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Le président George W. Bush a donné, mardi 13 avril 2004, la troisième conférence de presse en prime time de son mandat. Cet exercice qu’il redoute était devenu nécessaire au fur et à mesure que le doute grandit à propos de sa passivité avant le 11 septembre et du sens de son engagement en Irak. Un doute qui se traduit par sept points de retard, dans le dernier sondage Newsweek, sur son concurrent démocrate John Kerry.

Pour limiter ses difficultés, le président a d’abord lu sur son prompteur une déclaration de dix-sept minutes sur la situation en Irak. Il lui restait donc moins de trois quart d’heure pour répondre aux questions des journalistes, qui n’étaient pas toutes convenues à l’avance, même si elles étaient attendues. Elles se sont concentrées sans surprise sur l’Irak encore et le 11 septembre, avec juste une allusion à la campagne électorale. Pas un mot sur les questions économiques et sociales, ni même sur les problèmes de société qui font la couverture des magazines comme le mariage gay.

Les « évenements » d’Irak »

Le président a d’abord désigné les responsables des « événements » qui ont coûté la vie à des dizaines de soldats et mercenaires de la Coalition au cours des derniers jours :
« Selon nos commandants militaires, trois groupes sont à l’origine de cette violence : certains tenants du régime de Saddam Hussein ainsi que des militants islamiques ont attaqué les forces de la coalition dans la ville de Falloujah. Des terroristes d’autres pays se sont infiltrés en Irak pour organiser des attaques. Dans le sud de l’Irak, les forces de la coalition font face à des émeutes et à des attaques qui sont provoquées par un religieux extrémiste du nom de Al-Sadr (…) Il ne s’agit pas d’une guerre civile, ni d’un soulèvement de la population. »
Il s’est appliqué à ne jamais employer l’expression « forces d’occupation » pour mieux démentir qu’elles puissent rencontrer une résistance populaire.

Un pseudo-transfert de souveraineté

Puis, assurant que le but de la Coalition est de transférer au plus vite la souveraineté aux Irakiens, il a confirmé le calendrier de mise en place du nouvel État.
« La nation irakienne s’apprête à se gouverner elle-même, et les Irakiens et les Américains en auront la preuve dans les mois à venir. Le 30 juin, lorsque sera hissé le drapeau de l’Irak libre, les dirigeants irakiens assumeront la responsabilité entière des ministères du gouvernement. Ce jour-là, la loi administrative de transition, qui comprend une déclaration des droits sans précédent dans le monde arabe, entrera en vigueur (…) D’après le calendrier déjà approuvé par le Conseil de gouvernement, l’élection d’une assemblée nationale aura lieu en Irak en janvier prochain au plus tard. Cette assemblée rédigera une nouvelle Constitution permanente qui sera présentée au peuple irakien lors d’un référendum national organisé en octobre de l’année prochaine. Les Irakiens éliront ensuite un gouvernement permanent le 15 décembre 2005 au plus tard, élection qui conclura la transition de l’Irak de la dictature à la liberté. »
Cependant ce calendrier se heurte à bien des problèmes. En premier lieu, comme ne cesse de la faire remarquer l’ayatollah al-Sistani, on ne voit pas comment « le 30 juin, la souveraineté irakienne sera remise aux Irakiens », puisqu’à cette date, il n’y aura pas d’autorité élue par le peuple irakien, mais uniquement un Conseil de gouvernement nommé par les forces d’occupation. Sur ce point, M. Bush a déclaré compter sur l’envoyé spécial des Nations unies, Lakhdar Brahimi. Mais celui-ci s’est précisément discrédité auprès de tous ses interlocuteurs irakiens en acceptant de couvrir ce pseudo-transfert de souveraineté à un gouvernement fantoche.
Pour faire bonne figure, M. Bush a rappelé qu’une mission de l’ONU prépare les élections de janvier 2005. Les téléspectateurs ont pu ainsi avoir l’impression d’une collaboration entre l’ONU et la Maison-Blanche dans une marche vers la démocratie.

Surtout, l’indépendance de l’Irak n’étant qu’une mise en scène, elle ne signifiera pas la fin de son occupation.
« Notre engagement envers le succès et la sécurité de l’Irak ne prendra pas fin le 30 juin. Le premier juillet, et au-delà, notre aide à la reconstruction et notre engagement militaire continueront. Après avoir aidé les Irakiens à se doter d’un nouveau gouvernement, les forces de la coalition les aideront à protéger ce gouvernement de toute agression extérieure et de toute subversion interne. »

George Bush redéfinit son ennemi : « l’idéologie de l’assassinat »

Enfin, George W. Bush a longuement expliqué que la guerre contre l’Irak est une bataille de la guerre, plus vaste, contre le terrorisme. Pour ce faire, il a développé sa conception du « complot islamiste mondial ».
« La violence que nous voyons en Irak est familière. Les terroristes qui prennent des otages ou qui placent des bombes au bord de la route près de Bagdad servent la même idéologie que les assassins qui tuent des voyageurs innocents dans les trains de Madrid et des enfants à bord des autobus de Jérusalem, qui font exploser une boîte de nuit à Bali et qui tranchent la gorge d’un jeune journaliste [Daniel Pearl] parce qu’il est juif.
Nous avons vu cette même idéologie de l’assassinat à l’œuvre dans le massacre de 241 marines à Beyrouth
[en 1983], dans le premier attentat contre le World Trade Center [en 1993], dans la destruction de deux ambassades en Afrique [en 1998], dans l’attaque du destroyer Cole [en 2000] et dans l’horreur implacable infligée à des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants innocents le 11 septembre 2001.
Ces actes ne sont pas l’œuvre d’une religion ; ils sont l’œuvre d’une idéologie politique fanatique. Les partisans de cette idéologie cherchent à instaurer la tyrannie au Moyen-Orient et au-delà. Ils cherchent à opprimer et à persécuter les femmes. Ils cherchent à tuer des juifs et des chrétiens, ainsi que tout musulman qui préfère la paix à la terreur théocratique. Ils cherchent à paniquer les États-Unis et à les pousser à se replier, et à dresser les nations libres les unes contre les autres. Et ils cherchent à obtenir des armes de destruction massive, afin d’exercer leur chantage et leur terreur à grande échelle.
 »
Cette description comprend de grandes nouveautés. Elle amalgame des événements hétéroclites sur une période de dix-neuf ans. Même si certains réécrivent rapidement l’histoire et imputent aujourd’hui l’attentat du WTC de 1993 à Al Qaïda, il n’est encore venu à l’idée de personne d’établir un lien entre Oussama Ben Laden et l’attentat de Beyrouth, en 1983. À cette époque, Ben Laden était le trésorier de l’opération conjointe de la CIA et des services saoudiens pour combattre les Soviétiques en Afghanistan. La théorie bushienne du complot a donc franchi un pas supplémentaire. Elle englobe désormais toutes les violences commises par des musulmans contre des intérêts « occidentaux », quels qu’en soient les modalités, les motifs et le contexte.

Au cours des questions qui ont suivi, le président a cherché à rassurer ses électeurs face au drame irakien. Jouant sur le sentiment patriotique, il a voulu écarter définitivement les comparaisons avec le Vietnam : « Je pense que cette analogie est erronée. Il m’arrive aussi de penser que cette analogie envoie un mauvais message à nos troupes, et envoie un mauvais message à nos ennemis. ». Il a annoncé l’envoi de 20 000 hommes supplémentaires en le présentant, tel un joueur de bonneteau, comme un effet d’optique provoqué par une rotation des personnels. Surtout, il s’est bien gardé d’évoquer les moyens supplémentaires qu’il lui faudra prochainement demander au Congrès pour faire face à l’insurrection et que l’on estime à 70 milliards de dollars.
Il a aussi évoqué un souhaitable transfert du fardeau de l’occupation à l’OTAN, dont 17 membres sur 26 sont déjà présents en Irak. Mais cette idée est irréaliste, sauf à modifier la nature de l’OTAN. Celle-ci ne serait plus une alliance au sein de laquelle chacun doit prêter main-forte aux autres lorsqu’ils sont agressés, mais un réservoir de supplétifs d’Empire.

11 septembre : choisir entre l’incompétence et la complicité

Toutes les autres questions, pendant trente-cinq minutes, ont tourné autour du 11 septembre. Deux ans et demi après les attentats, l’opinion publique intérieure ne sait plus ce qu’elle doit croire. La commission « indépendante » d’enquête nommée par George W. Bush ne mène aucune investigation sur les attentats eux-mêmes, mais a voulu faire diversion en traitant d’éventuelles erreurs d’appréciation des services de renseignement. Sa mission principale est d’analyser le fonctionnement de l’administration avant les attentats et de proposer des réformes de structure. Toutefois, au fur et à mesure des auditions, elle a mis en évidence que de nombreuses alertes étaient parvenues à temps à l’exécutif qui n’avait pas réagi. Du coup, la commission ne peut dissiper le soupçon de complicité de l’administration qu’en l’accusant d’incompétence, ce qui n’est pas exactement un cadeau en période électorale.
À tout moment, le président est apparu sur la défensive. Il s’est montré fuyant lorsqu’on lui a demandé pourquoi il ne voulait témoigner devant la commission qu’accompagné de son vice-président, Dick Cheney, et n’a fourni aucune réponse claire. Il a refusé de reconnaître la moindre erreur, comme l’en pressaient les journalistes. Et il a été obligé de réaffirmer sa compassion pour les victimes et de rappeler la version officielle des événements, admettant implicitement qu’elle n’est plus partagée par tous.
« Écoutez, je peux comprendre pourquoi certains dans mon administration [comme David Clarke] sont torturés à l’idée que des gens ont perdu leur vie. Je ressens la même chose. En fait, ça me rend malade quand je pense aux morts de ce jour-là. Et comme je disais, j’ai déjà rencontré beaucoup de membres des familles et je fais de mon mieux pour les consoler de la perte d’êtres chers. Comme je disais, je pense souvent à ce que j’aurais pu faire différemment. Je peux assurer le peuple américain que si nous avions eu le moindre indice que cela allait arriver, nous aurions fait tout ce qui était en notre pouvoir pour arrêter les attentats. Voilà comment je perçois tout cela. La personne qui est responsable de ces attentats était Oussama Ben Laden. Voilà le responsable de la mort d’Américains. Et c’est pour cela que nous resterons sur l’offensive tant que nous n’aurons pas traduit ces gens en justice. »