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France, Tchad, Soudan, au gré des clans
Dossier noir n°3, par Agir ici et Survie, sous la direction de François-Xavier Verschave, L’Harmattan éd., 1995.
- Avant-propos : Que fait la France au Tchad et au Soudan ?
- Khartoum : le régime militaro-islamiste, tel qu’en lui-même
- Les séductions d’el Tourabi et la revanche de Fachoda.
- Soudan : quelques repères chronologiques (1953-95)
- N’Djaména : Déby, entre Mobutu et tchador.
- Tchad : la "métropole" sans boussole
- Tchad : quelques repères chronologiques
- Services secrets : l’intoxication
- Conclusion : quand les bornes sont franchies, il n’y a plus de limites...

 

Et d’abord, pourquoi traiter de ces deux pays dans un même dossier ? Tout semble les opposer dans leur mode de relation avec la France. Le Soudan, quatre fois plus peuplé, est une ancienne colonie britannique, ouverte sur l’Egypte par la vallée du Nil : depuis Fachoda, la France semblait avoir compris qu’il s’agissait d’une aire d’influence anglo-saxonne. Le Tchad, avant-garde de la France libre gaulliste, a été le bastion du champ francophone le plus chèrement défendu depuis la décolonisation : même par ses absten-tions, chacun a l’impression que la France y fait encore la pluie (?) et le beau temps (??).

Or, " après avoir été alternativement, pendant deux décen-nies, l’allié privilégié d’Hissein Habré et d’Idriss Déby, le Soudan est devenu le grand frère encombrant qui exporte chez son voisin de l’ouest son modèle d’Etat islamique [1]" - et, en conséquence, sa radicalisation des tensions Nord-Sud. La frontière tchado-soudanaise est largement théorique [2]. La principale force armée soudanaise, la Garde républicaine, est composée de Zaghawas dont l’aire d’origine chevauche en l’ignorant cette démarcation récente. Nombre de Soudanais du Darfour, anglophones et musulmans, vont s’installer dans le Sud-Ouest tchadien, majoritairement chrétien - où l’on évoque déjà le spectre d’une " colonisation de peuplement ". Dans les deux pays, les apprentis-sorciers et les factions au pouvoir s’ingénient à nouer les tensions religieuses et raciales, pour mieux en abuser. Les deux voisins partagent encore la crise économique, le délabrement de l’Etat, la pratique de la torture... Et, désormais, les grandes manoeuvres des clans français.

Car plusieurs composantes de la Françafrique ont résolu de prendre pied au Soudan, non seulement pour mieux " garder " le Tchad, mais pour tout un ensemble de motivations - une détestable mixture qui rappelle l’engrenage rwandais. L’on pourra aisément transposer la question :

" Mais que faisait donc la France au Rwanda ? Qui a décidé de l’engager si fortement en ce pays, et pour [quelles] raisons. Nous allons présenter ici une série d’hypothèses. Aucune ne paraîtra suffisante, ni vraiment raisonnable. Rien d’étonnant à cela, puisque règne dans le " domaine réservé " de la politique franco-africaine un mélange de " raison du prince " (ou du dauphin...) et de " déraison d’Etat " [3]. Les chercheurs les plus tenaces, renonçant à trouver une quelconque rationalité diplomatique, finissent par se replier sur un ensemble de petites causalités mesquines, consolidé par une méconnaissance effarante des réalités locales et des schémas géopolitiques dont on ne sait plus, quand on a fini de les exposer, s’il faut en rire ou en pleurer [4]".

La différence avec le Rwanda, c’est que la France vient au Soudan après que les pratiques génocidaires se soient installées, et pour appliquer une place laissée vacante par les Anglo-Saxons en raison même (du moins partiellement) du comportement intolérable du régime de Khartoum.

La question : " Pourquoi la France est-elle au Tchad ? " a moins d’intérêt pour l’histoire immédiate. La France y est, et l’on sait que, dans notre République, le plus difficile est de changer quoi que ce soit. L’on n’a pu, d’ailleurs, " investir " ce pays durant un siècle sans y nouer des attaches qui ne sont pas toutes méprisables - loin de là. Mais la politique française au Tchad est victime de la débandade des acteurs de la scène franco-africaine, et des aveuglements qu’induit un très ancien clivage :

" Depuis la conquête du Tchad, les Français se sont divisés en deux groupes : ceux qui étaient amoureux des zones arides, de leurs méharistes, de leurs femmes sveltes, de la civilisation des cours musulmanes, et, face à eux, ceux qui préféraient la verdure et les civilisations exotiques de l’Afrique mystérieuse, ceux dont le coeur battait au son du tam-tam rythmant les danses initiatiques des animistes victimes des razzias. Ces attitudes sentimentales des vieux coloniaux, puis des coopérants, furent successivement confortées par la politique parisienne, tantôt soutenant les " musulmans civilisés " contre les " fétichistes sauvages ", tantôt défendant les " Noirs " victimes du mépris des " pillards du Nord " et dont le dévouement à la France avait amené plus d’un à perdre la vie sur les champs de bataille européens. Ainsi, en 1979, alors que la France soutenait en même temps MM. Hissein Habré et Kamougué tandis que leurs partisans se massacraient à N’Djaména, les Français " sudistes " se retrouvaient derrière l’ambassadeur tandis que les " nordistes " faisaient bloc derrière le commandant de la base française, réputé pour son soutien aux Forces armées du Nord [5]".

Cette exploration du rôle erratique de la France au Tchad et au Soudan sera donc, malheureusement, une nouvelle exploration d’une incohérence gauloise génératrice de chaos, ce dont les populations de ces pays n’ont pas vraiment besoin.

[1] Henri Coudray, « Chrétiens et musulmans au Tchad », in Islamochristiana (Rome), n° 18, 1992 p. 176.

[2] " Il est formellement établi que le Soudan occupe onze villages dans la sous-préfecture de Goz-Béida ", au sud-est du Tchad. (N’Djaména Hebdo, 02/09/93).

[3] Cf. Jean-Christophe Ferney, « La France au Rwanda : raison du prince, déraison d’État ? » , in Politique africaine 10/93.

[4] François-Xavier Verschave, Complicité de génocide ? La politique de la France au Rwanda, La Découverte, 1994, p. 10.

[5] Jean-Pierre Magnant, in Etats d’Afrique noire, éd. Jean-François Médard, Karthala, 1991, p. 187.