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Khun Sa en première ligne ?

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La perte successive par les Karen de leur quartier général de Manerplaw, le 28 janvier 1995, puis, le 21 février, de leur camp retranché de Kawmoora, faisait craindre à Khun Sa et aux dirigeants de sa Mon Tai Army (MTA) une prochaine offensive de l’armée birmane contre les régions de Doi Tung et de Ho Mong où se trouve son quartier général. Toutefois, un fait nouveau est intervenu avec l’attaque de soldats karen, le 8 mars, qui a causé la mort de cinq personnes (parmi lesquelles pourraient se trouver un ou plusieurs étrangers) et fait onze blessés parmi les techniciens birmans dans la localité de Kambauk (sur la côte du golfe de Martaban), base de départ du chantier du gazoduc en cours de construction par la firme française Total et l’américaine Unocal. Cette action de guérilla porte un coup sévère à la crédibilité de la junte militaire, le State Law and Order Restoration Council (SLORC). Les généraux birmans se vantaient en effet d’assurer, par la présence permanente de 25 bataillons une sécurité totale du chantier. Avant que survienne cet incident qui pourrait amener le SLORC à changer de priorité, tout avait été préparé de longue date pour en découdre avec Khun Sa. Depuis dix - huit mois la Thaïlande a bouclé sa frontière le long de l’Etat Shan indépendant autoproclamé, officiellement pour isoler les forces du "Roi de l’opium" et l’empêcher de se ravitailler chez elle (La Dépêche Internationale des Drogues n°32 et n°37). En réalité, les Thaïlandais veulent éviter l’arrivée d’un flux de réfugiés fuyant, moins les combats que les rafles et les recrutements forcés de l’armée birmane destinés à fournir de la main d’oeuvre à certains grands chantiers de la dictature militaire telle la voie ferrée de Shwe Nyawng à Namsang. Si la frontière est effectivement fermée au passage des véhicules utilisant les pistes ouvertes au bulldozer, les Thaïlandais laissent passer, "pour des raisons humanitaires", les caravanes de mules utilisant les pistes de jungle. L’appréhension de Khun Sa et de ses lieutenants est d’autant plus grande qu’ils estiment que l’objectif du SLORC n’est pas tant de s’attaquer à un groupe se finançant avec l’argent de la drogue, même si cela est de nature à leur valoir les louanges des Etats-Unis, que de supprimer un obstacle à ses plans ambitieux de développement dans le sud de l’Etat Shan. La liquidation de la MTA faciliterait en particulier les projets birmano - thaïlandais, parmi lesquels des barrages hydroélectriques sur la rivière Salween. Depuis le début de l’année l995, deux tentatives de franchissement de la Salween par l’armée birmane ont été repoussées. A la fin mars, il a pris l’initiative d’une attaque sur Tachilek, à 300 km à vol d’oiseau de Ho Mong, afin de desserrer l’étau sur son quartier général. L’état - major de Khun Sa affirme qu’en aucun cas la MTA ne défendra Ho Mong jusqu’au bout. Les dirigeants Shan s’affirment même prêts, si nécessaire, à détruire les installations sophistiquées de la ville et à disperser leurs forces dans la jungle. Des centaines d’hommes ont déjà quitté la région du sud pour se redéployer dans divers secteurs de l’Etat Shan en direction de Mong Pan, Mong Pu et Mong Pin. Reste à savoir, cependant, si la MTA peut se permettre de perdre tous ses accès à la Thaïlande, source de son ravitaillement en armes et de la plus grande part de son financement grâce aux filières de la drogue. C’est dans ce contexte que les dirigeants wa de l’United Wa State Army (UWSA), interrogés par un correspondant de l’OGD, ont catégoriquement démenti les rumeurs faisant état du transfert du quartier général de Khun Sa plus à l’est, près de la frontière sino - laotienne. Les Wa affirment que cette hypothèse est irréaliste, ce territoire étant sous le contrôle de l’ex-division 815 du PCB (Parti communiste birman) commandée par Li Min shin qui ne tolérera pas la présence d’un concurrent dans une région propice à l’écoulement de l’héroïne vers la Chine, le Laos et la Thaïlande. Les Wa démentent aussi l’implantation de la MTA près du Kokang, face à la ville chinoise de Ruili. Ils affirment cependant que les Shan ne sont plus leurs ennemis, ce qui traduit une évolution très nette des relations entre les deux groupes. Si quelques accrochages récents se sont produits entre UWSA et MTA dans la région de Mong Pin, la consigne générale est néanmoins d’éviter, autant que faire se peut, les affrontements militaires. Ces bonnes dispositions de la part des Wa à l’égard de Khun Sa sont peut - être dues d’abord à la perte relative d’influence de ce dernier dans l’Etat Shan, donc de son contrôle sur le trafic des drogues, au profit des barons du nord - est tels que Li Min shin, Yang Mu Lian et les clans wa. Elles peuvent être aussi le résultat de la liquidation des bases militaires karen, les Wa étant à la recherche d’alliés pour maintenir un rapport de force favorable face au SLORC afin que celui-ci ne soit pas tenté de remettre en cause l’accord passé avec eux. La manoeuvre des Wa n’est sans doute pas étrangère à un récent durcissement des autorités chinoises à l’égard de l’UWSA. Depuis la fin février, en effet, les autorités locales du Yunnan ont argué d’instructions venues de Pékin pour ne plus laisser transiter par leur territoire des étrangers invités par les Wa, comme si Rangoon avait l’appui de Pékin pour réduire leur autonomie (correspondants de l’OGD en Asie du Sud - est).

(c) La Dépêche Internationale des Drogues n° 42

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