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Un dernier mot sur le génocide rwandais...

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Il y a un peu plus d’un an, nous avons commencé ce journal pour beaucoup de raisons, mais une principale : parler du génocide rwandais. À l’heure où nous bouclons ce dernier numéro, nous avons la désagréable sensation de n’avoir pas réussi à expliquer cette chose simple que personne ne veut dire : la France, représentée par son ex-président défunt, François Mitterrand, son armée, ses services secrets, ses barbouzes, sa "cellule africaine", ses journalistes désinformateurs, j’en passe et des meilleurs, est responsable d’un des actes les plus barbares du siècle.

On aura beau couper les cheveux en quatre ou reprendre tout le dossier à la loupe, on n’en sort malheureusement pas : c’est dit, c’est avéré, c’est totalement prouvé ; et la seule question qui reste, c’est comment prendre en compte cela ? Depuis bientôt deux ans le réflexe général est de ne pas regarder en face cette vérité trop difficile à soutenir. Ce serait pourtant utile, ne serait-ce que pour en tirer les plus élémentaires conséquences.

La première serait de changer la politique de la France au Rwanda. Car, au fond, il est là le vrai scandale. Bien sûr, il va falloir "juger" le passé, que ce soit l’oeuvre de la justice ou des historiens. Mais c’est le présent qui pose problème : la politique de la France à l’égard du Rwanda n’a pas changé d’un pouce.

Aujourd’hui, le Rwanda que nous avons martyrisé avec nos armées, notre argent et notre insondable connerie, doit encore nous craindre car nous n’avons pas fini de faire tout le mal qu’on peut là-bas.

Retour à la case Foccart

Deux exemples récents sont là pour nous rappeler à cette honte douloureuse. Le premier, c’est ce qu’on sait des conditions "officieuses" posées par la France de monsieur Chirac au gouvernement rwandais pour une "normalisation" du rapport entre les deux pays. Les voici :- "Le Rwanda doit cesser d’incriminer la France pour son soutien à l’ancien régime, et la France d’aujourd’hui ne reconnaît aucune responsabilité dans la politique personelle de François Mitterrand.

- Le Rwanda doit décréter une amnistie générale, ne traduisant en justice qu’une dizaine de personnes que la France aidera à identifier."
- La nouvelle armée rwandaise "devrait être composée à parité de troupes du FPR [au pouvoir] et des anciennes forces [responsables du génocide], avec un commandement tournant..." (!)
- "Les anciens réfugiés des années 60 [ceux-là même qui sont revenus d’Ouganda, tels que bien des soldats du FPR, dont leur chef, Paul Kagame] devront retourner dans les pays d’où ils viennent..."
- Quant aux "réfugiés récents", parmi lesquels les génocideurs, ils "devront retrouver leurs biens et propriétés".
- "Le gouvernement devra être remanié et inclure des personnalités de "troisième voie [1]" désignées par la France..."
- "Le français devrait redevenir l’unique langue officielle au Rwanda..."

C’est un certain monsieur Okumu [2], important homme d’affaires kenyan, qui a porté ce message aux autorités rwandaises au nom de l’Élysée - "officieusement", bien sûr. Heureusement d’ailleurs que ce message était "officieux", parce qu’autrement, en termes diplomatiques, il équivaut à une déclaration de guerre.

Propagande et guérilla

La France a peut-être mieux à faire qu’une deuxième guerre au Rwanda. C’est pourtant ce qu’elle fait. En langage militaire moderne, ça s’appelle une guerre de "basse intensité". Une forme de guerre qui allie subtilement quelques opérations militaires et beaucoup de propagande.

Quant à son aspect militaire, c’est l’action que mènent quotidiennement des commandos de l’ancienne armée rwandaise (les FAR) aux frontières et à l’intérieur du Rwanda, avec l’aide des armes françaises et des instructeurs français [3].

Quant à la propagande, nous en avons eu un extraordinaire exemple récemment, en l’espèce d’un article de Stephen Smith, notre confrère du quotidien "Libération" [4]. À la une, son journal annonce : "Plus de 100.000 morts", victimes de la "terreur tutsie" - du FPR, donc. Et Smith prétend démontrer ce que son journal avance imprudemment en couverture.

Suivant un des raisonnements inimitables auxquels il nous a malheureusement habitués, Smith explique qu’il est en possession des listes nominales de victimes dans onze communes de la préfecture de Gitarama. Le journaliste a réussi à y dénombrer 17.000 morts. Il ne dit pas pour autant qui les a tués. Ni en quoi il aurait un indice permettant d’établir ce qu’il laisse entendre comme évident : qu’il s’agirait de victimes du FPR et de la "terreur tutsie".

Si les 17.000 morts soi-disant comptés par Stephen Smith à Gitarama correspondaient à quelque chose, ce serait probablement... aux charniers du génocide - où reposent de nombreux Hutus, faut-il le rappeler ? Particulièrement à Gitarama, les clivages entre Hutus ont fait beaucoup de dégâts, ce que Smith sait, bien sûr.

Doctor Smith découvre l’"Auschwitz africain"

Encore plus que le reste du Rwanda, qui est quadrillé en tous sens par une centaine d’associations humanitaires souvent très préoccupées de surveiller les actes du nouveau régime, la préfecture de Gitarama est bien connue. En particulier, parce qu’à l’évêché de Gitarama officie un éminent journaliste rwandais, lauréat d’un prix de la liberté de la presse qui vaut ce qu’il vaut, André Sibomana, un homme qui s’attache tout particulièrement, comme Stephen Smith, à dénoncer les exactions pas toujours imaginaires, que subissent des paysans de la région dans la tourmente de l’après-génocide.

À chaque fois qu’il enregistre une "bavure", André Sibomana ne manque pas de la dénoncer fortement, avec un écho non négligeable dans la presse internationale. Sa comptabilisation à lui se fait victime par victime. Et s’il est arrivé qu’une "bavure" imputable à l’APR fasse douze morts, ce fut son plus haut cri. Jamais "17.000".

Mais le moment le plus absurdement fallacieux de son "raisonnement" vient ensuite : Stephen Smith projette ce chiffre de 17.000 morts comptabilisés par lui dans onze communes... à l’échelle du pays ! Il obtient ainsi avec sa calculette le résultat vertigineux de 150.000 morts. Il a pourtant titré seulement "Plus de 100.000 morts".Pour appuyer cette extravagante démonstration, Smith interroge un "expert", Gérard Prunier, un monsieur qui fut, nous dit-il, "conseiller au ministère de la Défense" pendant l’opération Turquoise - et le génocide.

Bardé de cette douteuse référence, Prunier, abondant dans le sens de Smith, donne son estimation du nombre global des victimes de cette prétendue "terreur tutsie" : "30 à 50.000 morts." La contradiction entre les "estimations" de Smith et celle de Prunier ne gêne personne. En tout cas, pas la rédaction de Libération. À ce stade, on n’est pas à un "détail" près.

Détails

Parmi les "détails" récemment mis à jour dans l’affaire rwandaise, l’un d’entre eux mérite aussi qu’on s’y attache. Un chercheur belge, Filip Reyntjens, peu suspect de complaisances envers le nouveau régime, a réussi a trouver l’origine des missiles qui ont abattu l’avion du président Habyarimana, déclenchant le génocide (lire notre article).

Il s’agissait de missiles irakiens récupérés lors de la guerre du Golfe par... l’armée française. Reyntjens en a minutieusement suivi la trace du Golfe persique au Rwanda, en passant par la France.

Un autre "détail" est la copie d’un rapport militaire rwandais de l’ancien régime. Ce rapport atteste des liens unissant le général Huchon, chef de la mission militaire de l’Élysée, avec les dirigeants de l’armée rwandaise, en mai 1994, pendant que celle-ci génocidait (lire notre article). En termes judiciaires, on appelle ça une pièce à conviction. Un pièce qui établit l’identité totale du projet génocidaire et de la politique élyséenne.

On a aussi récemment mis en perspective une information pourtant publique depuis longtemps : la date de la mort, à l’Élysée, de François de Grossouvre, conseiller spécial du président Mitterrand en matière de services spéciaux et de politique africaine. C’était le 7 avril 1994, quelques heures après l’attentat qui coûta la vie au chef d’État rwandais. Au même moment où le génocide commençait à Kigali, à des milliers de kilomètres de son bureau. François de Grossouvre n’est pas mort à coups de machette, mais d’une balle de 357 magnum.

[1] La nouvelle étiquette du parti hutu censée désigner une voie "moyenne" entre les anciens et les nouveaux dirigeants du Rwanda, à laquelle se sont ralliés avec enthousiasme les génocideurs eux-mêmes et leurs soutiens qui ambitionnent sous ce label une nouvelle virginité.

[2] Les propos de M. Okumu sont rapportés par Colette Braeckman, Le Soir du 9 novembre 1995.

[3] Voir le rapport de Human Rights Watch Arms Project (version française disponible auprès de Survie).

[4] Lire la "Lettre ouverte à Stephen Smith" de Jean Carbonare.

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