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République Tchèque

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La situation géographique de son territoire où se croisent les routes de trafic du nord (Pologne) et le prolongement de celle des Balkans au sud-est (Slovaquie), font de la République tchèque un carrefour par lequel transitent toutes les drogues. Elle accueille en outre des ressortissants à la fois de la CEI, de l’Europe centrale et des Balkans, vivier dans lequel puisent les organisations criminelles. Les trafiquants nigérians ont également dans ce pays une de leurs plus importantes têtes de ponts en Europe centrale. Les problèmes posés par le trafic s’amplifient dans le pays alors même que sa transition vers l’économie de marché fait figure de modèle parmi les ex-pays communistes. La menace vient également du fait que les réseaux criminels utilisent la Slovaquie voisine, beaucoup plus vulnérable, comme plate-forme de transit et de stockage. Ces activités illicites commencent également à avoir des retombées importantes sur la consommation. La République tchèque est en particulier confrontée, depuis le début de l’année 1996, au grave problème de l’explosion du marché local de l’héroïne.

L’héroïne fait irruption sur le marché

Le rayonnement intellectuel de l’ancienne Tchécoslovaquie, en particulier de sa capitale Prague, fait qu’elle a toujours été à la pointe des recherches en Europe centrale, y compris celle des paradis artificiels. Ainsi, les premiers cas de dépendance à la morphine sont apparus dans les deux dernières décennies du siècle passé. Après la Première Guerre mondiale, alors que le pays devenait indépendant, la cocaïne venue de Vienne et de Berlin connaissait une extraordinaire diffusion non seulement à Prague, mais dans toutes les grandes villes du pays où l’on dénombrait 10 000 usagers. Après la Deuxième Guerre mondiale on assita à des expériences de prise de morphine combinée à de la cocaïne. Sous le régime communiste, avec les obstacles mis aux contacts avec l’Ouest et l’appauvrissement généralisé, c’est la consommation des solvants et autres produits détournés de leur utilisation légale qui s’est développée, en particulier parmi la jeunesse. Dans les années 1980, on commence à consommer les médicaments, dont le pays est un important producteur. L’effondrement du communisme a ouvert le pays aux réseaux des pays de l’Asie centrale, du Proche Orient et même d’Amérique latine et d’Afrique, soit directement par voie aérienne, soit via les pays voisins. L’arrivée de ressortissants de l’ex-Yougoslavie à la suite du conflit n’a fait qu’amplifier ce phénomène.

Jusqu’à une date récente, la demande de drogues dans le pays était alimentée par la pervitine, une métamphétamine fabriquée localement sur une large échelle à partir de l’éphédrine, et par le "brown", produit tiré, depuis les années 1970, de médicaments opiacés comme le Solutan. Mis à part des cas isolés, l’héroïne n’est vraiment apparue sur le marché qu’en 1992-1993. La drogue était commercialisée sous la forme de cigarettes dans lesquelles elle était mélangée au tabac. Mais son prix, 3 000 couronnes (600 francs français) le gramme (50 % à 60 % de pureté) restait très élevé par rapport au pouvoir d’achat local. Le consommateur type était alors le jeune homme d’affaires "flambeur", cherchant dans l’usage de l’héroïne un moyen de s’évader du stress quotidien. Elle était distribuée par des gangs "yougoslaves" et du Proche-Orient dans les restaurants et les clubs sélects.

Au cours de l’année 1994, le prix de l’héroïne s’est effondré pour passer à 200 francs le gramme, c’est-à-dire celui de la pervitine. Son usage s’est répandu rapidement touchant par exemple les discothèques, les salles de danses, etc. Ce phénomène s’est accompagné de la marginalisation du "Milieu" local par des groupes criminels ayant des ramifications internationales. Ainsi, une part importante du marché a été alors prise par les gangs d’Albanais du Kosovo organisés sur une base clanique. Ils investissent en général dans des affaires légales, comme les restaurants et même de petites entreprises, et se marient à des citoyennes tchèques pour pouvoir rester dans le pays. Sur le marché de la drogue, ils commencent cependant à être concurrencés par les gangs bulgares, très dynamiques et violents, qui contrôlaient jusqu’à présent le marché des voitures volées et de la contrebande. Les ressortissants du Proche-Orient, spécialisés jusque ici dans le commerce de haschisch, viennent également d’entrer dans celui de l’héroïne. Certains travaillent pour des grossistes russes et ukrainiens. Les citoyens tchèques restent, quant à eux, cantonnés dans le rôle d’employés de ces différentes organisations : chauffeurs, courriers, dépositaires, etc. On note également l’arrivée d’une héroïne artisanale, fabriquée en Pologne, dite la "Polonaise". Elle est particulièrement populaire parmi les toxicomanes du nord de la Moravie où elle vaut la moitié du prix de la "véritable" héroïne. La dépénalisation de l’usage qui est en vigueur en République tchèque rend la lutte contre les dealers de rue extrêmement difficile.

Les organisations turques utilisent surtout le territoire de la République tchèque comme route de transit pour acheminer de l’héroïne dans les pays de l’espace Schengen à partir de la Turquie. Ainsi, début décembre 1996, la police bulgare a saisi 150 kilogrammes d’héroïne dans une voiture qui se rendait à Prague. Pour les réseaux turcs, la Slovaquie occupe une place de choix sur la route de l’héroïne des Balkans destinée aux marchés de la République tchèque et de l’Allemagne. Cette drogue entre surtout en Slovaquie par deux postes situés à la frontière avec la Hongrie, Komarno et Mevedov. Les douanes tchèques ont saisi le 2 octobre 10 kg d’héroïne à la frontière tchéco-allemande dans une voiture conduite par un slovaque. Ce rôle de la Slovaquie a été confirmé par le ministre de l’Intérieur slovaque, Gustav Krajci, au cours d’une conférence internationale sur les drogues qui s’est tenue les 2 et 3 octobre 1995 à Bratislava. Gustav Krajci a souligné que son pays n’était pas seulement un territoire de transit mais un lieu de stockage de l’héroïne. Comme ceux des autres pays d’Europe centrale, les ressortissants de la Slovaquie sont utilisés comme passeurs par les organisations criminelles turques ou albanaises. 117 d’entre eux sont détenus dans différents pays étrangers pour avoir tenté de transporter de l’héroïne en Europe de l’Ouest.

Les passeurs latino-américains de cocaïne, soit débarquent à l’aéroport de Prague, soit arrivent de Pologne par la route pour gagner directement l’Allemagne par voie terrestre. Selon la police, il existe également une route des drogues dures à partir des territoires de l’ex-Union soviétique dont les gangs, en République tchèque, étaient jusque là spécialisés dans d’autres formes de criminalité : prostitution, racket, meurtres sur commande, etc. Les gangs russes et ukrainiens se livrent d’ailleurs une guerre sans merci pour définir leurs territoires respectifs dans Prague. La bonne tenue de la couronne tchèque, tout comme le processus de privatisation, attirent les groupes criminels aussi bien de l’Est que de l’Ouest.

Une illustration de cette situation est fournie par l’arrêt du processus de privatisation de la fabrique d’éphédrine de Roztoky. C’est la plus importante productrice de ce précurseur d’amphétamine dans le monde. Elle s’était fait connaître en livrant une cinquantaine de tonnes d’éphédrine au Mexique, destinées au marché clandestin des Etats-Unis. Selon la police tchèque des firmes soupçonnées d’être liées aux mafias de la drogue étaient sur les rangs. Le nom de la compagnie Mendel de Brno a été mentionnée par la presse. Cette compagnie est très active dans l’exportation d’armes en Amérique latine, principalement en Equateur et en Colombie.

Les réseaux nigérians de la cocaïne et du haschisch

Un phénomène nouveau est le retour en force des réseaux nigérians. Ils avaient fait leur apparition après la chute du communisme, mais avaient été assez rapidement démantelés. Depuis 1994, ils sont réapparus mais utilisent des stratégies beaucoup plus sophistiquées. Les Nigerians se tiennent à l’arrière-plan et recrutent des courriers appartenant aux diverses nationalités d’Europe centrale. Ainsi, des Tchèques travaillant pour des Nigérians ont été arrêtés à Bangkok, en mars 1995, avec 4,2 kg d’héroïne et en mars 1996 avec 2,7 kg d’héroïne ; à Paris, en février 1996, avec 4 kg de cocaïne ; à Prague, en juin 1996 avec 4 kg de cocaïne, et également aux Pays-Bas et en Finlande. Payées 5 000 dollars par voyage, il n’est pas rare que ces mules soient souvent les maîtresses des trafiquants nigérians. Ces derniers, qui ont été souvent des étudiants boursiers sous le régime communiste, ont une très bonne connaissance du "Milieu" tchèque. Certains d’entre eux obtiennent un permis de résidence permanent en épousant de jeunes femmes tchèques. Le prix actuel d’un mariage blanc est de 200 000 couronnes (7 600 dollars). Les Nigérians opèrent également en liaison avec des organisations criminelles locales qui touchent à toutes sortes d’activités illicites. Ainsi a été jugée en 1996 une affaire de contrebande de matières nucléaires qui avait été découverte en décembre 1994. La police tchèque avait saisi 3 kg de combustible enrichi dans une voiture occupée par un Russe, un Biélorusse et un ingénieur du nucléaire tchèque. L’enquête a révélé que "la marchandise" devait être expédiée au Nigeria, via l’Allemagne, où la mafia locale l’aurait payée avec de la drogue (héroïne acquise en Asie et cocaïne en Amérique latine) avant de la réexporter dans un pays tiers, qui n’a pas été identifié. La drogue devait être distribuée sur le marché des pays de l’Ouest par des mafias russes qui auraient rapatrié leurs profits dans leur pays. En juillet 1995, une vaste opération internationale contre les organisations criminelles nigérianes a été lancée par les services de sécurité de six pays. Elle a culminé avec l’arrestation d’une tête de réseau de distribution de drogues à Chicago, un Nigérian émigré aux Etats-Unis. L’enquête menée par la police tchèque l’a conduite en Thaïlande et trois arrestations ont été opérées à Prague, avant que des fuites, en provenance de la police municipale de la capitale, ne conduisent à l’arrêt de toute l’opération.

Le territoire de la République tchèque est également devenu un lieu de transit pour de grandes quantités de haschisch nigérian commandité par des organisations internationales. La description des deux plus importantes saisies survenues en 1996, donne une idée de l’ampleur des réseaux. En mars, les douanes ont saisi 7 385, 7 kg de marijuana dans les entrepôts de la gare de Prague-Vrsovice. La drogue était dissimulée dans deux conteneurs déclarés comme "cotonnades". Le chargement avait voyagé par bateau du Nigeria jusqu’au port bulgare de la Mer noire, Varna, et devait gagner Prague en train. Mais la compagnie de transport, basée à Prague, a soudainement décidé de prolonger le voyage jusqu’en Belgique, ce qui a attiré l’attention des douanes. Toujours en 1996, 4 470, 98 kg d’herbe nigériane ont été saisis à Vojtanov, poste à la frontière allemande, près de la ville de Cheb. Le camion tchèque qui la transportait avait été chargé à Odessa et sa destination finale était les Pays-Bas. Selon la police tchèque, cette affaire était liée à différentes saisies de marijuana s’élevant en tout à 70 tonnes à Hambourg, Anvers et Malte.

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