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La question nucléaire fut d’abord exclusivement militaire. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le Projet Manhattan de construction de la bombe atomique, était géré par le Manhattan Engineer District, lui-même créé par le corps des ingénieurs de l’Army. Après les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki et le retour à la paix, un débat houleux traversa le Congrès sur le contrôle de la bombe : devait-il être militaire ou civil ? La loi sur l’énergie atomique de 1946 trancha en faveur du contrôle civil en établissant la Commission à l’énergie atomique, qui reprit en main le complexe scientifique et industriel du nucléaire, alors en plein essor. Jusqu’en 1954 et en raison de la Guerre froide, ses activités étaient exclusivement orientées vers le développement de l’armement nucléaire et cantonnées au périmètre gouvernemental.

Avec l’apparition des applications civiles, la Commission à l’énergie atomique fut scindée en deux entités, l’une pour les activités militaires, l’autre pour les civiles, afin de l’adapter. Mais le choc pétrolier de 1973 révéla le manque de coordination de ces institutions ; pour y remédier l’administration Carter les fusionna à nouveau, en 1977, créant ainsi le département de l’Énergie.
Son champ d’activité recouvre le programme d’armement nucléaire, la production des réacteurs nucléaires pour l’US Navy, la conservation énergétique, la recherche dans le domaine de l’énergie, le traitement des déchets nucléaires et la production domestique d’énergie. Il est également en charge de la gestion des réserves de pétrole stratégiques permettant de satisfaire la demande intérieure et militaire pendant plusieurs mois en cas d’interruption de l’approvisionnement en provenance de l’étranger.
Le département de l’Énergie dispose désormais de sa propre unité de renseignement, l’Office of Intelligence, financé à hauteur de 39 millions de dollars en 2004. Ce petit service est considéré comme prioritaire par rapport aux grandes centrales de renseignement. Ses agissements, comme l’infiltration de toutes les grandes multinationales de l’énergie, sont encore inconnus du public. Il est dirigé par John Russak, ancien n°2 du contre-espionnage états-unien.
À l’arrivée de Reagan, le département de l’Énergie fut brocardé par les républicains. Ils le présentaient comme un repaire d’activistes écologistes et en demandaient la suppression. De la sorte, la bombe serait revenue dans le giron du Pentagone. Spencer Abraham, actuel secrétaire à l’Énergie, s’est lui-même régulièrement exprimé pour la suppression du département lorsqu’il était sénateur.

La Federalist Society

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Né à Lansing (Michigan), il y a 51 ans, Spencer Abraham est petit-fils d’immigrants libanais et son père travaillait dans l’industrie automobile. Avec deux amis, il fonda à Harvard, où il avait fait ses études de droit, une association de juristes politiques, la Federalist Society, de manière à mettre un terme à la domination intellectuelle de la gauche dans la jurisprudence. De 1983 à 1990 l dirigea le Parti républicain du Michigan, un État qui abrite l’essentiel de l’industrie automobile avec les usines Ford, Daimler-Chrysler et General Motors. Après une courte expérience de secrétaire général adjoint du vice-président Dan Quayle, en 1990-91, il fut élu sénateur du Michigan, en 1994, devenant le porte-parole de l’industrie automobile au Congrès. Cependant, malgré les 700 000 dollars de soutien électoral de ses amis industriels, il échoua à se faire réélire en 2000. Alors qu’il ambitionnait de poursuivre son lobby comme secrétaire aux Transport, Dick Cheney le fit nommer dixième secrétaire à l’Énergie [1].

Il n’est pas impossible qu’il doive sa nomination à son origine arabe - chrétienne orthodoxe et non musulmane - compte tenu de la résonance symbolique du geste. Toujours est-il que son manque d’expérience dans le domaine de l’énergie civilo-militaire fut souligné par les observateurs lors de sa prise de fonctions et incita les républicains à multiplier les commentaires tels que « Cet homme est un vrai politique » pour se rassurer.

Sa puissance politique, Spencer Abraham la doit à son efficacité à défendre les intérêts de ses amis au Capitole et dans les tribunaux. Au fil des ans, ce chrétien fondamentaliste s’est tissé un étonnant réseau relationnel grâce à la Federalist Society. La petite association qu’il fonda avec Lee Liberman Otis et David McIntosh est aujourd’hui forte de 25 000 membres.
Parmi eux, le procureur spécial Kenneth Star qui tenta de destituer le président Bill Clinton parce qu’il avait « fauté » avec une stagiaire. Mais aussi le procureur Ted Olson, qui fut l’avocat de George W. Bush face à Al Gore devant la Cour suprême. Et surtout deux juges de cette Cour, Clarence Thomas et Antonin Scalia, qui donnèrent raison à Bush, bien qu’il ait perdu l’élection en voix et en grands électeurs, lui permettant de devenir président des États-Unis. Et c’est Scalia toujours, qui protège aujourd’hui son ami, le vice-président Cheney, dans l’affaire des documents secrets du Groupe de développement de la politique énergétique (NEPDG) [2]. Enfin l’actuel Attorney general, le fondamentaliste John Aschroft, et bien d’autres personnalités comme la secrétaire à l’Environnement et représentante d’intérêts pétroliers Gale Norton.
L’association tire son nom du courant historique de James Madison. Le plus réactionnaire des « pères fondateurs » organisa la souveraineté des États fédérés pour rejeter celle du Peuple. Selon ses propres mots, il rédigea la Constitution « pour protéger la minorité des nantis face de la majorité ». C’est sur cette base idéologique que fut jugée l’affaire Gore contre Bush.
Avec un budget de 3 millions de dollars en 2000 [3], essentiellement financé par les fondations du banquier Richard Mellon Scaife, la Federalist Society est en mesure d’éditer des revues juridiques et des lettres d’information. Son ambition est de renverser la jurisprudence, d’abroger les dernières lois d’affirmative action (mesures de justice sociale instaurées à la fin de la ségrégation raciale), de supprimer les diverses allocations sociale et le revenu minimum, et bien sûr de mettre fin à l’enseignement bilingue dont profitent les Hispanos. L’association a aussi financé les penseurs de la suprématie WASP [4] comme Charles Murray, auteur de The Bell Curve. Cet ouvrage à grande diffusion prétend démontrer, à partir de corrélations statistiques, que les noirs sont par nature pauvres et criminels. Il a servi de justification à la politique d’incarcération massive et de privatisation du système éducatif.

Un département annexe du Pentagone

Les options idéologiques et les intérêts particuliers de Spencer Abraham guident sa politique. Pour assurer la sécurité des laboratoires nucléaires du département, il n’hésita pas à reprendre et à défendre le projet de son prédécesseur de l’administration Clinton, Bill Richardson, de faire passer des tests de polygraphe (ndlr. Également connu sous le nom de détecteur de mensonges) à quelques 15 000 fonctionnaires, malgré l’inefficacité de cette méthode pour traquer les espions. De même, il défendit bec et ongles sa décision de stocker des déchets nucléaires sur le site de Yucca Mountain, multipliant les convois radioactifs sillonnant les voies ferrées du pays jusqu’au site du Nevada, comme autant de cibles faciles pour n’importe quel terroriste en herbe et dont le déraillement statistiquement envisageable provoquerait des contaminations sans précédent [5].

On le dit aligné aux côtés des démocrates sur les questions d’immigration, parce qu’il a notamment voté pour une loi d’assouplissement des règles d’entrée aux États-Unis pour les immigrants hautement qualifiés. Il est certainement proche des industriels qui voient la main d’œuvre à bas prix d’un bon œil, mais le darwinisme social théorisé par la Federalist Society ne laisse pas planer de doutes sur la véritable nature de son « conservatisme compatissant ».

Si le secrétaire Abraham se targue d’être résolument engagé dans les négociations avec la Russie visant à réduire l’arsenal nucléaire stratégique, ainsi que de défendre le traité de non-prolifération nucléaire [6], il est nettement moins prolixe sur les recherches menées afin de développer de nouvelles armes nucléaires non stratégiques, ou mini-nukes, qui pourraient bel et bien relancer une course à l’armement nucléaire et son utilisation généralisée dans les conflits [7].

Abraham accusait l’administration Clinton d’avoir échoué dans sa politique énergétique en ayant rendu le pays plus dépendant des importations de pétrole. Comme nous l’avons démontré précédemment au sujet de la commission Cheney, derrière la bienveillante façade de la politique énergétique de l’administration Bush qui prétend défendre la conservation et les énergies alternatives, la véritable stratégie énergétique actuelle est militaire. Elle ne conduit pas à économiser l’énergie ou à rechercher de nouvelles techniques, mais à organiser des coups d’État au Venezuela et à occuper l’Irak. Le département à l’Énergie n’a plus vocation à permettre un contrôle civil du nucléaire militaire, mais au contraire, il est devenu une extension du Pentagone dans le domaine civil.

[1] Le premier secrétaire à l’Énergie, celui de l’administration Carter, fut James Schlesinger, aujourd’hui reconverti en gourou des intérêts pétroliers.

[2] Voir notre article « Les ombres du rapport Cheney », Voltaire, 30 mars 2004.

[3] People For The American Way’s Right Wing Watch

[4] WASP est l’acronyme de White Anglo-Saxon and Puritan (Blanc, anglo-saxon et puritain)

[5] « A year in the life of Spencer Abraham », par Jeffrey St. Clair, Counterpunch, 17 avril 2002.

[6] « Nuclear Nonproliferation : New Challenges and New Solutions », Département de l’Énergie, septembre 2003.

[7] Voir l’article de Thierry Meyssan « Rumsfeld " n’exclut pas " l’expérimentation de mini-bombes nucléaires sur les cobayes irakiens », Voltaire, 17 février 2003.