« Nous ne sommes même pas d’accord sur ce qui vaut la peine d’être publié »

We Don’t Even Agree On What’s Newsworthy
Washington Post (États-Unis)

[AUTEUR] David Greenberg est membre de l’American Academy of Arts and Sciences. Il est historien et éditorialiste pour Slate. Son livre Nixon’s Shadow : The History of an Image sera bientôt publié.

[RESUME] Les États-Unis ne perçoivent plus le monde comme les autres pays du globe et cela se remarque dans la façon dont les journalistes états-uniens et étrangers traitent de la politique étrangère de Washington.
Ainsi, quand la presse états-unienne présente la mort de deux Afghans tués par des militaires américains suite à de mauvais traitements, elle présente cela comme une bavure sur laquelle les responsables militaires vont enquêter alors que la presse étrangère parle d’une généralisation de la torture décidée par de hauts responsables de Washington. De même, les journalistes étrangers ont fait beaucoup plus de bruits que leurs homologues américains autour des écoutes réalisées par les services états-uniens et les britanniques au Conseil de sécurité. Enfin, quand Mohammed El Baradeï affirme que les preuves de l’importation d’uranium du Niger par l’Irak fournies par les États-Unis et le Royaume-Uni n’étaient « pas authentiques », la presse étrangère parle de mensonges des dirigeants américano-britanniques quand la presse états-unienne y voit une erreur innocente.
Ces différences de traitement de l’information peuvent être perçues par les pro-guerre comme les anti-guerre comme des manipulations cyniques du camp adverse. Pourtant, il faut plutôt aller chercher l’explication dans le conformisme des journalistes, qui reprennent fréquemment les informations publiées par leurs confrères, et l’influence culturelle de l’environnement dans lequel vit le journaliste.
Ainsi aux États-Unis, les journalistes, et les citoyens, croient facilement ce que prétendent leurs dirigeants. Même les opposants à George W. Bush ont du mal à croire que les cas de tortures ou d’espionnage sont autre chose que des erreurs isolées. De leur côté, le reste du monde a perdu foi dans la politique des États-Unis, comme le prouve le succès des théories sur les responsabilités de l’administration Bush dans les horreurs du 11 septembre en Italie et en France. Les différences de traitement de l’information viennent aussi des différences de tradition journalistique, la presse européenne étant traditionnellement plus partisane que celle des États-Unis.
En outre, aux États-Unis, après la succession des scandales sur les aspects les plus sombres de la politique américaine qui sont apparus dans les années 60 et 70, il semble que la population refuse de voir encore cet aspect de la politique de leur pays. En réaction, les valeurs comme la famille, le patriotisme, la hiérarchie et le devoir ont repris de l’importance et, après le traumatisme du 11 septembre, les Américains refont confiance à leurs institutions comme jamais depuis les années 60. Le 11 septembre a eu l’effet inverse sur les Européens et c’est ce qui explique les différences d’interprétation et les craintes différentes pour l’avenir.

« Pas un allié de premier choix »

Not an ally of preferred vintage
Washington Times (États-Unis)

[AUTEUR] Clifford D. May est ancien correspondant à l’étranger et à Washington du New York Times. Il est président de la Foundation for the Defense of Democracies, un think tank néo-conservateur créé après le 11 septembre par James Woolsey.

[RESUME] Nous en sommes désormais sûrs : la France n’est l’alliée des États-Unis que quand elle a besoin de nous, mais pas quand nous avons besoin d’elle. Il y a plusieurs raisons à cela :
- L’envie et l’ambition : la France ne veut pas d’un XXIème siècle dominé par l’« hyperpuissance » états-unienne, mais elle veut dominer un contrepoids européen aux États-Unis.
- L’économie : TotalFinaElf a de grands intérêts économique en Irak et Saddam a toujours été un bon client des vendeurs d’armes français.
- L’apaisement : la France veut éviter d’être touchée par les terroristes en se présentant comme neutre dans la guerre au terrorisme, voire comme un allié de Ben Laden et de l’Irak par ses votes à l’ONU.
Nous devons accepter la réalité : la France n’est pas dans le camp de l’Amérique. Elle ne l’était pas pendant la Guerre froide, quand elle conservait son estime pour le Parti communiste français et été choquée quand Reagan appelait l’URSS l’« Empire du Mal ». Elle n’était pas non plus dans le camp des vainqueurs pendant la seconde Guerre mondiale. Il y a certes eu des Français héroïques pendant la Guerre, tout comme il y en a aujourd’hui qui résistent à la politique de Jacques Chirac, mais ils ne sont pas nombreux.
Prendre conscience de cela nous conduit à nous demander si nous avons vraiment besoin de demander la permission à la France (ou au Cameroun, la Guinée, l’Angola ou le Mexique) pour avoir le droit de nous protéger contre un mégalomane revanchard. La France n’a pas demandé l’autorisation du Conseil de sécurité pour envoyer ses troupes en Côte d’Ivoire.
Au XXème siècle, les nations les plus braves du monde ont combattu le nazisme, le fascisme, le communisme et le militarisme japonais. La France n’étaient pas avec elles. Au XXIème siècle, le monde libre doit faire face à la menace conjointe du terrorisme, des États voyous et des armes de destruction massive et, à moins de changer, la France ne sera pas non plus de ce combat.

« Quand la guerre est la meilleure médecine »

When War Is the Best Medicine
Washington Post (États-Unis)

[AUTEUR] Bill Frist est médecin, sénateur républicain du Tennessee et chef de la majorité républicaine au sénat états-unien.

[RESUME] Les médecins et les hommes politiques ont pour devoir commun de garder les gens en bonne santé et vivant. Pour cela ils doivent garder à l’esprit que la prévention est préférable au traitement de la maladie.
Aujourd’hui, nous célébrons le 15ème anniversaire de l’attaque chimique de Saddam Hussein contre les Irakiens d’Halabja. Nous devons nous souvenir du danger de ces armes, qui ne sont pourtant rien par rapport au danger que représentent les armes biologiques que Saddam Hussein possède également. Nous n’avons pas de vaccin contre ces armes et nous savons que tôt ou tard, Hussein utilisera, directement ou indirectement, ses armes contre les Américains.
Nous ne sommes plus dans l’équilibre de la Guerre froide et la prolifération d’acteurs non étatiques augmente les risques. En outre, le 11 septembre nous montre que nos ennemis veulent clairement nous supprimer. Saddam Hussein possède les armes biologiques les plus dangereuses qui soient et nous ne pouvons attendre d’être attaqué ou d’avoir les vaccins. Il nous faut donc utiliser une prévention non traditionnelle et l’attaquer.

« C’est pour cela qu’ils appellent ça la guerre »

That’s Why They Call It War
Washington Post (États-Unis)

[AUTEURS] David Rivkin et Lee Casey sont avocats au cabinet Baker & Hostetler à Washington. Ils ont servi sous les administrations Reagan et Bush père.

[RESUME] À moins d’un miracle diplomatique, une coalition menée par les États-Unis va entreprendre une action militaire pour renverser Saddam Hussein et reconstruire l’Irak. Cette action, qui nécessite l’emploi de grands moyens, est compliquée par les « lois humanitaires internationales ». Ces règles, soutenues par des organisations comme la Croix rouge ou Amnesty International veulent rendre la guerre plus humaine, noble objectif malheureusement inapplicable car basé sur la croyance erronée que les normes sont les mêmes en temps de guerre et en temps de paix.
Les défenseurs de ces lois voudraient interdire diverses armes et soumettre les États-Unis à des règles plus strictes parce qu’ils ont un matériel plus perfectionné. Ces groupes s’inquiètent des effets de ces armes sur les civils. Pourtant, ne pas utiliser notre technologie militaire sous prétexte qu’elle peut causer des dommages aux civils serait une erreur car cela rallongerait la guerre et entraînerait plus de morts tout en déstabilisant la région.
les États-Unis reconnaissent des conventions internationales visant à limiter les souffrances inutiles des civils, connues sous le nom latin de jus in bello, mais ce droit est réaliste et reconnaît qu’en temps de guerre les civils peuvent parfois être touchés collatéralement. Cet aspect a été complètement perdu de vue par les activistes défendant les « lois humanitaires internationales ». Ainsi, Amnesty international accuse Israël de crime quand des civils palestiniens sont tués par Tsahal bien que celle ci se batte contre des combattants palestiniens cachés parmi les civils, au mépris du jus in bello. Différents groupes accusent également l’OTAN d’avoir commis des crimes de guerre au Kosovo pour avoir frappé délibérément des installations civiles alors que ces installations servaient également aux militaires serbes. Certains de ces groupes sont de toute façon prêts à condamner chacune des actions militaires menées par les États-Unis.
Si on écoutait ces groupes, il serait impossible de s’attaquer aux États voyous ou aux terroristes qui se cachent derrière les civils pour se protéger et utiliser les morts pour leur propagande. C’est pour cela que, contrairement à certains de leurs alliés, malheureusement, les États-Unis ont rejeté les règles les plus restrictives, même s’ils suivent le jus in bello traditionnel. Nous sommes engagés dans un combat à mort contre les États voyous et accepter les lois humanitaires internationales nous empêcherait de défendre les vies et intérêts américains dans le monde et saperait notre avantage militaire.
Nous ne voulons pas agir unilatéralement et sans règles. Nous devons simplement revitaliser le traditionnel jus in bello et abandonner des règles théoriques qui ne s’appliquent plus dans le monde actuel.

« Est ce que la stratégie "Shock and Awe" sera suffisante ? »

Will ’Shock and Awe’ Be Sufficient ?
Los Angeles Times (États-Unis)

[AUTEUR] William M. Arkin est analyste en questions militaires, rédacteur du site The U.S. Military Online. Il est chroniqueur du Los Angeles Times.

[RESUME] Les militaires ont l’habitude de critiquer les analystes qui voient la guerre comme une belle chorégraphie et oublient son caractère aléatoire. Le général Richard Myers, chef d’état-major interarmes, ne peut pas l’oublier vu son expérience militaire. Il affirme avoir envisager avec Donald Rumsfeld le pire des scénarios. Toutefois, il semble que les responsables militaires sont fascinés par la suprématie militaire états-unienne et la stratégie du « Shock and Awe », parfaite chorégraphie.
Appelons le « Shock and Awe » le plan A et le pire des scénarios le plan B. Les dirigeants n’ignorent pas le plan B, mais ils sont convaincus que le plan A, forme de blitz contre l’Irak, permettra une guerre courte. Le plan A est possible selon les militaires en raison des douze années de bombardement qui ont préparé le terrain et de la supériorité technologique de l’armée états-unienne. D’après le plan A, lors des premières 48 heures, 3000 bombes de haute précision seront lancées et détruiront les communications, les défenses aériennes et les systèmes électriques pendant que la coalition dirigée par les États-Unis ira vers Bagdad depuis le Nord, le Sud et l’Ouest. Cette stratégie du « Shock and Awe » devrait plonger le régime de Saddam Hussein dans le désarroi le plus complet, dans l’incapacité de réagir et de s’organiser, jusqu’à son effondrement sans résistance.
Myers reconnaît cependant qu’il faudra quand même affronter les 120 000 hommes de la garde républicaines et les forces de sécurité du cercle intérieur du parti Ba’as. Il faudra aussi entrer dans Bagdad, une ville de cinq millions d’habitants. C’est là que nous retrouvons le plan B.
Myers l’a lui même affirmé le Shock and Awe va surtout permettre d’éviter l’usage des armes de destruction massive. Or pour lutter contre les armes de destruction massive, on aurait pu en rester aux inspections aidées par la pression diplomatique. On aurait pu peut-être appeler les inspections le plan C.

Échec du Premier ministre à l’examen de résponsabilté

Failing the key test of prime ministerial responsibility
The Age (Australie)

[AUTEUR] Bob Hawke est ancien Premier ministre australien. Cette tribune est adaptée d’un discours prononcé samedi devant l’Australian Labor Party à Melbourne.

[RESUME] Lors du discours de trois quarts d’heure de John Howard de jeudi, le seul point sur lequel j’ai été d’accord avec lui est quand il a affirmé : « Ma plus grande responsabilité est la sécurité du peuple australien ». C’est vrai et John Howard a échoué à ce test de responsabilité en mettant en danger les Australiens sans que ce soit nécessaire et contre l’avis des militaires.
En effet, tous les responsables militaires en poste lors de la Guerre du Golfe sont opposés à la guerre en Irak. Ils affirment que cette guerre n’a rien à voir avec la guerre au terrorisme. Ces responsables militaires veulent éviter que des armes de destruction massive soient utilisées par l’Irak ou tombent dans les mains de terroristes. Ils savent que la guerre n’est pas le bon moyen d’y parvenir.
Les forces conservatrices australiennes avaient déjà soutenu l’aventurisme états-unien au Vietnam dans une guerre injustifiée. Il faut développer une politique australienne indépendante pour que notre pays assure vraiment sa sécurité.

« Un engagement russe en faveur de la paix et du partenariat »

A Russian Resolve for Peace and Partnership
Washington Post (États-Unis)

[AUTEUR] Igor Ivanov est ministre des Affaires étrangères de Russie.

[RESUME] Le 6 septembre 2002, lors d’une conversation téléphonique, Vladimir Poutine et George W. Bush s’étaient mis d’accord pour chercher un retour des inspecteurs en Irak sans condition. La Russie s’est tenue à cet engagement et a poussé à l’adoption de la résolution 1441 à l’unanimité, bien qu’elle n’estimait pas que cette résolution était indispensable, et a poussé l’Irak a coopérer.
La position russe est partagée par la plupart des membres du Conseil de sécurité et des pays du monde. Nous voulons installer un mécanisme d’inspection qui permette de désarmer pacifiquement l’Irak grâce à une forte pression internationale. Dans ce contexte, une guerre imminente est inopportune et comporte, de plus, de graves risques.
La Russie et les États-Unis sont des partenaires, ce qui implique qu’ils ne sont pas toujours d’accord, mais qu’ils peuvent en discuter ouvertement. Nous ne cherchons plus, comme pendant la Guerre froide, à nous nuire l’un l’autre. Nous pensons que trouver une solution politique à la crise irakienne est dans l’intérêt de la Russie, des États-Unis et du reste du monde. Nous espérons que la crise irakienne peut être résolue grâce à une coopération américano-russe.

« Merci, président Bush »

Thank you, President Bush
Ha’aretz (Israël)

[AUTEUR] Paulo Coelho est écrivain brésilien. Son prochain livre à paraître est Onze Minutes, le 13 mai.

[RESUME] Merci George W. Bush de nous avoir rappelé que Saddam Hussein était un dictateur dangereux. Mais surtout merci de nous avoir ouvert les yeux sur d’autres points.
Tu nous as montré que la démocratie turque n’était pas à vendre, même 26 milliards de dollars, mais qu’en revanche José-Maria Aznar et Tony Blair n’avaient aucun respect pour leurs électeurs.
Merci d’avoir envoyé Tony Blair devant le Parlement britannique avec un faux dossier des services secrets britanniques et d’avoir envoyé Colin Powell se ridiculiser à l’ONU avec des « preuves » contestées une semaine plus tard par Hans Blix. Merci d’avoir fait perdre totalement sa crédibilité à Jack Straw en lui faisant dire qu’au XXIème siècle, la guerre pourrait avoir des causes morales.
Merci d’avoir provoqué les applaudissement à l’ONU suite au discours anti-guerre de Dominique de Villepin, ce qui n’était jamais arrivé depuis un discours de Nelson Mandela. Merci d’avoir recréé l’unité arabe contre l’invasion de l’Irak. Merci d’avoir poussé de nombreux pays à prendre position contre la guerre grâce à vos discours à l’ONU.
Merci d’avoir réussi à rassembler des gens de tous les continents autour de la même idée : s’opposer à vous. Merci de nous avoir montré notre capacité à nous mobiliser.
Profitez de votre gloire du moment et continuez à nous ignorer, nous, nous nous souvenons de ce que vous dites. Merci grand leader George W. Bush, merci infiniment.

« Message à la Serbie »

Message à la Serbie
Le Figaro (France)

[AUTEUR] Noëlle Lenoir est ministre déléguée française aux Affaires européennes

[RESUME] L’assassinat, mafieux ou politique, de Zoran Djindjic, un homme de réformes qui s’était affiché comme un démocrate, vient nous signifier que le feu couve sous la cendre en Serbie, même si les Balkans étaient sortis des préoccupations européennes.
Il ne faut cependant pas désespérer des Balkans. Même si Karadzic et Mladic se cachent encore, ils seront tôt ou tard envoyés devant les tribunaux. La Croatie démocratique postule à l’adhésion à l’Union européenne et la Bosnie, la Macédoine et le Kosovo ont retrouvé la paix, même si elle est fragile. En Serbie l’héritage est lourd et c’est probablement en voulant s’attaquer aux réseaux mafieux que Zoran Djindjic est mort, mais nous faisons confiance au peuple serbe pour continuer la réforme de leur pays et choisir l’Europe.
C’est ce message que j’ai porté aux obsèques de Zoran Djindjic au nom du président de la République et du gouvernement français.