Le discours de Condoleezza Rice à Science-Po a été l’occasion de faire oublier sa déclaration d’avril 2003 " Pardonner à la Russie, ignorer l’Allemagne, punir la France " en parlant de réconciliation transatlantique, coopération, nouveau chapitre dans les relations franco-américaines et d’oubli du passé. Toutefois, le passé n’était pas vraiment oublié car le thème central du discours (le partenariat transatlantique pour promouvoir la démocratie) sonnait comme un reproche implicite à la France : Le renversement du tyran Saddam Hussein, puis la mobilisation démocratique massive des Irakiens bravant les attentats, le 30 janvier, pour aller voter, est-ce cela que la France a voulu empêcher en 2003 ?
Il ne faut pas s’arrêter à ce dernier aspect toutefois car la secrétaire d’État a soulevé de vraies questions. Elle a rappelé que les États-Unis et la France, plus que tout autres nations, sont les porteuses de l’héritage des Lumières, que le credo néo-conservateur, selon lequel la démocratie est faite pour tous les peuples et toutes les religions, est aussi le nôtre et que nos ennemis sont les mêmes. Bien sûr, le discours de Rice, pas plus que celui du 20 janvier de George W. Bush ne peuvent être considérés comme des stratégies réalistes de politique étrangère car les États-Unis doivent s’allier avec des partenaires non-démocratiques dans la guerre au terrorisme mais ce dilemme est aussi le nôtre car nous avons les mêmes alliés. La vraie question à se poser est : quelle est la meilleure stratégie pour promouvoir la liberté ? Condi Rice a exposé la stratégie américaine, à nous de concevoir la nôtre.
Voici cinq pistes à explorer :
 Faut-il précipiter la démocratie de l’extérieur, y compris par les armes, ou favoriser son éclosion de l’intérieur, quitte à attendre très longtemps ? Les États-Unis ont adopté la voie des armes en Irak, mais aujourd’hui Condi Rice fait un parallèle avec la Guerre froide et donc implicitement référence au containement et du statu quo. Les Européens, eux, préfèrent la politique d’engagement, de pressions et de (souvent timides) conditionnalités pour transformer les régimes de l’intérieur, au risque que cette politique patiente n’ait que peu d’effets.
 Comment éviter que le messager ne tue le message ? Aujourd’hui, l’aide des États-Unis aux dissidents les décrédibilisent mais côté européen, faut-il pour autant ignorer ces dissidents, paraître consentir à leur sort, ranger nos idéaux dans notre poche et n’indiquer qu’à mi-voix notre préférence pour une évolution démocratique ?
 Faut-il claironner la démocratie sur tous les toits, la mettre au cœur de nos relations extérieures, comme le font les Américains au risque de l’hypocrisie ? Si George Bush et sa secrétaire d’Etat parlent de liberté mais jamais de " Droits de l’homme " dans leurs discours, c’est que ceux-ci s’appliquent à tous, même à leur administration, qui les a souvent oubliés. Les Européens préfèrent eux mettre en avant la force de leur exemple et veut promouvoir le multilatéralisme et du droit international pour développer la démocratie.
 Les Américains estiment que la " liberté " est la " clé " de la stabilité, du développement et de la justice. Les Européens disent que l’injustice rend la liberté impossible. Cette justice doit aussi être économique et les propositions de Jacques Chirac et Tony Blair à Davos vont dans ce sens.
 Enfin et surtout, s’ils veulent avoir une action efficace de promotion de la démocratie, Européens et Américains doivent s’accorder sur la priorité qu’ils veulent lui donner par rapport à d’autres objectifs politiques. Comment traiter de ce point face à l’Iran et la Chine ?

Source
Le Monde (France)

« Condoleezza et la démocratie, cinq pistes de réflexion », par Justin Vaïsse, Le Monde}, 10 février 2005.