Il faut avoir le courage de le dire à nos concitoyens, l’accélération du réchauffement climatique est devenu une donnée structurelle de l’évolution de notre planète. C’est le défi majeur auquel l’humanité doit faire face sur le long terme pour assurer son avenir. Les faits, corroborés par de nombreuses études scientifiques, sont patents. Les phénomènes climatiques extrêmes aussi :canicule de l’été 2003, inondations à répétition, progression de la désertification, fonte de la banquise et des glaciers. Il s’agit de l’illustration des premiers effets du bouleversement climatique. Et, pourtant, la volonté collective des États demeure bien trop faible par rapport à la gravité du défi. Alors que les opinions publiques sont de plus en plus sensibles à ce problème, le processus de négociations multilatérales est à un tournant critique.
Sans céder aux clichés des films-catastrophe, il faut répéter que l’urgence est là. Alors que le réchauffement naturel de la terre évoluait à un rythme très lent depuis des dizaines de milliers d’années, la croissance exponentielle de la consommation énergétique mondiale a bouleversé l’ordre des choses et le réchauffement climatique évolue 100 fois plus vite que son rythme naturel. Les scientifiques tablent sur un réchauffement de 1,4 à 5,8 degrés à l’horizon 2100, même si des mesures de grande envergure visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre étaient prises dans les prochaines années, alors que lors de la dernière ère glaciaire, on a connu qu’une variation de 5 degrés. Le coût de telles variations sur les générations futures est bien plus important que celui que représente les mesures à prendre pour maîtriser le phénomène.
La France et le Royaume-Uni sont déterminés à faire face à ce bouleversement climatique majeur, en lien étroit avec leurs partenaires de l’Union européenne. L’enjeu immédiat est d’assurer que l’Europe remplisse les engagements pris à Kyoto en commençant par maîtriser l’accroissement de l’émission de gaz à effet de serre dans les années à venir, puis en amorçant sa réduction. Ce n’est qu’à ce prix que notre civilisation pourra continuer sa route, grâce à un développement contrôlé, au service de l’Homme. Cette action est de la responsabilité collective des États. La France et le Royaume-Uni souhaitent l’entrée en vigueur du protocole de Kyoto, bien qu’il ne s’agisse que d’une première étape, essentielle mais insuffisante.
Il faut dissiper des malentendus. Contrairement à ce que certains affirment la croissance peut aller de pair avec la protection de l’environnement. Ce qui compte, c’est de la rendre la éco-compatible en continuant à faire évoluer nos modes de production et de consommation. C’est le développement durable. De 1990 à 2002, le Royaume-Uni a réduit ses émissions de 15 % avec une croissance de 30 %. L’Allemagne, qui s’est fermement engagée sur la voie des énergies renouvelables, a investi dans des technologies de pointe avec un retour sur investissement important. Quant à la France, elle se situe toujours parmi les pays développés dont les émissions de gaz à effet de serre par habitant sont de loin les plus faibles, du fait notamment de sa politique énergétique. C’est aux États industrialisés de mener une réponse internationale car ils ont une responsabilité historique dans les émissions de gaz à effet de serre, mais déjà des pays en développement s’en préoccupent et mènent des politiques industrielles liées à cette question. La lutte contre le changement climatique constitue un champ d’action privilégié pour l’Europe. L’Union européenne mettra en place en janvier 2005 un système d’échange de quotas et de permis d’émissions qui favorise le développement des industries propres et l’innovation technologique. En France, l’Assemblée nationale vient de donner à la Charte de l’environnement une valeur constitutionnelle et le Royaume-Uni, qui assumera la présidence du G8 en 2005, a inscrit comme ses deux principales priorités le changement climatique et l’Afrique.

Source
Le Monde (France)

« Réchauffement climatique : trop tard ? », par Michel Barnier, Margaret Beckett, Serge Lepeltier et Jack Straw, Le Monde, 25 juin 2004.