Ce fut un moment historique, et ceci à deux titres. C’est la première fois que ces deux associations, qui fêtent cette année respectivement leur 75e et leur 70e anniversaire, organisent conjointement une réunion. Et la revendication « Le pays a besoin de davantage d’agriculteurs » n’est pas moins historique face à la disparition massive des exploitations agricoles, voulue par avenir suisse et d’autres milieux. Cette réunion pourrait être le début d’un nouveau mouvement visant à renforcer l’agriculture suisse, à surmonter la coupure artificielle entre producteurs et consommateurs, à susciter une nouvelle solidarité entre la campagne et la ville et à réaliser la souveraineté alimentaire. Paysans et citoyens peuvent prendre leur sort en main et agir pour le bien commun.

Les évolutions historiques ne sont pas des lois naturelles, elles sont voulues et donc modifiables

Peter Hersche a commencé par montrer que le taux d’agriculteurs, qui atteignait 60% lors de la fondation de la Confédération, a dramatiquement baissé pour n’atteindre aujourd’hui que 3%. Face à cette évolution, il s’est demandé ce que lui, en tant qu’historien, pouvait faire pour l’avenir de la paysannerie. Il a décidé de lutter contre la résignation. Aussi a-t-il montré que l’histoire connaissait des exemples de changements d’orientation et de conceptions. Ces exemples nous montrent que les évolutions historiques ne sont pas dictées par des lois naturelles mais qu’elles sont voulues par les hommes et donc modifiables. Il a proposé à son auditoire d’entreprendre un voyage dans le temps jusqu’au Moyen Age italien. A cette époque, l’Italie était la plus grande puissance économique et financière européenne, elle possédait de grandes richesses et la Renaissance s’annonçait. Au cours du XVIe siècle survint l’effondrement de l’industrie lainière et au XVIIe siècle la plus grande crise industrielle de toute l’Europe. Par la suite, les riches familles italiennes misèrent tout sur l’agriculture et l’on assista à une véritable « agrarisation » de la société italienne qui se manifesta à travers divers indicateurs comme la migration de la population citadine en direction de la campagne, causée également par la peste qui frappait les villes de manière plus virulente que la campagne, et d’un changement du placement des capitaux qui fuyaient l’industrie et les banques au profit des terres. Cette ruée vers les terres, appelée en Italie « corsa alla terra », fit monter le prix des terres et des fermages. On publia des ouvrages sur les techniques agricoles (d’Agostino Gallo, par exemple), l’agriculture se diversifia, se détournant de la culture traditionnelle du froment et favorisant le maïs, le riz, les mûres, la vigne, etc. L’élevage et la production de fromages se modernisa, les exportations augmentèrent de manière considérable de sorte que l’Italie devint le premier pays exportateur de produits agricoles. On assécha des terrains marécageux, on inventa des systèmes d’irrigation, on assista au développement d’une agriculture « à deux étages ». Certes, cette agrarisation fut au départ le fait des grands propriétaires terriens et les paysans indépendants étaient rares, mais il est indéniable que le sort des ouvriers agricoles s’améliora avec le temps. Un autre problème était celui des monocultures qui se passaient d’engrais synthétiques et de produits phytosanitaires chimiques. Hersche a conclu en disant qu’il existait d’autres exemples de désindustrialisation et de réagrarisation tout en regrettant que l’agriculture ait si peu de place dans l’histoire économique. Tout un terrain à défricher s’offre ici aux étudiants en histoire. Il n’est pas nécessaire qu’il y ait une crise pour procéder à une agrarisation car « dès que nous comprendrons que culture signifie à vrai dire agriculture, il y aura tout naturellement plus d’agriculteurs. »

L’agricultrice, médiatrice de la culture paysanne

Alexandra Maier a évoqué de manière très personnelle et convaincante l’importance de l’agriculture de petites exploitations pour la société et la culture tout entières. Fille d’un agriculteur de la Forêt Noire, elle a vécu de près tous les changements structurels de son village. Tandis que dans son village natal le nombre d’exploitations s’élevait à 110 dans les années soixante, il n’existe plus que 7 fermes exploitées à plein temps et 5 exploitations d’appoint. Son père, ne voulant pas se résigner, a fréquenté le groupe de travail Déméter de Bonndorf, ce qui l’a fait changer de mode de production. Alexandra Maier décrit ses belles expériences à la ferme paternelle où elle a acquis des liens très forts avec la vie rurale, notamment avec les animaux. Aussi a-t-elle appris le métier d’« assistante technique en agriculture ». Plus tard, elle passa huit étés consécutifs dans les alpages grisons. Elle a décrit d’une manière touchante ses liens avec la culture paysanne montagnarde et ses rapports avec les vaches suisses, ces animaux merveilleux qui vivaient tous très près de la famille et dont les veaux portaient souvent les noms des filles des paysans. Elle s’est mariée avec le vacher voisin et exerce aujourd’hui avec passion son métier d’agricultrice. Voici ce qu’elle dit de l’importance de la paysanne au sein de l’exploitation familiale : « Je me suis demandé ce qu’étaient la culture paysanne traditionnelle et la culture moderne. Est-ce que de nombreuses traditions rurales ne redeviennent pas modernes ces derniers temps ? Prenons par exemple l’autarcie : J’aime beaucoup transformer le lait : je produis, pour notre propre consommation, du fromage blanc, du yaourt et du beurre. Chaque fois que j’ai des visites venant de la ville, c’est-à-dire des gens qui vivent dans un cadre tout à fait différent du nôtre, et que je suis justement en train de faire du beurre, ils s’enthousiasment à propos de l’artisanat laitier, de la sensation que procure la masse de beurre dans leur main, de la manière dont on la façonne et de son goût tout à fait différent. Ils approuvent notre système autarcique. Pour moi, la redécouverte de l’artisanat paysan traditionnel et la préservation d’une partie de la culture paysanne signifient davantage de qualité de vie. Le surcroît de travail est compensé par le plaisir accru qu’il me donne et je peux faire participer mon prochain au passionnant processus de transformation. Comme le pain qui sort du four à bois sent bon ! Ceux qui viennent à la ferme ce jour-là en emportent un avec eux. Cette odeur les accompagne au loin et avec ces pains, je leur transmet un peu de culture paysanne. »

Apprendre des animaux de ferme

Alexandra Maier a justifié la revendication en disant que les terres, les animaux et les hommes ont besoin de davantage de paysans parce que c’est uniquement grâce à une agriculture de petites exploitations que le paysan peut avoir un rapport personnel avec les animaux, les hommes et la terre. La diversité des espèces d’animaux qui caractérise l’exploitation familiale traditionnelle est nécessaire car l’homme peut tirer un enseignement de chaque espèce : « Nous avons besoin de davantage de paysans qui s’occupent des animaux et nous avons besoin de nos animaux domestiques : les vaches pour notre vie affective, les cochons pour nos sens, le cheval pour l’élan de notre volonté, les poules pour nos nerfs, les chats pour faire la chasse aux souris. Nous avons besoin de davantage de paysans sur moins de sol pour prendre vraiment soin de la terre, pour faire ce qu’il faut au bon moment. Nous avons besoin de davantage de paysans, pour prendre soin de la vie rurale, pour faire revivre le pays. »

L’avenir est notre affaire

Pour Ueli Hurter, la devise « Le pays a besoin de davantage de paysans » est la réponse directe à la revendication politique d’un changement structurel plus accentué. D’un point de vue purement arithmétique, on pourrait comprendre ceux qui préconisent la réduction du nombre d’agriculteurs : « 2,5% de la population active réalisent 0,9% du produit social brut, chargeant le budget fédéral de 8% [1]. Voilà un bilan pitoyable ! ». Mais Hurter a posé la question de savoir de quelle proportion il faudrait réduire les agriculteurs actifs pour arriver à un bilan plus équilibré. Les conditions de l’OMC sont mauvaises et le principe du libre échange, ces derniers temps, acquiert droit de cité. On pourrait montrer l’absurdité de cette évolution en disant qu’en principe, en Suisse, un seul agriculteur suffirait puisque avenir suisse préconise une « Suisse sans agriculture ». Or, il faut veiller à ne pas prendre une mauvaise direction en se basant uniquement sur un raisonnement à court terme. Est-ce qu’on peut chiffrer le besoin en agriculteurs ? En énonçant la devise : « Le pays a besoin de davantage de paysans », il ne s’agit pas de donner des chiffres. Il ne s’agit pas non plus d’une revendication dictée par l’actualité politique ni d’un appel syndical. Il s’agit du simple constat objectif que le pays, avec ses terres et en tant qu’entité sociale, a besoin de davantage d’agriculteurs. Si les agriculteurs travaillent le sol de manière responsable, le visage du pays et le paysage changeront, la pollution diminuera considérablement, la vie créatrice s’épanouira, on assistera à une renaissance de la diversité des espèces animales et de la production d’aliments sains. Il s’agit du processus élémentaire qui est à la base de tout, du moment de la véritable rencontre de l’homme avec la nature. La nature n’obéit pas aux interdictions, elle répond de manière naturelle, avec les récoltes. C’est là le sens de la notion d’agriculture. Quand le partenariat est honnête, la récolte est belle et bonne.

Pas de division artificielle entre la ville et la campagne

Pour revenir à la question du nombre de paysans dont le pays a besoin, Ueli Hurter a dit qu’on avait besoin de tous ceux qui se sentent liés à la campagne. La société a besoin de rapports francs et honnêtes entre la ville et la campagne. On doit surmonter le fossé entre la ville et la campagne. A vrai dire, il n’y a pas de différence, nous ne devons pas nous laisser diviser de manière artificielle en consommateurs et en producteurs. En Suisse, nous avons besoin de la souveraineté alimentaire car nous sommes souverains en Suisse. Chaque citoyen doit vivre en partenariat avec la campagne. Pour réaliser cela, Hurter a fait des propositions concrètes : Chaque élève, par exemple, devrait faire un stage de plusieurs jours dans une ferme, les managers devaient aller travailler dans une ferme, chaque citadin devrait avoir « sa » ferme, à laquelle il s’intéresserait et dont il recevrait une « newsletter ». On devrait faire des projets « on-farm-research » pendant lesquels on sèmerait ensemble des céréales, manière de « semer l’avenir ». Cette idée pourrait être un modèle à exporter car les problèmes de l’agriculture existent au niveau mondial. Pour appuyer l’idée que nous les hommes sommes responsables de notre avenir, Hurter a cité le titre d’un essai du philosophe suisse Denis de Rougemont : « L’avenir est notre affaire ».

Un sol sain peut résoudre des problèmes d’environnement

Josef Braun a commencé par présenter un modèle de sol intact. Un sol sain est un organisme vivant qui a des effets positifs sur l’air et sur l’eau. Dans une poignée de terre vivent six milliards d’animaux qui produisent des enzymes, des ferments, des hormones naturelles, des antibiotiques, etc. Les plantes absorbent ces matières et les transmettent aux animaux et aux hommes. En même temps, elles absorbent l’air qui contient du CO2, de l’O2 et une série de substances nocives. Les plantes dégradent ces substances nocives, absorbent et dégagent de l’O2 et des phytocides qui ont un rôle régulateur sur le monde vivant. Les forêts mixtes saines, par exemple, peuvent dégrader la plus grande partie du CO2. Jadis on s’en servait pour guérir les tuberculeux. Outre ces résultats positifs sur l’air, un sol sain est un « réacteur bio » naturel. Il peut nettoyer la pluie polluée. Un sol vivant contient jusqu’à 600 vers de terre au mètre cube. En une heure, il peut absorber 150 litres d’eau. Un tel sol empêche les inondations car la pluie s’écoule en suintant. La capacité d’absorption du sol est énorme. Aujourd’hui, dans la plupart des sols, il n’y a que 16 vers de terre au mètre cube. Une petite quantité d’eau seulement arrive dans les nappes phréatiques et il y a des inondations qui emportent la terre. On peut trouver ici des réponses au changement climatique : Des systèmes à feuilles persistantes peuvent stocker l’énergie solaire grâce à la photosynthèse et ainsi quadrupler la masse des racines. En l’espace de 30 ans, la totalité du CO2 peut être refixée et stockée dans l’humus. Un sol vivant contenant 600 vers de terre au mètre cube produit 80 tonnes d’excréments par année et fixe 280 kilos d’azote. Le rendement d’un tel sol est le double de celui d’une terre agricole traditionnelle. De plus, on a démontré que le lait des vaches nourries de fourrage grossier de qualité (herbe, foin, ensilage) contenait trois fois plus de précieux acides gras oméga-3 que le lait des vaches nourries de façon traditionnelle. Il y a là un bon moyen de prévention des maladies cardio-vasculaires.

Pour terminer, Josef Braun a dit que nous devions tous réapprendre à considérer la nature comme une partenaire car il n’y a aucune raison de lutter contre la nature. Nous devons réapprendre à travailler la terre et ce n’est possible que si l’on considère le sol, les animaux et les hommes comme des partenaires. Les paysans peuvent nous montrer comment cultiver la terre avec soin.

Atmosphère de renouveau

Pendant les exposés déjà, on pouvait déceler chez les quelque cent auditeurs un état d’esprit optimiste. Les idées exprimées avaient un effet affectif. On avait le sentiment que le moment était mûr. Dans la discussion également, on a senti cet optimisme. Un participant a dit qu’avant de communiquer ces idées aux politiciens, il fallait commencer par nous-mêmes, que toutes les personnes présentes devaient les intérioriser pour ensuite les transmettre aux autres, où qu’ils soient. Il était intéressant de voir comment les idées de personnes qui les ont appliquées pendant des décennies, suivant imperturbablement leur voie, portent leurs fruits. Il était évident pour tout le monde qu’il est possible de résoudre ensemble les problèmes urgents actuels mais que cela ne marchera que si nous traitons le sol et nos ressources naturelles de façon responsable. Et il est surtout évident que les problèmes ne peuvent être résolus que dans leur ensemble. Nous devons reconnaître que les familles, la classe paysanne, les citoyens, forment un tout avec le sol, les animaux et les plantes. On ne peut donc pas vivre et agir aux dépens d’une partie de ce tout, car cela nuit à l’ensemble. La famille paysanne intacte est le seul endroit où les enfants peuvent apprendre cette responsabilité. C’est pourquoi ce pays a besoin de davantage de paysans.

[1] Il est vrai que la population tout entière profite des subventions puisqu’elles sont subordonnées à des conditions écologiques qui garantissent qu’on offre des produits de qualité à des prix raisonnables.