobbes jusqu’à Locke, il n’y a pas de Dieu, la morale est un préjugé pitoyable car une société ne se fonde pas seulement sur la nature. Il dédaignait les philosophes « Modernes », mais prenait très au sérieux les « Anciens ». Il invitait à les comprendre, « en comprenant l’auteur tel qu’il se comprenait lui-même », en opposant « l’immoralité » libérale des temps modernes à une philosophie de la vertu et du bons sens. L’égalitarisme libéral, mal principal des temps modernes, rend selon Strauss, la philosophie, la créativité, l’héroïsme, l’autorité et toutes les qualités « élitistes » absolument impossibles. Le philosophe était pour lui un « surhomme », le gardien de l’enseignement ésotérique abandonné.

Strauss, le « grand prêtre des ultraconservateurs », comme l’a appelé The Observer britannique, écrivait à son maître Schmitt : « C’est parce que l’homme est par nature mauvais, qu’il a besoin de domination ». Des philosophes élitistes peuvent prendre le pouvoir, selon Strauss, s’ils « manipulent les masses au moyen de la religion », bien que les « vrais hommes intelligents » sachent que la religion n’est qu’une « tromperie des masses ». Avec le refus des principes du Droit naturel, il est de votre devoir de législateurs absolus de tromper et de mentir à la « masse populaire », d’utiliser la religion et la politique comme moyens de transmettre des légendes, et de maintenir le peuple « commun » dans un état de servitude. Les tromperies doivent cependant rester secrètes pour préserver le contrôle. La religion était pour Strauss l’opium du peuple.

Les États-Unis eux-mêmes sont, pour Strauss et ses élèves, un objet de haine : un « nouveau Weimar », une faiblesse, la répétition pathétique de Allemagne « libérale démocratique » de Weimar. L’Amérique a été fondée par un petit nombre de réalistes désabusés, qui sont partis du principe que « la vérité, Dieu et le Droit naturel, sont inexistants », affirmait le juif « conservateur » Strauss de la République de Weimar. Cependant ils admettaient que cela concernait seulement leur propres rangs (ésotériques), parce qu’ils savaient qu’ils ne pouvaient pas l’exiger de « la masse », du peuple « stupide ». C’est pourquoi ils ont continué de vendre au peuple la Vérité, Dieu et la Loi (exotériques), car une société sans valeurs communes et sans « vérité » leur semblait ingouvernable. La « masse stupide » doit croire à « quelque chose » pour pouvoir être guidée par l’élite vers des tâches « héroïques » qui devraient les mener ensuite à quelque chose de « grandiose ». Pour Strauss, c’étaient des valeurs esthétiques qui résistent au nihilisme général. L’Amérique libérale était moralement en déclin, incapable d’autorenouvellement. Il exigeait un patriotisme basé sur la vertu des citoyens, afin que les Américains puissent défendre leur train de vie contre leurs ennemis.

Seymour Hersh, doyen du journalisme d’investigation états-unien en avait parlé, en mai 2003, et il avait décrit dans The New Yorker, comment cette « bande de straussien » — dont Paul Wolfowitz, aujourd’hui président de la Banque mondiale — avait préparé la guerre contre l’Iraq. Ce groupe a adopté les objectifs straussiens, à savoir que « tromperie et supercherie sont la norme dans la vie politique ». Strauss avait en effet enseigné à ses élèves que la politique est mieux pratiquée par un roi ou un tyran, lequel est conseillé par un petit nombre de maîtres élitistes qui n’ont pas de scrupules pour tromper à tout moment leurs sujets. Pour Jeffrey Steinberg, rédacteur de l’Executive Intelligence Review publiée par l’ennemi juré de Bush, Lyndon LaRouche, Leo Strauss est « le parrain fasciste des néoconservateurs ».

Le professeur Allan Bloom, compagnon de route et élève modèle de Leo Strauss, était, jusqu’à son décès en 1992, le leader intellectuel des néoconservateurs états-uniens. Dans son pamphlet « The Closing of the American Mind » (1987) (en français : L’Âme désarmée), il écrivait que « les sciences perfectionnées par les émigrants européens en Amérique auraient pitoyablement perverti la démocratie américaine, en inculquant aux responsables l’esprit de la rationalité critique ». Par cette déclaration il ne portait pas seulement le mythe de la fondation des États-Unis au summum mais il indiquait aussi que l’Amérique est la patrie du « Bien » et que le « Mal » se trouve ailleurs. L’idéologie manichéenne des néoconservateurs, dominée par un dualisme entre le « Bien » et le « Mal », devenait transparente.

Déjà dans les années soixante-dix, pendant la Guerre froide, l’Union soviétique était pour les néoconservateurs le « l’Empire du Mal », parce qu’elle avait refusé aux juifs russes l’émigration vers Israël. La terminologie triviale de l’administration Bush — « l’axe du Mal », les États « consentants » et les États « indignes » et « celui qui est n’est pas avec nous est contre nous » — a justement ces traits manichéens. Et, quand Robert Kagan pense que les Européens vivent sur Vénus en rêvant de la paix éternelle, tandis que les Américains viennent d’une autre planète et vivent dans la dure réalité et les pièges de la politique internationale, dans la guerre de tous contre tous, il rend hommage à ses maîtres Strauss et Bloom.

Celui qui croit que Bush est un étourdi ne se trompe que de peu, car le rôle straussien qu’il joue est tromperie, ruse et séduction et vaut largement un Oscar politique. « La force de la religion », que l’administration néoconservatrice a ancrée dans la politique états-unienne, est le contraire de la constitution classique de la séparation de l’Église et de l’État. Elle oriente actuellement les masses, comme l’a voulu Leo Strauss. George W.Bush était heureux à son quarantième anniversaire car « Jack Daniels m’a quitté et Jésus Christ est venu ». Dorénavant « sa foi » le laisse clairement différencier « entre le Bien et le Mal », car « Dieu a un plan pour son pays et pour lui personnellement ». Il mènera « un combat grandiose » (il a vite appris à éviter le mot « croisade »), « par lequel le bien primera sur le mal », car « les États-Unis sont appelés à conduire le monde vers la paix », parce que « l’appel historique fut envoyé au pays digne ». Cet appel est une « guerre qui a été imposée à l’Amérique » et, pour cette mission, Bush cherche le réconfort et la confiance dans la prière qui lui donne aussi le courage de défendre la « Terre Promise », « pour créer sur le Mont du Temple à Jérusalem les conditions qui permettront le retour du Christ ». Les Américains croyants se laissent bercer par ces paroles enivrantes.

Les disciples actuels de Leo Strauss croient pourtant que leur force est dans « l’intellectualisme » ; néanmoins ils savent aussi remarquablement comment relier avec agressivité la philosophie de leur maître avec leurs propres affaires et leurs convoitises : Cheney s’emploie à arracher au Proche-Orient son pétrole, Rumsfeld aspire à un pouvoir hégémonique, Wolfowitz est le grand espoir des extrémistes de la droite israélienne, et Condoleezza Rice veut démocratiser le Proche-Orient par la guerre dans le but d’ offrir à l’État d’Israël une paix durable.

Tous les « objectifs » ne doivent cependant pas être nécessairement atteints par la guerre. Les néoconservateurs de Washington ne sont pas obsédés par l’idée de la guerre, car la guerre est pour eux leur destin ! « Les straussiens ne croient pas à un ordre mondial pacifique ». D’où leur méfiance à l’égard de l’ONU dont ils souhaitent la disparition. Ils excluent un ordre mondial basé sur le droit international. Les États ont des ennemis (Strauss) qui doivent être traités comme tels, et la consolidation du pouvoir impérialiste des États-Unis est la priorité, car les néoconservateurs ont « l’objectif héroïque » d’apporter la démocratie américaine « exceptionnelle » au monde , la Pax Americana du vingt-et-unième siècle, et ils sont fermement convaincus que les valeurs de l’Amérique sont uniques et supérieures et qu’elles séduisent le monde . Ceux qui ne sont pas convaincus pourront être secourus par des interventions militaires car, selon Robert Kagan : « les États-Unis exercent un pouvoir dans un monde hobbesien, dans lequel chacun combat contre l’autre et où nous ne pouvons pas compter sur des règlements internationaux et le droit international ». Un straussien l’a exprimé plus clairement dans The Observer : « si nous acceptons une nouvelle guerre de Cent Ans, elle aura lieu » !

Robert Kagan l’impérialiste, ne cesse d’écrire : « Le besoin d’expansion des États-Unis et la tendance à la domination ne sont pas une trahison de notre propre nature - ils sont notre nature. Cette conviction mène à la suivante : que les intérêts des États-Unis ne se distinguent pratiquement pas de ceux du reste du monde et que les USA ont joué un rôle particulier, voire unique comme accélérateur de la transformation de l’humanité. Si nous avons du succès ou si nous échouons nous resterons toujours une nation « dangereuse »- dangereuse pour les tyrans et pour ceux qui ne partagent pas notre compréhension du libéralisme, - y compris les Américains - qui craignent l’esprit de guerre et qui préfèrent un ordre mondial qui ne serait pas érigé autour d’une Amérique dominante tenant le monde sous son hégémonie, »

Une nation « dangereuse » surtout pour la population de ce monde : au cours de plus de 100 guerres d’agressions depuis la fondation des Etats-Unis, les Américains ont tué avec leur propres armes des millions d’hommes. Ils ont décapité, démembré des femmes et des petits enfants sans défense, massacré avec du Napalm et incinéré ou réduit des êtres humains à des ombres avec leur bombe atomique…

Traduction
JPH
Monica Hostettler

[2Kagan, Robert : Cowboy Nation – The New Republic Online, October 16, 2006 ; http://www.carnegieendowment.org/publications/index.cfm?fa=view&id=18796&prog=zgp&proj=zusr

[3Lips, Eva : Das Indianerbuch, VEB F. A. Brockhaus Verlag Leipzig, 1965.

[4Le Cauchemar climatisé de Henry Miller, Édition Gallimard, 1954

[5Voir « La doctrine stratégique des Bush », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 9 juillet 2004.