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Millionnaires et escadrons de la mort

L’extrême droite au pouvoir au Salvador

Antonio Saca a été investi, le 1er juin 2004, président du Salvador à la suite d’une campagne électorale inéquitable. Sa première décision aura été de confirmer le maintien des troupes salvadoriennes en Irak. L’arrivée au pouvoir du leader du parti nationaliste d’extrême droite, ARENA, responsable des massacres des années 80, marque une nouvelle étape dans le contrôle du pays par un groupe de milliardaires ultra-catholiques soutenus par les États-Unis.

| Mexico (Mexique)
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Elías Antonio Saca et son épouse, peu avant l’investiture présidentielle

Avant toutes choses, rappellons que, d’après le journal El Diario de Hoy du 29 janvier 2004, Tony Sacan, alors candidat de l’ARENA (Alianza republicana nacionalista, Alliance républicaine nationaliste) à la présidentielle, bénéficiait du soutien de groupes républicains états-uniens et surtout de l’exécutif US. Cela l’a conduit à collaborer avec des personnalités comme Robert Pardo-Maurer, assistant du sous-secrétaire à la Défense, avec qui « il s’est entretenu au sujet de la coopération envisagée en matière de sécurité et de lutte contre le narcotrafic et le terrorisme », ou Otto Reich [1], membre du Conseil national de sécurité et encore Barry Jackson, assistant du président George W. Bush.

En outre, Saca a été reçu par des représentants de la Fondation Heritage [2], association conservatrice qui était présidée par Dan Fisk, l’actuel sous-secrétaire adjoint du département d’État pour l’hémisphère occidental. La Fondation Heritage déploie quant à elle d’importants moyens pour s’opposer aux forces de la gauche latino-américaine, aussi bien pour soutenir l’activisme anti-avortement que les projets de domination militaire et économique.

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Ainsi il n’est pas surprenant que début mai, lors de sa visite au Mexique et après avoir bien entendu participé à une conférence à l’université des Légionnaires du Christ d’Anahuac, l’actuel président élu du Salvador, Tony Saca, se soit dit favorable « à ce qu’il y ait à Cuba une vraie démocratie comme dans toutes les nations de la région ».

Interrogé sur le plan d’action états-unien pour accélérer la chute de Fidel Castro [3] et la demande pour que l’Amérique latine y participe, Saca a menacé que « le Salvador [contribue] à toute activité mondiale qui [améliore] la démocratie dans n’importe quel pays ».

Comme d’autres personnalités politiques conservatrices, Saca, qui fut également président de l’Association nationale des entreprises privées, c’est-à-dire du patronat, a pour habitude de manipuler le sentiment religieux à des fins politiques. À titre d’exemple, en assistant à une messe à Zacatecoluca (La Paz) durant sa campagne présidentielle de décembre 2003, Saca avait affirmé « Je ne cherche pas un marché électoral ; je me trouve dans cette cathédrale parce que je suis catholique et que je ressens la nécessité de la parole de Dieu ».

Après la messe, le candidat avait déclaré qu’il se sentait très ému par l’accueil qui lui avait été réservé en ces lieux avant d’ajouter qu’en priant pour le Seigneur il s’en était remis à lui pour la présidence de la République.

Le 26 mars 2004, après avoir remporté les élections présidentielles, il s’était rendu à la cathédrale de San Salvador pour requérir la sagesse auprès de Dieu afin de pouvoir gouverner le pays durant les cinq années à venir. « Nous louons Dieu pour nous avoir donné un président catholique ! », criait une fille près de la cathédrale métropolitaine, quelques minutes après que le président nouvellement élu fut sorti du temple.

Pour sa part, le nouveau mandataire annonçait : « Je suis venu à l’église en tant que chrétien, pour remercier Dieu d’avoir organisé un événement démocratique le dimanche. Je suis de même reconnaissant envers le peuple salvadorien pour nous avoir donné son vote et je demande à Dieu la sagesse divine pour ce travail qui commence tout juste ».

Le parti de l’Alliance républicaine nationaliste (ARENA) fut fondé en 1981 comme contrepoint conservateur à l’insurrection de la gauche, qu’elle voulait liquider par la voie militaire. Son créateur était Roberto D’Aubuisson, personnage controversé, lié aux escadrons de la mort pendant la guerre civile puis candidat malheureux aux élections présidentielles de 1984 [4]. Durant la décennie 90, des rapports des Nations unies sur les Droits de l’homme au Salvador attribuaient à l’ARENA la responsabilité de l’organisation des escadrons de la mort et de plusieurs massacres.

Dans les conditions extrêmes de la guerre civile de ce pays, ARENA faisait clairement montre de la trajectoire et du profil typique des organisations politiques de l’extrême droite latino-américaine, dont entre autres : les liens dans le secteur privé, le soutien aux projets conservateurs catholiques, les relations avec les républicains états-uniens et des liens avec des branches radicales de la communauté des exilés cubains.

L’Institut Républicain International, ou IRI, organe de la NED/CIA [5] lié au parti républicain états-unien, a collaboré avec l’ARENA, notamment lorsqu’il s’agissait d’exporter l’expérience de ce parti dans des lieux aussi reculés que le Cambodge. En 1993, l’IRI et l’USAID (U.S. Agency for International Development) y ont organisé un « groupe d’éducation à la démocratie » auquel participait de loin Raúl García Prieto, vice-président de l’ARENA, suscitant des critiques étant donné le parcours sanglant de son parti. Des années plus tard, en Juillet 2001, García Prieto fut arrêté en raison de divers scandales de mauvaise gestion de ressources au nom de l’établissement Banco de Fomento Agropecuario, dont il était le président exécutif.

Grâce à l’ARENA, de sinistres figures de l’exil cubain ont trouvé refuge au Salvador, comme par exemple le terroriste Luis Posada Carriles, alias Bambi, exécutant en 1976 du sabotage de l’avion de la Cubana aux Barbades qui avait fait 73 victimes et impliqué dans plusieurs complots terroristes contre ce pays.

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Selon une note du ministère de l’intérieur cubain, en 1999 l’ARENA préparait depuis le Venezuela un attentat contre Fidel Castro dans le cadre du 7ème Sommet latino-américain et constituait « un soutien solide aux organisations terroristes en Amérique centrale, dont elle [prenait] en charge l’entraînement, le recrutement, l’achat d’armes et le financement, ce qui représente un appui logistique important ».

Le 5 octobre 1999, à précisément seize heures, le gouvernement cubain remettait au président Francisco Flores, membre de l’ARENA, un épais document indiquant que Posada Carriles «  militait, conspirait et opérait à partir du Salvador », et Fidel Castro déclara plus tard dans un discours que le gouvernement salvadorien « le connaissait, le tolérait et le cachait ».

Comme il est désormais notoire, le conservatisme catholique insiste sur la répression sexuelle, pour laquelle le Vatican ainsi que la droite religieuse états-unienne ont créé des organisations anti-avortement.

Au Salvador, l’une des principales organisations de ce type est la Fondation Oui à la Vie présidée par Julia Regina de Cardenal, qui est également chanteuse et a participé aux activités de groupes anti-avortement dans d’autres pays d’Amérique centrale. Cette fondation, qui est une filiale de la transnationale Vida Humana International, dont le siège est situé à Miami, fut créée en 1989 sur la base d’un groupe d’oraison pour la rénovation charismatique catholique.

Dans ses activités contre la dépénalisation de l’avortement et contre la liberté de disposer de son corps, Regina de Cardenal agit en interaction avec des personnalités de la hiérarchie catholique comme le cardinal Fernando Saenz Lacalle [6], dirigeant de l’Opus Dei et ex-général, et avec l’ARENA, sachant qu’elle a soutenu les propositions anti-avortement de ladite fondation dont est membre l’époux de Regina de Cardenal, Luis Cardenal. Ce dernier briguait, en 2000, la mairie de San Salvador et, soutenait les actions de Oui à la vie et d’autres groupes pour que soit maintenu dans la constitution le « droit à la vie depuis la conception », en 1999, alors qu’il était président de la Chambre de commerce,.

À cette occasion, le cadre politique de l’ARENA s’indignait contre les « tentatives sournoises de mettre fin à la vie humaine en ayant recours à divers arguments tels que l’eugénisme ou l’euthanasie ».

Faisant référence à ces droits, dans un communiqué de presse du 13 mars 2000, l’organisation conservatrice états-unienne Human Life International, dont la branche latino-américaine est l’organisation Vida Humana Internacional, signalait : « Le dimanche 12 mars 2000, au Salvador, se tenaient les élections pour les postes de maires et députés du gouvernement. L’ARENA (Alianza Republicana Nacionalista), parti politique composé en majorité de personnes qui défendent la foi chrétienne, la vie et la famille, a perdu la mairie de San Salvador face à la FM (Federación Farabundo Martí de Liberación Nacional), le parti d’opposition composé de personnes favorables à des mesures nuisibles pour le pays, comme l’avortement et le féminisme extrémiste ainsi qu’un plan d’action socialo-communiste. Luis Cardenal, candidat à la mairie de San Salvador pour le parti ARENA, avait mené une grande campagne contre son opposant Héctor Silva du parti FMLN ».

Or, selon plusieurs analystes, cette même campagne millionnaire menée par Luis Cardenal, qui avait également été patron des patrons salvadoriens, s’était transformée en boomerang en raison de son caractère ostensiblement rattaché à une organisation qui s’est préoccupée de gouverner uniquement pour les riches.

Pour sa part, Julia Regina de Cardenal est également journaliste au quotidien El Diario de Hoy, où elle a notamment accusé l’ONU de « promouvoir un programme anti-vie, anti-famille, anti-religion, anti-maternité et anti-culturel », au motif que, selon elle, au Conseil de l’enfance de l’ONU, en mai 2002, on avait voulu introduire des termes « favorables à l’avortement » et « contre la famille » dans le document final de la réunion.

Parmi d’autres groupes anti-avortement états-uniens qui ont mené des activités au Salvador, on trouve Focus on the Family et le Population Research Institute, organisation issue de Human Life International qui en mars 2001 dénonçait la distribution de contraceptifs « abortifs » au Salvador par l’UNFPA (United Nations Population Fund, Fonds des Nations Unies pour la population) à la place de vivres aux victimes du tremblement de terre du 13 janvier. Cette organisation, qui a fait de l’UNFPA la principale cible de ses attaques, s’applique également à dénoncer les associations et institutions officielles qui conduisent des projets de planning familial ou de défense du droit à disposer de son corps.

[1] « Otto Reich et la contre-révolution » par Paul Labarique et Arthur Lepic, Voltaire, 14 mai 2004.

[2] « Le prêt-à-penser de la Fondation Heritage », Voltaire, 8 juin 2004.

[3] « Le Plan Powell pour l’après-Castro » par Arthur Lepic, Voltaire, 16 juin 2004.

[4] Le major Robert D’Aubuisson fut directeur adjoint de l’Agence de sécurité nationale du San Salvador jusqu’en 1979. Il déroba les dossiers des opposants de gauche et des théologiens de la libération et dirigea des escadrons de la mort pour les assassiner. Formé par Mario Sandoval Alarcon (le « parrain » du Guatemala), il coordonna la guerre de basse intensité dan son pays, en qualité de membre de la Ligue anti-communiste mondiale (WACL), tout au long de la dictature de la junte d’Adolfo Majano-Ramos et de Jaime Gutierrez. Il est réputé avoir personnellement organisé l’assassinat de Mgr Oscar Romero, archevêque de San Salvador, le 24 mars 1980, bien qu’il ait été acquitté de cette charge lors d’un procès arrangé.

[5] « La nébuleuse de l’ingérence démocratique » par Thierry Meyssan, Voltaire, 22 janvier 2004.

[6] Une vive polémique a opposé Thierry Meyssan à Mgr Fernando Saenz Lacalle lors de la nomination du prélat comme général de l’armée salvadorienne. En définitive, Mgr Lacalle démission de ses fonctions militaires. Par correction, nous reproduisons son point de vue : « Droit de réponse de Mgr Fernando Saenz Lacalle, archevêque métropolitain de San Salvador ».

Edgar González Ruiz

Edgar González Ruiz Philosophe et journaliste d’investigation, spécialisé dans l’étude de la droite politique au Mexique en particulier et en Amérique latine en général. Il a publié divers ouvrages dont La Última Cruzada (2001) ; Los Abascal (2002) ; Cruces y Sombras (2006) ; El clero en armas (2007). En 2005, il a reçu le Prix José Martí et, en 2006, le Prix national de journalisme du Mexique. Il collabore à l’hebdomadaire Contralínea.

 
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